L'OPERATION GUTT ETAIT PRETRE EN 1943

METDEPENNINGEN,MARC

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Samedi 10 septembre 1994

L'opération Gutt était prête en 1943

Lorsque le gouvernement Pierlot rentre de Londres, il découvre un pays ruiné par la guerre, à l'organisation économique et administrative bouleversée, confronté à une inflation forcée par quatre années de guerre. Les remèdes à cette situation monétaire chaotique avait été anticipés dès le début de l'Occupation. Sur base de ce qui avait déjà été vécu au sortir de la Grande Guerre 1914-1918.

- Dès novembre 1940, écrit le professeur Léon Dupriez (1), conseiller à l'époque à la Banque nationale, le gouverneur Janssen me chargea d'étudier les dossiers de 1919. Les conclusions en furent rédigées en avril 1941 et servirent de base à la formulation des hypothèses de réformes à réaliser, selon le taux d'inflation qui interviendrait au moment de la Libération.

L'arrivée des Allemands en Belgique avait amené sur le marché monétaire les Reichskreditkassenscheine, la monnaie des troupes d'occupation non utilisable en Allemagne. L'équivalent de 3,5 milliards de francs fut converti en monnaie belge. Les frais d'occupation (1,5 milliard par mois) imposèrent au trésor belge un débours global de 67 milliards de francs sur les quatre années de guerre. La mise au ralenti de l'industrie belge (due, notamment à la déportation de près de 300.000 ouvriers en Allemagne) et l'augmentation de la dette publique nécéssitée, d'abord par l'effort de guerre, ensuite par l'entretien du service public contribua au phénomène inflatoire.

- Dans les circonstances de 1940 à 1944, écrit Léon Dupriez, le marché noir ne fut pas sujet à opprobre, mais une défense naturelle de l'organisme économique au profit des populations citadines largement coupées de leurs attaches agricoles. Sans lui le pays serait littéralement mort de faim. Cependant, cette forme de défense de l'organisme économique avait de graves conséquences. Devant l'inélasticité de l'offre à la demande, les prix clandestins devinrent démesurés par rapport aux revenus courants, retenus par les blocages officiels. Le marché noir provoqua un trouble majeur dans l'économie: un transfert de ressources courantes et même de capitaux des citadins à revenus fixes vers les agriculteurs et, entre eux, les marchands grands et petits qui opéraient une distribution difficile et prélevaient des marges importantes. Au lendemain des hostilités, le solde bénéficiaire de ces activités devait apparaître comme un prélèvement indu sur la communauté. Une exigence de justice sociale devait y trouver matière à forte taxation: la réforme monétaire devait en tenir compte.

A Londres, la réforme monétaire, mise au point par le ministre des Finances Camille Gutt et ses collaborateurs est prête, sur papier, dès 1943.

Le 9 octobre 1944, la réforme Gutt sort ses effets. Son objectif: éponger la masse monétaire excédentaire et la réinjecter progressivement, en même temps que reprendrait la production industrielle. Les coupures supérieures à 100 francs sont échangées contre de la nouvelle monnaie imprimée à Londres. L'échange pouvait porter sur un maximum de 2.000 francs; les sommes excédentaires devant être déclarées. Les comptes à vue furent bloqués. Ils seront libérés progressivement dans les années qui suivent. Un impôt «d'assainissement» est mis sur pied. La réforme Gutt visait, outre la résorption de la masse monétaire, à traquer ceux que la guerre avait enrichi indûment. On estime que 4 % de la masse monétaire en circulation pendant la guerre ne furent jamais déclarés (et furent donc perdus volontairement par leurs «propriétaires»). Les bénéfices sur prestations et fournitures à l'ennemi furent par la suite taxés à 100 %; un impôt très lourd (70 à 95 %) frappa les bénéfices réalisés pendant l'Occupation et un impôt sur le patrimoine (5 %) fut créé.

M. M.

(1) Léon Dupriez, «Les Réformes monétaires en Belgique». Office international de librairie, 1978.