L'UCC à Distant Voices, still lives

DENIS,FERNAND

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Lundi 8 janvier 1990

L'UCC à Distant Voices, still lives: d'autres voix à Liverpool

Samedi après midi, au cours de son dîner annuel, l'UCC (Union de la critique du cinéma) a décerné son grand prix à Distant Voices still lives. Un grand prix sublime à l'issue d'une délibération plutôt terne. Ainsi, à 17 h 30, le verdict était déjà tombé alors que généralement, des débats acharnés se poursuivent jusqu'au top fatidique de 19 h.

Ils étaient donc cinq élus pour la finale parmi les 200-250 films sortis en salle sous notre ciel si bas en 1989: Distant Voices still lives, Pluie noire, Do the Right Thing, Tucker et Dead Ringers. Cinq candidats de qualité, certes, mais formant une sélection sans relief, encombrée de grosses machines déjà émoussées par le battage médiatique et ne constituant pas les oeuvres marquantes de leurs auteurs. Ne prenez pas la mouche, si j'estime que Dead Ringers n'est pas le film de Cronenberg qui mérite d'être consacré, l'UCC ayant raté tant de fois l'occasion de distinguer le Canadien, que cela passerait pour du rattrapage. Quant à la Tucker de Coppola, elle n'avait pas sa place au parking du Béarnais (restaurant qui accueille l'UCC depuis dix ans) d'autant que la puissante américaine empêchait Je suis le seigneur du château, Patti Rocks, Le Sorgho rouge et autres perles maudites de 89 de participer à la finale.

De fait, Tucker et Dead Ringers furent rapidement éliminés. Les choses sérieuses pouvaient commencer, l'heure était venue pour les Romains de s'empoigner. Mais ils ne le firent pas. Etait-ce l'absence de quelques grands ténors? La grippe de Saïgon nous a ainsi privés des envolées fulguro-poilantes de Selim Sasson. Etait-ce la perspective d'une victoire en surclassement de Distant Voices? De fait, du premier au dernier tour de scrutin, le film de Terence Davies a toujours conservé une avance confortable sur ses poursuivants. L'issue des débats ne faisant guère de doute, aucun critique n'a enflammé l'assemblée, faisant feu de tout bois, arguments pointus ou attaques sous la ceinture, pour allumer le feu d'artifice habituel. Heureusement, il restait la tradition. Marcel Croës (RTBF) a refait, comme chaque année, le coup du Zola, alors qu'à l'autre bout de l'éventail politique Lode De Pooter, du «Rode Vaan», se plaignait du manque de combativité de la classe ouvrière anglaise dans le film de Terence Davies.

Théodore Louis («La Libre Belgique») ayant épuisé dans sa plaidoirie tout ce qu'il y avait à dire de Pluie noire, ses supporters restèrent sans voix. A 17 h 30, Distant Voices remportait le grand prix avec 22 voix contre 16 au film d'Imamura.

Voila donc une deuxième chance, pas pour le film, mais pour les spectateurs de découvrir un chef-d'oeuvre de la décennie. Et l'expression n'est pas galvaudée. Distant Voices est un film unique, complètement atypique.

Situé dans la banlieue ouvrière de Liverpool, il raconte l'enfance du réalisateur, une histoire très violente d'un père qui tyrannise sa famille. Mais c'est avant tout un portrait de la classe ouvrière aux couleurs inhabituelles. Malgré le sujet, il n'y a pas de place ici pour le misérabilisme, la caricature, la lutte des classes ou même Freud à propos du père. Toute la place est occupée par l'émotion que Terence Davies transmet par le biais des chansons populaires, qui seules peuvent traduire des sentiments, une tristesse dans des circonstances où le dialogue ne pourrait être que banal, voire trivial.

Certains ont vu une contradiction entre le sujet douloureux et la grande beauté formelle de la réalisation. Il n'y en a pas pourtant, car si la mise en scène est luxueuse et le camaïeu de brun inoubliable; on ne voit jamais le ciel de Liverpool, les images sont sans issue. Les images désespérées sont aussi les plus belles.

FERNAND DENIS.