L'UNION MONETAIRE ALLEMANDE,UN FAMEUX COUP DE POUCE POUR LE MARK

LANCKMANS,JEAN-FRANCOIS

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Vendredi 20 avril 1990

LA RDA au secours du deutsche mark! L'image est sans doute quelque peu hardie. Mais très concrètement, la chute du mur de Berlin, puis l'émergence d'une majorité conservatrice en Allemagne de l'Est et enfin, le projet d'union monétaire, lancé tambour battant par le chancelier Kohl, malgré les réticences de la Bundesbank, vont permettre au DM de s'imposer comme l'un des étalons du système monétaire international.

Il est vrai que le DM jouait déjà un rôle en vue sur les marchés des changes. Mais avec la création d'une union monétaire pour la grande Allemagne, le mark, la devise de la première puissance économique européenne, gagne ses galons de grand ordonnateur du système monétaire européen.

Virage délicat

A court terme, tous les analystes sont bien d'accord: la décision du chancelier Kohl risque de fragiliser le DM, les marchés considérant qu'une union monétaire entre RDA et RFA pourrait déboucher sur un surcroît d'inflation et une réduction de l'excédent commercial de la RFA. Les économistes de la banque Indosuez estiment ainsi, dans une publication récente (*), que l'épargne des ménages est-allemands, si elle était convertie en DM représenterait un formidable potentiel de création monétaire, d'autant plus qu'elle est détenue par une population longtemps sevrée de nombreux biens de consommation. Estimée à 180 milliards de marks-est, elle représenterait, échangée à parité un contre un, 15 % de la masse monétaire de la RFA, «soit une véritable bombe de liquidités».

C'est donc ce délicat virage que les responsables ouest-allemands sont en train de négocier. Car le projet d'union monétaire allemande doit tout à la fois contribuer à réduire l'exode vers l'ouest des Allemands de l'Est, en favorisant un rattrapage rapide de leur pouvoir d'achat, tout en libéralisant le système des prix et en maintenant un différentiel de coûts salariaux représentatif de l'écart de productivité entre RFA et RDA. Et tout cela... sans entraîner à l'Ouest une poussée de l'inflation. Et un raidissement sur le plan des taux d'intérêt.

L'attitude

de la Bundesbank:

un facteur clé

Les partenaires de la RFA suivent bien entendu avec beaucoup d'attention les efforts de Bonn. Et dans l'ensemble, les commentaires restent plutôt encourageants. Les marchés sont en particulier fort sensibles à la façon dont fonctionne la paire Bundesbank-Kohl. Tant que ces deux-là sont sur la même ligne, il n'y a pas trop de craintes à avoir, indique un banquier bruxellois. Mais il ne faudrait pas que se renouvelle un schema comparable à celui que nous avons connu ces derniers mois au Japon, c'est-à-dire une guerre des tranchées entre le gouvernement et les responsables de la banque centrale. Un bras de fer, qui a gravement perturbé les marchés financiers, fort peu motivés par de telles batailles.

Les banques ouest-allemandes viennent d'ailleurs de rappeler qu'elles souhaitaient une décision «prompte» sur les modalités de l'union monétaire entre les deux Allemagne, afin de ramener le calme sur le marché des capitaux. Dans son rapport mensuel d'avril, publié mercredi à Francfort, l'association des banques ouest-allemandes reconnaît que les taux sur les marchés monétaires ont quelque peu reculé après avoir culminé en février.

«Mais les incertitudes persistent», soulignent les banques ouest-allemandes, en indiquant qu'en publiant les modalités de l'union monétaire, les gouvernements des deux Allemagne pourraient «mettre fin à une discussion menée, sur ce thème extrêmement sensible, de façon par trop émotionnelle».

Risque inflationniste?

Pour les banques ouest-allemandes - et cette position est partagée par de nombreuses banques européennes - l'union monétaire doit être clairement définie le plus rapidement possible, afin d'éviter tout emballement inflationniste. Pour elles, pendant les deux prochaines années, la transition de la RDA vers une économie de marché pourrait en effet faire courir un risque inflationnniste à la RFA, qui sera d'autant plus important que le processus d'union monétaire sera rapide. D'où la nécessité de fixer clairement les règles du jeu, de façon à rassurer les opérateurs.

Et une fois que cela sera fait? Les marchés financiers tablent beaucoup sur le doigté de la banque centrale ouest-allemand. Dans un climat redevenu relativement serein, les capitaux internationaux afflueraient à nouveau vers la RFA, les opportunités ouvertes par l'ouverture des marchés à l'Est étant jugées plus fortes que les risques de dérapage inflationniste. Cet afflux renforcera alors le mark, ce qui devrait permettre une certaine détente des taux d'intérêt. A moyen terme, la réunification allemande devrait renforcer le rythme de croissance de l'économie allemande, ce dont devraient bénéficier tous les partenaires commerciaux de l'Allemagne.

Mais en sus, grâce à l'apport de la RDA, le DM serait vraiment consacrer comme la devise européenne de référence et l'un des piliers du système international. Aux côtés du dollar et du yen. Et en faisant encore un peu plus d'ombre à l'écu.

JEAN-FRANÇOIS LANCKMANS.

(*)Perspectives, Revue de conjoncture de la Banque Indosuez, Mars 1990.