L'utopie bouscule nos habitudes Tous ceux qui sont ici, sont d'ici, nous dit le philosophe Alain Badiou, père d'«Ahmed le subtil»

PROUVOST,CHRISTELLE

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Mercredi 21 octobre 1998

L'utopie bouscule nos habitudes Tous ceux qui sont ici, sont d'ici, nous dit le philosophe Alain Badiou, père d'«Ahmed le subtil»

Il y a d'abord eu Kiki l'Indien, puis Nathan le sage et Kou l'ahuri. Aujourd'hui, la metteur en scène Christine Delmotte s'apprête à nous faire rencontrer Ahmed le subtil. Quatre messieurs, souvent plutôt jeunes qu'anciens, qui, outre le fait d'avoir en commun un qualificatif irrémédiablement collé à leur prénom, partagent aussi l'envie d'être de tempérament utopique. Utopie de vie, utopie religieuse, utopie économique... Et, cette fois, Christine Delmotte aborde, avec la pièce d'Alain Badiou, l'utopie du rire!

J'ai trouvé ces différents textes par hasard en librairie, et c'est vrai que j'ai été attirée par les titres aussi. Dernièrement, j'ai même lu un roman intitulé «César l'enchanteur»! Cela dit, je ne crois pas que j'en ferais un spectacle... Mais en plus du caractère commun dans le titre, on retrouve à chaque fois l'histoire de héros positifs qui pourfendent la justice.

Après Joël Jouanneau, Lessing et Jacques Duboin, voici venu le tour d'Alain Badiou. Né au Maroc, fils d'un maire socialiste, Alain Badiou est devenu un philosophe de gauche engagé, sachant aussi bien écrire des textes militants que des pièces de théâtre purement fictionnelles. Parmi ses héros de prédilection, on retrouve plusieurs fois Ahmed, copie XX e siècle affirmée du Scapin de Molière, propulsé dans nos banlieues,pour détourner les propos racistes, repenser l'immigration.

J'ai toujours été frappé, confie Alain Badiou, par l'extraordinaire liberté avec laquelle nos grands dramaturges réécrivaient les tragédies grecques, volaient une comédie espagnole et comment tout cela donnait finalement des oeuvres absolument singulières. Un des artifices techniques est pour moi de se mesurer aux grandes pièces du passé en voyant quelle inscription contemporaine on peut réaliser à partir d'elles.

L'une des missions d'Ahmed, ici,est d'empêcher que Fenda, ouvrière africaine, maîtresse d'Antoine, soit expulsée hors de France.C'est une farce libertaire pour dix personnages , explique Christine Delmotte. Six jeunes et quatre vieux: une députée républicaine, un animateur social, un maire communiste et un contremaître d'extrême droite. Dans cette pièce, les vieux appartiennent au monde de la caricature tandis que les jeunes sont porteurs de questionnements, ne se laissent pas piéger par les certitudes.

Alain Badiou ne donne pas de solutions. Fenda reste en France, bénéficiant des astuces d'Ahmed, mais les vieux restent butés. Cela dit, ça n'empêche pas Alain Badiou d'être partie prenante dans ce problème d'immigration. Pour moi, Ahmed est un peu Alain Badiou.

Et l'utopie, en quoi consiste-t-elle vraiment? L'utopie ici, c'est celle du rire. C'est sans doute l'une des façons les plus virulentes de larguer l'éternité. On ne propose pas de nouveaux modèles de société mais, par la force de son langage, Ahmed se moque et retourne les arguments apparemment inébranlables. Ahmed est un sage et un mariolle, qui appartient comme les héros des pièces précédentes à la philosophie libertaire. Ils sont là pour mettre le doigt sur les plaies purulentes. C'est le genre de personnage qui, au-delà de ses manigances révolutionnaires, roule simplement les vieux dans la farine parce qu'il leur renvoie l'image de l'Arabe qu'ils attendent.

L'utopie, c'est la passion de Christine Delmotte, que ce soit à travers le théâtre ou son projet de documentaire-ficiton. Parce que l'utopie permet, comme les voyages, de rétrécir les distances et les a priori. Parce qu'elle peut pousser l'homme à prendre son destin en main. Parce qu'elle peut détourner le regard des spectateurs de leur angle de vue habituel, le temps d'une représentation au moins. Même le «Yes, peut-être» de Duras, que Christine Delmotte a monté au Théâtre Le Public, entrait dans la problématique de l'utopie, cette fois défendue par deux femmes. L'utopie d'un monde autre, débarrassé de ses anciennes et mauvaises habitudes.

Et l'aventure utopique continuera sans doute. Parmi les désirs de théâtre à venir de Christine Delmotte mijote l'utopie spirituelle ou amoureuse.

CHRISTELLE PROUVOST

«Ahmed le subtil», au Théâtre de la Place, à Liège, du 22 au 31 octobre, tél.: 04-342.00.00.