La baronne Rendell se lève avant six heures

DE BOURBON,TRISTAN; CAUWE,LUCIE

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Vendredi 10 février 2012

La romancière écrit le matin et se rend à la chambre des Lords l’après-midi Ruth Rendell observe

La romancière écrit le matin et se rend à la chambre des Lords l’après-midi

entretien Devenue baronne Rendell de Babergh en 1997, l’écrivaine anglaise à succès ne lâche pas l’écriture.

entretien

Devenue baronne Rendell de Babergh en 1997, l’écrivaine anglaise à succès ne lâche pas l’écriture. La maison du Lys tigré, son septantième roman, vient d’être traduit en français. Il est publié, comme les précédents, par Nina Salter, qui a travaillé chez divers éditeurs et fête cette année les dix ans de la maison qu’elle a fondée, les Editions des Deux Terres.

Comment se déroule une journée type de la vie de Ruth Rendell ?

Je me lève tous les matins à 6 heures moins 10 pour ouvrir la porte du jardin à mon chat. Je fais ensuite des exercices sur les deux machines installées dans ma salle de bain en écoutant les informations de 6 h 30 et de la musique. Je prends un petit-déjeuner très frugal : des fruits et un toast. Ensuite, je m’installe à mon ordinateur, généralement au quatrième étage, parfois au premier, et j’écris jusque vers midi ou midi et demi. Enfin, je déjeune, je fais une sieste d’une vingtaine de minutes et je me dirige vers la chambre des Lords, où j’arrive pour 14 ou 15 h 30. Je m’y rends tous les jours sauf le vendredi où il n’y a pas de session. Je suis tous les débats et je vote toujours même si je parle rarement.

Comment êtes-vous devenue baronne ?

Je militais dans les années 60 pour le désarmement nucléaire. Le danger est revenu durant les années 80 et je me suis à nouveau impliquée dans ces questions, qui rassemblaient principalement des activistes travaillistes. Je me suis donc rapprochée du parti. En 1997, quelques semaines après que Tony Blair fut devenu Premier ministre, un de ses collaborateurs m’a téléphoné pour me demander si j’acceptais d’entrer à la chambre des Lords. J’ai dit oui. L’année suivante, je suis devenue la baronne Rendell de Babergh, du nom d’un district de l’est du pays où je possédais une maison.

Malgré cette charge, vous continuez à écrire.

Je ne sais pas faire autre chose. Lorsque je termine un livre, j’en commence immédiatement un autre. Pourtant, c’est comme si mes lecteurs voulaient que cela s’arrête : je reçois constamment des messages où l’on me demande de tuer l’inspecteur Wexford, le héros de ma série la plus populaire. Les gens aiment les séries, suivre un ou des personnages, savoir ce qui lui arrive, imaginer ses réactions, et sont en colère quand il opère différemment ! Là, visiblement, ils veulent sa mort.

Allez-vous suivre ces requêtes ?

Grâce à l’exemple de Conan Doyle, qui a tué Sherlock Holmes avant de le faire revenir sous la pression du public, je sais que je ne le ferai jamais. Je ne veux pas devoir utiliser un stratagème tordu pour le ramener à la vie. J’ai plutôt choisi de le mettre à la retraite, ce qui lui permet d’exercer encore. Et puis, contrairement à Conan Doyle, qui détestait Sherlock et avait dit à son propos que c’était comme avoir mangé trop de foie gras, il en faisait une indigestion, moi j’aime Wexford. Je l’ai créé pour mon premier livre car j’avais besoin d’un policier pour résoudre l’intrigue. Au fur et à mesure de son succès, j’ai dû renforcer son personnage, définir son caractère. Je me suis dit qu’il se pourrait que je fasse un bout de trajet avec lui et je devais donc l’apprécier. J’ai bien fait : j’ai lancé la série à 23 ans, j’en ai aujourd’hui 81. Aujourd’hui, Wexford c’est moi. Il a beaucoup de mes goûts, il pense comme moi. Finalement, écrire sur lui, c’est comme écrire sur moi.

Le côté policier de vos romans ne ressort pas vraiment dans ce que vous en dites.

Je suis classée en « crime » mais je ne suis pas vraiment une auteure de romans policiers. Le crime se situe plus en arrière-plan. Ce sont les personnages qui m’intéressent, leurs échanges, leur interaction. C’est pour cela que j’ai trois différentes séries car j’ai besoin de varier mon écriture. Il y a tout d’abord Wexford, que j’ai écrit dès le début en alternance avec des romans sans rapport avec lui. J’ai ensuite pris le pseudonyme Barbara Vine (NDLR : également édité en français sous le nom de Ruth Rendell) en 1986 lors de la publication de Vera va mourir : je me suis rendu compte en l’écrivant que le livre serait totalement différent de ce que j’avais fait jusqu’alors et je voulais prévenir mes lecteurs. Ils ont très bien compris le message et il n’y a que les critiques pour continuer à faire les difficiles à ce propos.

Pourquoi vous concentrez-vous sur des romans contemporains se déroulant en Angleterre ?

J’ai besoin d’écrire sur la vie contemporaine, sur la vie de ce pays aujourd’hui car son évolution, notamment le développement des crimes et de la pauvreté, m’inquiète. Et j’ai surtout écrit sur l’Angleterre et presque exclusivement sur Londres – même si Wexford est sorti du pays grâce à des voyages en Californie, en Suède, en Flandre – car je pense qu’il ne faut écrire que sur des choses que l’on connaît. Je n’ai jamais habité à l’étranger mais je connais très bien Londres : j’ai vécu dans de nombreux quartiers de la ville.

La maison en face de celle du Lys tigré

Six appartements dans un immeuble londonien moderne. On fait la connaissance de leurs occupants, tous particuliers ou étranges au moins à un titre, dans le nouveau roman de Ruth Rendell. Ce ne sont toutefois pas eux qui occupent La maison du Lys tigré, donnant son titre à ce livre prenant, plein de malice, de surprises et de rebondissements, étudiant finement une tranche de la société londonienne actuelle.

Cette maison-là est de l’autre côté de la rue. Toujours fermée, elle intrigue d’autant plus le voisinage qu’elle est occupée par des Asiatiques, dont une très jolie jeune fille qui a tapé dans l’œil de Stuart Font, le propriétaire d’un des six appartements. Ce jeune homme, inoccupé depuis un récent héritage, se soucie beaucoup de sa personne, un peu de son amante Claudia, pas du tout du mari de celle-ci. Il a la curieuse idée de pendre la crémaillère et de convier à cette fête tous ses voisins. Et aussi sa maîtresse !

Il est évidemment impossible de raconter un roman de Ruth Rendell tant elle tisse une toile fine autour de ses personnages, chacun d’eux intervenant avec divers autres. A moins que ce ne soit une toile d’araignée qui se refermera sur ceux qui s’y aventureront. Entre une alcoolique suicidaire, deux anciens hippies, trois étudiantes en colocation et un couple dont le mari est moins médecin qu’il ne le laisse croire, sans compter ceux qui habitent dans les environs et les commerçants du coin, il s’en passe des choses. Des moches, des bonnes, et même des affreuses comme un meurtre dont on ne trouve pas l’auteur.

L’écrivaine britannique maintient l’attention jusqu’au bout, rendant même légères ou drôles des scènes dramatiques. Et à la fin, après de nouveaux rebondissements, on découvrira ce qui se passe dans la maison du Lys tigré. Et qui est l’assassin de…