La BD coreenne débarque « Des trésors d'originalité »

COUVREUR,DANIEL

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Mardi 19 avril 2005

La BD

coréenne

débarque

Vous connaissez tous les mangas japonais. Mais vous êtes déjà très nombreux à être fans des manhwas coréens. Des dessins explosifs, pleins d'humour et d'émotion. A découvrir si ce n'est déjà fait.

Un dossier de Daniel Couvreur

Nourrie de peinture épique, de gravures et de fables bouddhiques, la BD coréenne est née dans le journal « Daehanminbo », en 1909. L'auteur satirique Lee Do-Yeong y transformait les fonctionnaires en singes humains. Le dessin était encore très proche de l'illustration.

Après la Seconde Guerre mondiale, le boom des magazines pour enfants a favorisé l'apparition des premiers vrais manhwas, dans l'esprit héroïque des bandes dessinées occidentales avec des aventures aux titres évocateurs comme « L'île au trésor de Jane ».

En 1959, l'ouverture de manhwabangs, un réseau de milliers de salles de lecture où l'on peut louer un manhwa à l'heure et le dévorer sur place, a profondément ancré la BD dans la culture coréenne. Actuellement, ces manhwabangs restent déterminants dans la diffusion des oeuvres des petits éditeurs et l'éclosion des jeunes talents.

Trois manhwas par jour

Le style des manhwas se caractérise par l'énergie explosive du dessin, l'humour absurde, l'émotion et la sensibilité populaire. La souplesse graphique de la langue coréenne permet de jouer des onomatopées comme des éléments de décor. Rogntidjûûû ! Ces gars-là métamorphosent le bruit et le juron en objet d'art. Franquin, le père de Gaston Lagaffe, aurait flashé...

Environ 45 millions de manhwas sont vendus chaque année en Corée pour une population de moins de 50 millions d'habitants, sans compter les pages commercialisées directement on-line, une spécialité coréenne avec des sites comme Comicstoday, Cartoon P ou Candy 33. Grâce aux manhwabangs, le lecteur moyen consomme environ mille titres par an (presque trois par jour !), le plus haut taux de lecture de bande dessinée au monde. Les Coréens téléchargent des manhwas jusque sur leur GSM. Ces strips comiques en quatre dessins qui parlent sont accompagnés de bruitages. Des dizaines de studios oeuvrent sur ces bandes dessinées digitales avec l'appui des majors de la communication comme LG Telecom.

« Des trésors d'originalité »

Le Tokebi est une insaisissable créature de la nuit coréenne, à la fois esprit protecteur et fantôme maléfique. C'est aussi le premier label de manhwa en langue française. Nous avons rencontré Christophe Lemaire, directeur de collection chez Tokebi, à Angoulême, pour nous éclairer sur le phénomène manhwa.

Quelle est la différence entre les mangas japonais et les manhwas coréens ?

Ce sont deux mondes totalement à part. Contrairement aux mangas qui se lisent à l'envers, les manhwas sont créés dans un sens de lecture identique au nôtre. Les Coréens sont des auteurs beaucoup plus extravertis. Ils sont d'une fantastique habileté graphique. Leurs récits offrent une diversité impressionnante. Il y a de formidables trésors d'originalité à découvrir.

Les manhwas rencontrent le même succès que les mangas chez les ados ?

Ceux qui ne connaissent pas le Japon ni la Corée ne font pas tout de suite la différence, d'autant qu'en Europe, les premiers manhwas comme la série « Angel Dick » de Lee Hyeon Se ont été rangés dans les collections de mangas. Actuellement, « Sabre et dragon » est la série phare en Corée, avec des millions d'exemplaires vendus pour chaque tome. Les trois premiers volumes viennent de sortir en français. Les ados trouvent dans ces histoires un univers proche des dessins animés et des jeux vidéo, avec un rythme de parution rapide. Les albums comptent deux cents pages et sont beaucoup moins chers que les BD franco-belges. Ils tiennent dans la poche. Les filles adorent les manhwas et les mangas parce que la moitié des auteurs et des héros sont féminins, contrairement à l'univers de la BD européenne.

Il y a autant d'auteurs de manhwas que de mangas ?

Les Coréens lisent aussi beaucoup de mangas. Sur les 10.000 nouveaux titres distribués chaque année en Corée, 4.000 sont des mangas. L'inverse n'est pas vrai, parce que les mangas japonais gardent un avantage sur les manhwas : leur succès est soutenu par des séries de dessins animés diffusées dans le monde entier. Chez nous, en 2004, il y a eu 150 séries de manhwas traduites en français. Il y en aura plus de 200 cette année...

Les méchantes langues affirment que le manhwa n'est que du sous-manga...

Jusqu'en 1990, les manhwas étaient fortement censurés par les autorités. Depuis bientôt quinze ans, les récits sont d'une très grande liberté. Les auteurs coréens veulent absolument s'ouvrir au monde, se faire connaître. Ils revendiquent un style propre, différent des mangas japonais. Ils sont heureux de voir le plaisir des jeunes Européens à lire leurs histoires. Ils ont un respect immense du lecteur. Au Salon international de la bande dessinée d'Angoulême, là où les mangakanas japonais se contentent de signer leurs albums pendant une demi-heure sans faire de dessin, les auteurs coréens ont dédicacé tous les jours pendant dix heures d'affilée ! Ils ont la volonté de faire plaisir aux lecteurs et ça se sent dans leur façon de raconter des histoires.