La Belgique ne peut plus repousser la tenue d'un débat sur le défi du vieillissement

n.c.

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Jeudi 9 novembre 2006

Carte blanche Marc De Vos Directeur du think-tank indépendant « Itinera Institute » et professeur de droit social à l'Université de Gand

Quelles pensions seront payables dans une Belgique vieillissante ? Pourrons-nous d'ici 2020 toujours compter sur des soins de santé de haut niveau ? Voilà deux questions essentielles auxquelles le vieillissement historique nous confronte. La combinaison d'un taux de natalité affaibli, d'une augmentation de l'espérance de vie et de la mise à la retraite de la génération baby-boom se fera en effet sentir en Belgique dès 2011-2012.

Depuis 2002, une commission Vieillissement tente de chiffrer l'impact du vieillissement sur les finances publiques. À chaque exercice, l'évaluation du coût n'a fait qu'augmenter. Selon le rapport 2006, les dépenses additionnelles dues au vieillissement seraient de 5,8 % du produit intérieur brut (PIB) entre 2005 et 2050. Or, cette évaluation se base sur des présupposés optimistes.

Expliquons-nous.

Productivité. La commission Vieillissement présuppose une augmentation annuelle de la productivité de 1,75 % par travailleur. Une telle augmentation sera plus que nécessaire afin de compenser le tassement de la population active. Pourtant, sur ces 25 dernières années, l'augmentation annuelle de la productivité n'a été que de 1,45 %. La commission compte donc sur une accélération de l'augmentation de la productivité, alors que l'augmentation de l'âge moyen sur le marché de l'emploi, l'intégration de non-actifs moins productifs afin de rehausser le taux d'activité et l'évolution vers une économie de services constituent autant de facteurs qui risquent de ralentir l'augmentation de la productivité.

Taux de chômage structurel. Le taux de chômage structurel (qui inclut aussi les chômeurs âgés et non-demandeurs d'emploi) est évalué par la commission à 8 % pour 2030. Or, depuis la première crise pétrolière de 1973, le taux de chômage persiste à des taux bien supérieurs ; aujourd'hui, il est à 14 %. La commission compte donc à nouveau sur une inversion de tendance. Les créations d'emplois souhaitées devront de plus avoir lieu dans le secteur privé afin de générer les impôts escomptés pour le financement du vieillissement. Encore un renversement de tendance historique, puisque le secteur privé belge n'a pratiquement connu aucune augmentation du nombre d'emplois nets depuis trente ans.

Taux d'activité. Le taux d'activité, c'est-à-dire le pourcentage de la population en âge de travailler qui travaille effectivement, est évalué par la Commission à 70 % en 2030. Il est actuellement inférieur à 61 %, ce qui représente une différence d'environ 440.000 emplois. Le sous-emploi, tant des jeunes que des personnes âgées, est un phénomène structurel. La commission Vieillissement reconnaît qu'un tel renversement ne sera possible que par réformes structurelles sur le marché de l'emploi, en particulier la mise à l'emploi des personnes âgées, ce que le Pacte des générations ne fait qu'amorcer timidement.

Croissance économique. La commission postule une croissance de 2 % par an en moyenne pour la période 2005-2030. Entre 1990 et 2005, la croissance a été inférieure à 1,8 % par an. La commission compte donc encore sur un revirement. Or, une population d'abord vieillissante et ensuite en déclin a plutôt tendance à faire stagner la croissance. Ainsi, la Commission européenne estime que la croissance économique dans l'UE (des Quinze) ralentira de 0,5 % par an du fait du vieillissement dès 2010. En Belgique, on espère manifestement une évolution contraire.

Soins de santé. La commission Vieillissement veut limiter la croissance du budget public en matière de soins de santé à 3 % par an, jusqu'en 2030. Encore une fois, nous devons espérer un revirement historique. Entre 1970 et 2006, ce budget a augmenté de près de 5 % par an. Le gouvernement fédéral actuel a fixé la croissance à un maximum de 4,5 % par an, comptant sur une politique budgétaire stricte et une planification plus centralisée des soins de santé. Or, la demande en soins va continuer à augmenter sous l'effet du développement irrésistible de la science, des technologies et des médicaments. S'ajoutera l'effet du vieillissement, qui engendrera aussi des dépenses supplémentaires. Dans ce contexte, une discipline budgétaire encore plus stricte de 3 % de croissance annuelle ne pourra se faire qu'en continuant de rationaliser à la fois l'offre et la liberté de choix en matière de soins de santé. Il est pour le moins douteux que ceci puisse constituer une hypothèse tenable, et encore moins souhaitable.

Dette publique. La commission Vieillissement compte sur une réduction de la dette publique à 60 % du PIB en 2014. De cette manière, les moyens publics qui sont aujourd'hui consacrés au remboursement de la dette et au paiement de ses intérêts pourront être affectés au vieillissement à l'avenir. Pour 2007, le gouvernement actuel réduira le montant de la dette publique à 83 % du PIB. Il y a donc encore du chemin à parcourir et la réserve d'opérations uniques atteint l'épuisement. Pratiquement tous les analystes recommandent d'adopter une discipline budgétaire rigoureuse, accompagnée d'excédents budgétaires et d'épargne pour les prochaines années. Un récent rapport de la Banque nationale plaide ainsi pour davantage d'efforts budgétaires (Le Soir du 2 novembre).

La morale de cette histoire de pourcentages est dès lors à la fois claire et surprenante. Les prémisses budgétaires de la commission exigent un véritable renversement de tendance dans les prestations socio-économiques de notre pays. Il n'est mentionné nulle part comment ces bouleversements sont supposés se réaliser. De plus, les rapports de la commission Vieillissement ne font état d'aucune évaluation quant à l'impact potentiel du vieillissement sur d'importants moteurs économiques tels que l'épargne, la consommation et l'innovation... Plusieurs études étrangères tirent pourtant la sonnette d'alarme à cet égard.

Si les rapports de la commission Vieillissement prouvent une chose, c'est que la Belgique aura besoin d'un large projet de réformes pour améliorer de façon structurelle les prestations socioéconomiques de notre pays : 2012 peut sembler un horizon lointain pour la politique des partis, mais sur l'échelle du temps du vieillissement, il est déjà « moins une », depuis longtemps. La Belgique ne peut plus repousser la tenue d'un débat profond et urgent sur le défi du vieillissement.

www.itinerainstitute.org