La bonne québécoise de Georges Simenon

HIRTZMANN,LUDOVIC

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Samedi 31 mai 2008

Littérature En 1945, l’écrivain s’était exilé sur les bords d’un lac, au Canada

Québec

De notre correspondant

A la fin de la seconde guerre mondiale, Georges Simenon, soupçonné d’une trop bonne intelligence avec l’ennemi, choisit de se faire oublier en Amérique. Il s’installe au Québec, où il passera six mois. Il y écrira Maigret à New York et Trois chambres à Manhattan. Sa bonne québécoise se souvient.

« Je n’étais pas une grosse liseuse. Je n’ai jamais lu un livre de Monsieur Simenon. Et puis maintenant, je n’y vois plus beaucoup ». Huguette Lecours, 80 ans, réajuste ses lunettes. Elle balaie avec méthode la terrasse de sa maison de Sainte-Marguerite du Lac Masson, un petit village situé à 90 km au nord de Montréal, dans les forêts des Laurentides. Cette corvée de balayage, elle l’effectuait quotidiennement en 1945 chez Georges Simenon, lorsqu’elle a été embauchée comme bonne par Tigy, la première épouse de l’écrivain.

« J’étais très fier de travailler pour lui. C’était quelqu’un de connu, je crois », souligne la vieille dame. M. Lecours, son époux, approuve, les deux mains appuyées sur son balai. La petite bonne de Sainte-Marguerite du Lac Masson a toujours suivi la vie de Georges Simenon : « Il a eu bien des malheurs. Il a perdu sa fille. Comment s’appelait-elle déjà ? Marie-Jo, c’est ça ».

Huguette Lecours est un peu étonnée tout de même, qu’un étranger puisse s’intéresser à elle. Élégante, elle arrange sa permanente blonde. « Vous savez, c’était un homme très gentil, très simple. Il parlait à la française. Il était très généreux de son temps, mais aussi de ses sous. J’étais payé 12 $ par mois, ce qui était une fortune pour l’époque. J’avais 16 ans », conte l’ancienne domestique de Simenon, les yeux cachés derrière des grosses lunettes noires. Simenon serait arrivé à Montréal en novembre 1945. Les dates divergent, selon des sources dignes de foi. L’auteur des Maigret a été inquiété à la fin de la guerre. Son frère Christian a été condamné à mort par contumace pour collaboration. Georges Simenon a, lui, été placé en résidence surveillée aux Sables d’Olonne. Les Français lui reprochent d’avoir frayé avec l’Allemagne en vendant des scénarios à la Continental, la maison de production cinématographique de l’Allemagne nazie.

Comme pour beaucoup d’artistes, son dossier sera classé, mais l’auteur comprend qu’il n’est plus en odeur de sainteté. Il part pour le Canada. Il choisit d’élire domicile à Sainte-Marguerite du Lac Masson. La décision de l’écrivain n’est pas le fruit du hasard. En 1935, le baron Louis Empain est tombé amoureux de l’endroit. Avec le concours de l’architecte bruxellois Antoine Courtens, il a construit un hôtel de prestige, l’Hôtel de la Pointe Bleue, ainsi que le premier centre commercial de luxe du Québec. Sainte-Marguerite du Lac Masson est devenu dès l’avant-guerre un village huppé, un vaste centre récréatif, où les riches Montréalais se précipitaient le temps d’un week-end.

Le 9 juillet 1938, Louis Empain a fait appel au roi du swing, Benny Goodman, qui a donné une fête somptueuse. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare d’entendre plusieurs hélicoptères et hydravions qui mènent quelques privilégiés vers leurs chalets. Georges Simenon a emménagé dans deux maisons appartenant au Baron Empain, sur les bords du Lac Masson. Dans l’une, il installe sa femme et son fils. Dans l’autre, le Log Cabin 5, un joli chalet en rondins de bois ronds, il dispose son cabinet de travail. « Il travaillait très tôt le matin, dès cinq heures, et il finissait très tard. Il était très discipliné », confie Huguette Lecours.

Dans les années 1970, un écrivain québécois, Pierre Caron, qui a écrit Mon ami Simenon, a rencontré Huguette Lecours. Celle-ci lui a alors déclaré : « Il tapait à toute vitesse. S’arrêtait, tirait sur sa pipe, la posait et ça repartait de plus belle. À Noël, il était venu des amis de Montréal et le réveillon, arrosé de bons vins et de champagnes, a duré toute la nuit. Quand même, Monsieur, après avoir pris son jus de pamplemousse, est allé comme à son habitude, se réfugier à la petite maison pour écrire ».

Un jour de mai 1946, Georges Simenon a décidé de quitter définitivement Sainte-Marguerite du Lac Masson pour le Nouveau-Brunswick, puis les États-Unis. Il a prévenu la jeune domestique au dernier moment. « Il avait chargé toutes ses affaires dans sa voiture. Il m’a fait un signe de la main et il m’a dit : ’ Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas, écrivez-moi’. Mais il ne m’a jamais donné son adresse. J’étais un peu triste ».