LA BUNDESBANK HAUSSE LE TAUX:AUCUNE CONSEQUENCE POUR LES PARTICULIERS CHEZ NOUS,AFFIRME LA BANQUE NATIONALE LE COUP DE FORCE...

REGNIER,PHILIPPE; DELVAUX,BEATRICE; AFP

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Vendredi 17 juillet 1992

La Bundesbank hausse le taux: aucune conséquence pour les particuliers chez nous, affirme la Banque nationale

Le coup de force allemand contre l'inflation

Ils ont osé! Envers et contre tous, les dix-huit responsables de la banque centrale allemande, la Bundesbank, réunis, hier, au treizième étage de leur QG de Francfort, ont décidé de resserrer leur politique monétaire. En portant de 8 à 8,75 % le taux d'escompte de la «Buba», le taux d'intérêt que lui payent les banquiers allemands pour obtenir des liquidités. Envers et contre tous, car voilà des semaines que tous les partenaires de l'Allemagne unifiée suppliaient Bonn de ne pas hausser ses taux. Des commentaires, critiques, voire même des menaces voilées avaient afflué vers Francfort ces derniers jours. Américains et Européens en tête. Rien n'y a fait: la Bundesbank n'a pas cédé. Confirmant ainsi sa solide réputation d'enfant terrible de la finance mondiale, de forte tête et - surtout - d'indépendance, vis-à-vis de tous: le chancelier allemand Helmut Kohl se serait déclaré opposé à une telle hausse du taux d'escompte et l'aurait fait savoir à la «Buba».

Pour que la Bundesbank risque de se mettre le monde à dos, il fallait donc que la situation soit préoccupante... Décidant dans l'intérêt de la seule Allemagne, l'institut d'émission des billets de banque et gardien de la solidité de la monnaie nationale, avait les yeux rivés sur une hausse des prix endémique, un taux d'inflation (de 4,3 %, en juin dernier, en Allemagne de l'Ouest) considéré comme insupportable. Un taux qui s'élevait encore à 2,8 % en janvier 1991.

La banque désigne en fait trois raisons à sa décision: l'inflation, la croissance monétaire trop forte et l'explosion des crédits bancaires. Et d'ajouter, dans un bref communiqué, qu'elle veut renforcer la confiance dans le maintien du mark dans un contexte rendu plus difficile par l'unification allemande. Laquelle a alimenté l'inflation et, bien sûr, accru la masse monétaire, avec l'introduction du DM à l'Est selon la parité de «un pour un».

Cette hausse du taux d'escompte allemand marque un nouveau record, avec un sommet jamais atteint dans l'histoire économique du pays. Si la Bundesbank a donné la priorité à ses problèmes nationaux, sa décision n'a pas été sans effet à l'étranger. Sans toutefois créer de panique: la manipulation - limitée - du taux d'escompte n'induit pas de bouleversement fondamental de la vie monétaire mondiale.

L'effet est plutôt psychologique. Renforcement de la crédibilité dans le «sérieux» de l'Allemagne pour les uns, nouveaux nuages noirs planant sur les espoirs d'une reprise économique pour les autres: les interprétations économiques que nous avons recueillies sont loin d'être univoques... Le patron de la «Buba», Helmut Schlesinger, affirme quant à lui: Je ne pense pas qu'il y aura de conséquence directe sur nos partenaires et sur les taux de change des autres monnaies du système monétaire européen. Mais on ne peut, bien sûr, exclure une réaction inattendue des marchés.

La décision allemande a été diversement suivie en Italie, en Autriche et aux Pays-Bas. En Belgique, la Banque nationale a décidé de renchérir de 0,15 point le taux de 9,30 % de ses avances à 7 jours au marché monétaire, autrement dit le taux d'intérêt payé par les banquiers pour leurs liquidités à la BNB. Et l'on assure que cette décision n'aura aucune conséquence immédiate, sinon pas de conséquence du tout, pour les particuliers, ménages comme entreprises. Un message de confiance, donc.

De l'autre côté du Rhin, en rangeant leurs dossiers, hier midi, les pontes de la «Buba» ont dû pousser un soupir d'aise: ils partaient en vacances. Trois semaines de répit.

PHILIPPE REGNIER

Dossier page 6

LA BUNDESBANK HAUSSE LE TAUX

Les partenaires de l'Allemagne la suppliaient de n'en rien faire. Mais la «Buba» a suivi sa loi. Histoire d'un coup de force.

La Bundesbank a décidé jeudi de serrer à nouveau la vis de sa politique monétaire donnant, une nouvelle fois, la priorité à ses problèmes nationaux au détriment des préoccupations des pays partenaires de l'Allemagne qui souhaitent au contraire une baisse des taux en Europe. La Bundesbank a relevé son taux d'escompte de trois quarts de point, de 8 à 8,75 %, un sommet jamais atteint dans l'histoire économique du pays.

En décidant de ne pas toucher à son second taux directeur, le Lombard, la banque centrale allemande a cependant choisi une solution de compromis qui tient compte des problèmes de ses partenaires. Seules l'Italie et l'Autriche ont relevé leur taux d'escompte (de respectivement 0,75 et 0,5 point), les Pays-Bas se contentant d'une légère hausse de leur taux de prise en pension et la Belgique d'une hausse de 15 points de son taux d'avances à 7 jours.

Sur les marchés financiers, le resserrement de politique monétaire allemande a été reçu avec un certain soulagement, même si la hausse était plutôt plus forte que prévu. Après un bref accès de faiblesse, le dollar s'est même raffermi par rapport à ses niveaux de la veille, clôturant à Francfort à 1,4830 DM.

Son président, Helmut Schlesinger, n'a pas caché que la Bundesbank avait agi essentiellement en fonction de préoccupations intérieures. Sa première cause d'inquiétude: l'inflation que connaît actuellement le pays - 4,3 % en rythme annuel au mois de juin - et que la banque centrale veut faire revenir aux alentours de 2 %. L'Allemagne reste traumatisée par la grande inflation de 1923, lorsqu'il fallait des milliards de Marks pour acheter un pain.

Pour M. Schlesinger, il est extrêmement important, non seulement pour l'Allemagne, mais aussi pour ses partenaires qu'aucune nouvelle poussée inflationniste ne naisse en Allemagne. La mesure restrictive qui vient d'être prise à Francfort est conforme aux intérêts de tous, a-t-il affirmé. Elle est même une contribution de l'Allemagne au projet d'union monétaire européenne puisqu'elle vise à atteindre les critères de convergence permettant d'entrer dans l'UEM en 1997 ou 1999.

En relevant son taux d'escompte, c'est-à-dire en renchérissant le coût de refinancement des banques, la banque centrale veut, par ricochet, rendre techniquement plus chers les crédits bancaires aux entreprises et aux particuliers. Elle veut ainsi contrer l'explosion de crédits que connaît l'Allemagne et qui est la cause de la croissance monétaire excessive (8,7 % en mai) du pays. Et si la masse monétaire croît plus lentement, le taux d'inflation reculera aussi.

M. Schlesinger a souligné que la Bundesbank avait pris sa décision au vu des sombres perspectives d'inflation pour 1993, suite à la hausse de la TVA prévue pour janvier et l'application de plusieurs accords salariaux élevés conclus cette année.

Il a expliqué que la réunification était à l'origine des problèmes monétaires du pays. Mais, prudente, la «Buba» avait publié mardi une étude montrant que cette dernière avait largement profité à la croissance de la CEE de 1990 à 1992. (D'après AFP)

«Buba», l'enfant terrible

Le Deutsche Mark a fait naître la République fédérale allemande. La monnaie nationale allemande et la banque centrale qui l'émet et la gère, la Bundesbank, sont nées un an avant la constitution de la RFA et que ne soit élu le premier exécutif à Bonn. C'était le 20 septembre 1949.

Aujourd'hui, la banque lovée au coeur de Francfort, à quelques encâblures du Main, est présidée par Helmut Schlesinger, qui a succédé à Karl Otto Pöhl le 1er octobre dernier. Intronisé le 1er août dernier, il y a donc quasi un an, M. Schlesinger, à 66 ans, sera remplacé dans un an par l'actuel vice-président de l'institut d'émission allemand, Hans Tietmeyer. Bavarois, le président a pratiquement mené toute sa carrière au sein de la banque centrale, qu'il a rejointe en 1952, avant d'en devenir le vice-président le 1er janvier 1980. Lorsque Pöhl accède à la présidence.

UNE FAROUCHE INDÉPENDANCE

Si l'on dit le président fort proche de la CSU, la branche bavaroise des chrétiens-démocrates de feu le «Taureau de Bavière» Franz-Josef Strauss et du ministre des Finances Theo Waigel, la «Buba» tient cependant à son indépendance comme à la prunelle de ses yeux. Une indépendance affichée tant à l'égard du pouvoir fédéral de Bonn (la banque ne voulait pas des hausses salariales finalement accordées récemment par le gouvernement), que vis-à-vis des partenaires étrangers de l'Allemagne, qui avaient instamment prié - supplié même - la «Buba» de ne pas relever ses taux. Une indépendance d'ailleurs inscrite dans la Constitution allemande, même si la banque centrale doit également soutenir les grandes orientations de politique économique du gouvernement fédéral.

La grande table ovale, au 13e étage du QG francfortois de la banque centrale, rassemble toutes les deux semaines, le jeudi, le conseil de la Bundesbank, la «Buba» pour les intimes... Autour de la table, 18 personnes: les 11 représentants de chacune des banques centrales des différents Länder de l'Allemagne unifiée, ainsi que les sept directeurs permanents de la banque. Le ministre de l'Économie, Jürgen Möllemann, assiste également aux réunions, mais en tant que simple «observateur».

Le directoire est donc présidé par Helmut Schlesinger. Celui-ci dispose, comme les 17 autres membres du conseil, d'une seule voix. Même si le président fait généralement autorité.

Seule entorse d'importance à sa réputation de farouche indépendance à l'égard du pouvoir politique: l'imposition par le chancelier Helmut Kohl de la parité entre le mark occidental et oriental, tant pour les salaires que pour l'épargne. C'était le 1er juillet 1990. Une décision à laquelle s'était en vain opposé le président d'alors de la «Buba», Karl Otto Pöhl, le vigilant gardien de la puissante monnaie allemande. M. Pöhl plaidait pour un taux de un contre deux, craignant les effets incontrôlés d'une soudaine et massive augmentation de la masse monétaire dans l'Allemagne unifiée.

INFLATION ET DENTIFRICE

La lutte contre l'inflation, c'est le dada de la «Buba». Schlesinger l'a confirmé. Dans la plus pure tradition d'un Karl Otto Pöhl, qui expliquait un jour, rigolard, que l'inflation c'est comme le dentifrice. Une fois qu'il est sorti du tube, il n'est pratiquement plus possible qu'il y rentre à nouveau!

PHILIPPE REGNIER

Qui va perdre, qui va gagner: cinq questions pour un taux

Quels sont les effets de cette hausse du taux d'escompte allemand? C'est la question que nous avons posée à quatre économistes: Paul Kestens (Dulbea), Luigi Scandella (BBL), Peter Praet (Générale de banque) et Ernst Wilhelm Contzen (directeur en Belgique de la Deutsche Bank, la première banque commerciale allemande). Des réponses «recoupées» auprès de la Banque nationale de Belgique.

1La croissance va-t-elle déraper? Tous nos interlocuteurs sont d'accord: en utilisant le taux d'escompte, son outil le moins percutant, le moins efficace - même si c'est de manière plus forte que prévu -, la Bundesbank a surtout cherché à asseoir sa crédibilité, à montrer qu'elle était là. La garante de la lutte contre l'inflation, de la stabilité du Mark ne pouvait rester les bras croisés face à l'emballement de la masse monétaire. L'effet réel devrait donc être très limité mais reste l'effet psychologique, qui risque de faire plus de dégâts. Ce coup de bluff ne va pas rassurer, il fait très peur au marché et c'est par cette incertitude que l'impact va se propager, commente Peter Praet. Les entreprises vont différer leurs investissements, les particuliers vont épargner au lieu de dépenser, anticipant une crise, tout cela va retarder la reprise.

Le ton est donné à la restriction pour un certain temps, surenchérit Luigi Scandella qui ajoute cependant que l'effet sur la croissance des pays européens ne devrait pas être dramatique.

La Buba sait cependant jusqu'où ne pas aller trop loin: elle ne veut en effet à aucun prix d'une récession en Allemagne de l'Ouest qui serait dramatique vu la fragilité de la situation à l'Est. D'autant qu'un ralentissement conjoncturel est prévu en Allemagne de l'Ouest au second semestre, précise le directeur belge de la Deutsche Bank.

2Quel effet sur les devises? Il y a une ligne de démarcation entre les monnaies à gros problèmes comme la livre britannique, la lire italienne et les autres, remarque Luigi Scandella. En Belgique, pas de problème pour le franc belge et si la hausse de 15 points de base des avances à 7 jours de la Banque nationale (source de financement de banques) a été décidée hier, c'est pour conforter cette confiance dans notre franc. Raffermissement du Mark et poursuite de l'affaiblissement du dollar sont évidemment au programme de cette opération «taux» en Allemagne. De quoi contenter les exportateurs américains qui deviennent encore plus compétitifs.

Peter Praet remarque également que cette digestion de la réunification allemande par le système monétaire européen, si elle se fait sans réajustement monétaire (dévaluation), est un bon test pour la future union monétaire dans laquelle les parités entre les monnaies seront fixées.

Ernst Wilhelm Contzen estime qu'un réalignement des parités au sein du système monétaire européen est exclu: l'euro DM, soit le taux du DM à l'étranger, est presque inchangé. L'objectif politique premier était de ralentir la demande de crédits en Allemagne tout en entraînant le moins de conséquences possible à l'étranger.

3Quel impact sur les placements? Indiscutablement très mauvaise pour la bourse, mais sans véritable conséquence sur les taux d'intérêts proposés par les banques commerciales aux particuliers (entreprises et ménages), la hausse des taux allemands devrait logiquement favoriser les placements à court terme, comptes à haut rendement et autres sicavs de trésorerie. Sur les obligations, l'impact est neutre car lié à deux facteurs jouant en sens opposés: la politique monétaire plus restrictive qui rassure sur les perspectives d'inflation (facteur favorable) et le niveau des taux à court terme supérieurs à ceux à long terme (facteur défavorable).

Les taux à court terme ont bougé légèrement après la décision de la Bundesbank: le marché était hyper-nerveux, note Ernst Wilhelm Contzen, qui estime que les taux d'intérêt ne connaîtront pas de modification significative.

4Quel effet sur le budget? Certains des économistes mettent le gouvernement en garde: une réduction budgétaire pratiquée dans cette période de hausse de taux a plus de risque de créer une récession qu'en période de baisse. De quoi, pour l'un d'entre eux, pousser le gouvernement à préférer pour 1993 le scénario soft au scénario «hard».

5La Belgique a-t-elle à gagner ou à perdre du voisinage allemand? Paul Kestens: Les autres Européens critiquent les Allemands aujourd'hui en les accusant de mener une politique monétaire autonome, préjudiciable à l'Europe. C'est en fait le prix monétaire à payer pour le dynamisme de l'économie réelle de l'Allemagne dont nous avons largement bénéficié de 1990 à 1992.

Le rapport annuel 1991 de la BNB souligne aussi que les exportations de biens n'ont plus progressé que de 3,5 % en 1991, contre 5,8 % l'année précédente. Leur croissance a reposé uniquement sur la forte demande en provenance de l'économie allemande, entraînée par les effets de la réunification, et des pays qui lui sont étroitement liés, principalement l'Autriche et les Pays-Bas. Le boom des exportations de l'UEBL vers l'Allemagne n'est pas un vain mot: elles ont crû de 30 % en une bonne année. Ce qui permet à la BNB d'affirmer que déduction faite de leur contenu d'importations, les exportations belges vers l'Allemagne ont eu une incidence directe sur la croissance du PNB qui peut être estimée à environ 1,3 % en 1991, contre 1 % en 1990. Des chiffres à comparer à la croissance limitée du PNB: 1,6 %, tandis que le PIB augmentait de 1,4 %. Pour la Banque, pas de doute donc, la cause première de notre croissance économique est à rechercher outre-Rhin.

B. Dx et Ph. R.

Sale coup

pour le G7

tIls s'étaient serré la main, les larmes dans les yeux, tristes de se quitter après ces trois merveilleux jours passés à Munich. Ils étaient Sept, et s'étaient promis, que, c'était juré, on se reverrait l'année prochaine, le petit copain japonais ayant suggéré de venir prendre le thé sur son tatami. Et ils avaient chanté leur petite chanson d'adieu: «Trop de personnes sont sans emploi, nous sommes résolus à travers des actions coordonnées et individuelles à renforcer la confiance des investisseurs, des épargnants et des consommateurs. Nous nous engageons à adopter des politiques axées sur la création d'emploi et la croissance. Nous créerons les conditions pour un abaissement des taux d'intérêt...»

Et patatra, une semaine plus tard jour pour jour, la guerre des gangs recommence.

Coordonner les politiques économiques? Aujourd'hui c'est clair, les Sept ne doivent plus faire semblant de contrôler l'économie mondiale. Les politiciens allemands peuvent promettre tant et plus, la Buba décide. Les Américans peuvent huer tant qu'ils veulent de leur banc de touche, rien n'y fera. Dans une période où les situations économiques sont tellement différentes, rien ne peut plus forcer à mener des politiques communes. Le G7 aurait pu s'éviter à Munich le ridicule de faire des promesses qu'il ne pouvait tenir, s'évitant l'arrêt de mort que certains lui signifiaient hier.

BÉATRICE DELVAUX