La capitale dorlote ses étoiles

LAMQUIN,VERONIQUE; ROBERT,FRANCOIS

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Mardi 9 mai 2006

Evénement Ce mardi 9 mai, c'est la fête officielle de l'Union européenne

Le commissaire européen et le ministre-président bruxellois sur la même longueur d'onde ?

Beaucoup d'eurocrates seraient prêts à contribuer financièrement aux politiques bruxelloises. Parce qu'ils sont sensibles à la qualité de vie dans leur ville. C'est peut-être le bon moment pour négocier avec l'Europe. » Non, ce n'est pas le cadeau que réserve l'Union à sa capitale, en ce 9 mai, journée de l'Europe. Cette phrase, lâchée voici peu par un habitué des cénacles européens, augure-t-elle au moins de relations plus sereines entre Bruxelles et l'Europe ? Rien n'est moins sûr, au vu des propos de Siim Kallas (lire ci-dessous).

Reste que le climat entre Bruxelles et ses hôtes européens semble moins tendu que par le passé. La décentralisation et l'intégration dans le tissu urbain sont en route. L'Europe sort doucement de son ghetto. Bien sûr, il y a encore des sujets tabous ou qui fâchent comme la sécurité, la fiscalité, les crèches et écoles européennes. Mais les partenaires sont animés de bonne volonté et mettent en place un cadre institutionnel pour dialoguer. Et puis, l'Union générerait, selon les estimations officieuses, des retombées d'un milliard et demi d'euros pour Bruxelles.

Kallas prêt à décentraliser mais inflexible sur la fiscalité

ENTRETIEN

Siim Kallas reconnaît volontiers avoir mis du temps à s'orienter dans le Berlaymont. « Mais maintenant, j'ai enfin compris la logique des ascenseurs. Les espaces sont agréables. » De son bureau perché au sommet du Berlaymont, il jouit d'une vue imprenable sur le quartier et au-delà. Tout profit pour le commissaire estonien, vice-président de la Commission, chargé du personnel et de l'administration et de la politique immobilière.

La Commission est-elle prête à sortir de ses « murs historiques » pour s'intégrer dans le tissu urbain ?

Nous songeons à nous décentraliser, répondant au souhait de la Région. Nous négocions certains déménagements sur lesquels je souhaite rester discret. Je suis clairement favorable à la création de nouveaux pôles.

Quitte à mécontenter certains membres du personnel, peu enclins à s'installer à Evere ou Saint-Josse ?

Je ne nie pas que ces réticences existent. Mais, dans le même temps, certains fonctionnaires ne cachent pas leur envie d'explorer d'autres quartiers.

Iriez-vous jusqu'à sortir de la Région bruxelloise ?

L'administration européenne est déjà éparpillée entre de nombreux pays. Ce ne serait donc pas une alternative sérieuse.

Les Bruxellois réclament souvent de la mixité dans les bâtiments européens...

J'y suis favorable. Mais je dois composer avec les impératifs de sécurité. Je peux par exemple comprendre que l'on peut difficilement installer des commerces au Berlaymont ; en revanche, nous l'avons fait pour la tour Madou. Et nous continuerons à le faire. Par contre, je suis tout à fait contre l'idée d'installer des logements dans nos immeubles de bureaux.

Longtemps, les relations entre les autorités européennes et bruxelloises ont été chaotiques voire inexistantes. On a le sentiment que le dialogue est noué.

Officiellement, mon seul interlocuteur, c'est le gouvernement fédéral. Mais il est évident que nous devons avoir des contacts avec les autorités locales. Nous avons donc ranimé la task force, où nous discutons avec le ministre-président Charles Picqué.

De quoi discutez-vous ?

De notre politique immobilière. Mais aussi de mobilité. Ou encore de sécurité. Nous avons notamment exprimé nos soucis en la matière.

La possibilité de voir les fonctionnaires européens en poste à Bruxelles contribuer au budget de leur ville d'accueil n'est pas sur la table ?

Il ne faut jamais oublier que tous les autres Etats membres se battent pour accueillir le siège d'institutions européennes. Par ailleurs, au vu du nombre de fonctionnaires qui travaillent pour l'Europe à Bruxelles, il faut se rendre compte que les retombées pour la Région sont énormes. Il n'est pas question un seul instant de prévoir un régime d'imposition pour les fonctionnaires. Du reste, Charles Picqué ne le demande pas lorsque nous nous croisons au sein de la task force.

Envisagez-vous de contribuer financièrement à la vie de votre capitale, par exemple par la rénovation de l'espace public ?

Nous y contribuons déjà. Bruxelles a reçu un soutien financier par le biais de différents fonds européens...

Bruxelles met au point une véritable stratégie européenne

entretien

Le ministre-président Charles Picqué croit en l'Europe. Il a nommé Marie-Laure Roggemans « Madame Europe », il multiplie les entrevues avec les dirigeants de l'Union dont Siim Kallas. Il constate avec satisfaction sa volonté de ce dernier d'arrimer les « 25 » à Bruxelles.

La volonté d'intégration de l'Europe va-t-elle au-delà des mots ?

Le processus est bien enclenché. L'Europe va s'intégrer dans Bruxelles en se concertant avec la Région bruxelloise. Cette concertation est maintenant structurée, institutionnelle. Nous avons créé trois organes de travail permanents, qui font l'objet d'un protocole d'accord que je viens d'envoyer au président de la Commission M. Barroso. Et nous allons proposer la même chose au Parlement européen.

Quels sont ces trois organes ?

Un groupe qui va s'occuper de l'immobilier, des infrastructures et de la mobilité. Bref, il veillera à réaliser le schéma directeur pour le quartier. Un autre traitera des événements et de la culture. Il devrait être très actif dès l'année prochaine dans la perspective du cinquantième anniversaire du Traité de Rome. Les dossiers ne manquent pas... Le musée de l'Europe ou un « visitor center » ? Le troisième comité travaillera à l'accueil des fonctionnaires.

La politique immobilière de l'Europe a-t-elle déjà changé ?

Avant, notre interlocuteur était le privé. Aujourd'hui, nous discutons directement avec l'Europe. Pour la tour Madou, la Commission va payer les charges d'urbanisme qui permettront la construction de nouveaux logements à Saint-Josse. La Région s'apprête à racheter et à gérer le Mail (la dalle qui recouvre le site ferroviaire, à la gare du Luxembourg). Nous allons organiser un concours en vue de l'aménagement de cet espace public, tout en tenant compte des impératifs de sécurité du Parlement.

Y a-t-il des limites à la coopération entre Bruxelles et l'Europe ? N'oublions pas que légalement, l'interlocuteur de l'Europe, c'est l'Etat fédéral. Et si nous devons négocier des recettes compensatoires fiscales, c'est dans un cadre fédéral-Région que doit se situer la négociation. La fiscalité n'est pas du ressort des Régions. Il ne faut pas se tromper d'interlocuteur. L'important, c'est que les pouvoirs, le fédéral et la Région parlent d'une même voix et surtout qu'ils délivrent le même message. Cela implique du côté belge une stratégie commune.

Il y a pourtant des points de friction, entre Bruxelles et l'Europe.

C'est vrai, mais nous y travaillons. Comme l'installation d'une quatrième école voire d'une cinquième. La sécurité est aussi un réel problème. Les Européens ont localisé deux sites qui leur donnent des soucis : les abords du Cinquantenaire et du Parlement. Comme la sécurité est une compétence communale, nous allons donc travailler à trois pour mettre au point un « contrat de sécurité » entre les communes concernées, la Région et l'Union.

Y a-t-il une stratégie bruxelloise à l'égard de l'Europe ?

Nous la construisons. Ce lien Bruxelles-Europe doit permettre d'internationaliser un peu plus Bruxelles. La chance de cette ville, c'est d'être la capitale de l'Europe. Nous devons tirer parti de cette situation pour construire notre futur. Nous devons consolider l'Europe à Bruxelles et intégrer cela dans une perspective internationale.

Une politique immobilière budgétée et programmée

Que serait Bruxelles sans l'Europe ? Pour le savoir, il suffit de mesurer son poids immobilier. Commission (l'institution la plus importante), Parlement et Conseil des ministres occupent 1,6 million de m2 de bureaux (le patrimoine bruxellois s'élève à 12 millions de m2), presque tous situés dans le quartier Schuman (3 millions de m2). Ainsi, un bureau sur huit, à Bruxelles, est « européen ».

La Commission (22.000 personnes) accapare 800.000 m2, soit 63 bâtiments dont 52 de bureaux. Le reste, ce sont des crèches, une cuisine centrale, un centre de conférence, etc. La croissance programmée est de 15.000 m2 par an. C'est que les fonctionnaires européens prennent de la place : il leur faut 16 m2 de bureaux nets par personne. A titre de comparaison, le ratio va de 8 à 12 m2 dans le privé et les administrations belges. Les eurocrates ne se marchent pas sur les pieds...

Les scandales de la période Santer et la nécessité de sortir du giron privé (pendant des années, le développement immobilier fut confié à la SEL, une association de sociétés privées), ont poussé la Commission à développer ses propres outils. La gestion du patrimoine immobilier est confiée depuis 2003 à l'OIB (Office Infrastructures et logistique de Bruxelles), une ex-DG (direction générale). Le budget immobilier de la Commission s'élève à 200 millions d'euros. Ses dépenses sont doublement contrôlées en interne et par le Parlement européen. Le professionnalisme de l'OIB en fait un redoutable négociateur. Depuis 3 ans, l'Europe a fait baisser le prix d'occupation de ses immeubles et n'hésite pas à rompre des négociations. Le coût moyen d'un m2 de bureau revient à 200 euros par an. Ce qui est dans la moyenne bruxelloise, surtout si l'on tient compte du cahier des charges très précis où figurent notamment des exigences pointues en matière de sécurité.

Décentralisation à relativiser

Comment va grandir l'Europe ? Si la décentralisation est le mot d'ordre, il faut relativiser : seule la Commission est réellement sortie du quartier (Madou et Beaulieu). Ceci dit, les 25 se sont dotés d'une réelle politique de planification en matière de bureaux. Elle est triple : budgétaire (jusqu'à 2007), opérationnelle (besoins planifiés à 5 ans) et prospective (à 15 ans). Bref, pas de risque de se trouver à court de bureaux. Depuis 2002, la Commission acquiert ses bâtiments plutôt qu'elle les loue (un tiers). La Commission se débarrasse aussi des « petits » immeubles (moins de 20.000 m2), trop exigus pour abriter ses 40 Directions générales. Elle recherche enfin des bâtiments neufs, de qualité ou des contigus. Sont sur le point d'entrer dans le patrimoine européen : le D5 (extension du Parlement), le Lex 2000 et le Samyn (extension du Résidence Palace).

Et l'environnement ? L'OIB tente de limiter la consommation énergétique par un contrôle centralisé. Et si le Berlaymont s'avère plus gourmand que prévu à cause de sa forte occupation, d'autres immeubles neufs sont peu énergivores (Madou). Dans le même ordre d'idée, l'Europe multiplie les gestes écologiques : les bus 21 et 22 (gratuits) relient entre eux les différents sites, le critère d'emplacements de parkings pour les nouveaux immeubles n'est plus essentiel et des vélos de service roulent tous les jours (19.000 déplacements l'année passée). Enfin, le plan de mobilité est presque prêt.