LA CONFIRMATION DE GROH ET LA REVELATION DE MARTINU

MARTIN,SERGE

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Mardi 23 janvier 1996

Busoni, Grieg et Martinu

La confirmation de Groh

et la révélation de Martinu

Excellente idée de la Société philharmonique que de bâtir sur deux saisons une intégrale des symphonies de Martinu, un compositeur dont on parle souvent plus qu'on ne le joue. Il est paradoxal qu'un musicien aussi prolixe n'ait abordé le genre symphonique qu'au cours de son exil américain.

Les six symphonies seront en effet écrites sur le territoire américain où s'est réfugié Martinu qui fuyait l'invasion nazie de son pays, la Tchécoslovaquie. La guerre jouera d'ailleurs un rôle important dans tout le corpus symphonique, référence incontournable de l'oppression comme de la joie de la libération. C'est entre ces deux sentiments que sera ballottée la «Quatrième symphonie».

Écrite d'avril à juin 1945 pour l'orchestre de Philadelphie, la partition récupère d'emblée l'euphorie de la victoire dans le jaillissement spontané de son «poco moderato» ou la frénésie enthousiaste de son scherzo, sans parler de la péroraison pétaradante du finale. Entre ces extrêmes, le propos se concentre : dans la méditation poignante de l'intense «largo» central qui cultive si bien l'étrange comme dans la mobilité heurtée du début d'un finale conçu comme une inlassable quête de la joie.

En ouverture de programme, jeudi, au palais des Beaux-Arts de Bruxelles, Bartholomée dirigeait avec une fougue vivace l'«Ouverture pour une comédie» («Lustspiel-Ouverture»), de Busoni, partition fascinante, conçue en une nuit par un compositeur germano-italien de 31 ans qui voulait rendre hommage à Mozart. Tout comme la symphonie de Martinu, ce détonant mélange d'humour et de nervosité trouve en Pierre Bartholomée et l'Orchestre de Liège des interprètes attentifs qui ont le bon goût de ne pas susciter des partitions déjà très écrites. Elles peuvent alors parler haut et fort dans la puissance de leur richesse intérieure.

UN GRIEG À MI-CHEMIN

DE SCHUMANN ET LISZT

On rapproche fort souvent de celui de Schumann le «Concerto pour piano, en la mineur », de Grieg (le couplage était d'ailleurs devenu incontournable au disque à l'ère du «long playing»). On oublie un peu trop souvent sa dimension lisztéenne. Celle-là même qu'impose immédiatemment Marcus Groh dans l'attaque péremptoire de l'«allegro molto moderato». Très vite, le jeu du pianiste allemand se fait aussi fantasque que surprenant, au meilleur sens schumannien du terme. Le piano gambade avec esprit, rêve avec délice avant de répondre pudiquement aux sollicitations des bois. Décidé mais jamais autoritaire, souple mais concentré, le jeu raffiné du premier lauréat du Reine Élisabeth épouse la tendresse rêveuse de l'« adagio» avant de s'engouffrer avec allégresse et brio dans un finale rhapsodique qui n'hésite pas à récupérer par instant la patte grandiose d'un Liszt.

Un «Klavierstück» donné en «bis» nous ouvre ensuite les portes de l'univers secret et nocturne de Brahms avec un mélange de discrétion et de profondeur comme peu de maîtres en sont aujourd'hui capables. La confirmation incontestable qu'avec Marcus Groh, et selon les mots de Schumann : «Le poète parle».

SERGE MARTIN