La conscience dans tous ses états
MASSON-LOODTS, ISABELLE
Page 32-33
Samedi 19 septembre 2009
Cela ressemblait presque à une blague. Au JT de France 2 du 1er juillet 2009, le directeur de l’hôpital de Sarlat expliquait très sérieusement comment il avait accepté qu’un dispositif d’expérimentation composé d’un paquet cadeau soit placé dans la salle de réanimation de l’hôpital de Sarlat… Sous l’emballage (avec joli nœud !) une boîte, scellée par un huissier, contient un petit ordinateur de poche sur lequel s’affiche chaque heure un mot différent. L’idée ? Qu’en se réveillant d’une expérience de mort imminente, un patient fasse la preuve de ce qu’il vient de vivre, en délivrant ce « mot caché ».
Il ne s’agissait pas d’une plaisanterie : ces dernières années, les projets d’étude se sont multipliés pour tenter de percer le mystère de ces personnes relatant la « sortie de leur corps » alors qu’elles étaient en état de mort cérébrale. Un certain nombre de ces personnes rapportent en outre des détails très précis de ce qui s’est passé autour d’elles (ou de ce qu’elles ont pu apercevoir parfois au travers des objets !) alors qu’elles étaient considérées comme cliniquement mortes. Ces récits provoquent chez la plupart des gens une réelle fascination, et ravivent un débat dont les origines remontent aux premiers philosophes : la conscience est-elle localisable physiquement, ou est-elle dissociable de notre vie physique, ainsi que le pensait, entre autres, Descartes ?
Les expériences de mort imminente incitent les scientifiques à se pencher sur la localisation physique de la conscience. Pour moi, explique Steven Laureys, la conscience est bel et bien indissociable de l’activité du cerveau. Ce serait dommage de retourner à ce genre de pensée médiévale magique qui nie ce que la neurologie nous a appris depuis plusieurs siècles. Le neurologue et chercheur FNRS dirige le Coma Science Group du Centre de recherche du Cyclotron au CHU de Liège (ULg), une des multiples équipes qui, dans le monde, essayent de cracker le code neuronal de la conscience. Une équipe qui peut s’enorgueillir de quelques belles avancées, internationalement saluées, dans ce domaine.
Comme scientifique pur et dur, notre rôle est de tester les hypothèses par des observations : jusqu’à présent, il n’y a aucun exemple démontré de perception consciente en l’absence d’activité neuronale. Mais les expériences proches de la mort sont une réalité physiologique : la nature nous offre au travers de ces phénomènes une opportunité unique de mieux comprendre la relation de la conscience avec le cerveau. Steven Laureys rappelle comment, récemment, l’équipe du Suisse Olaf Blank, puis celle de l’Anversois Dirk De Ridder ont pu démontrer que des expériences de décorporation pouvaient être provoquées par la stimulation de certaines régions du cerveau. Lorsqu’on doit enlever une tumeur au cerveau, la routine clinique veut que le patient reste éveillé durant la chirurgie, afin de pouvoir s’assurer, en stimulant son cerveau, que l’on ne va pas couper dans une zone importante pour le langage ou d’autres fonctions. C’est ainsi que, par hasard la première fois, une patiente dont on avait stimulé le cerveau a raconté qu’elle se voyait d’en haut, dans le coin de la pièce. C’est une des pistes qui expliquent une partie de ces phénomènes très complexes et très intrigants que sont les expériences proches de la mort.
Steven Laureys ne cache pas son enthousiasme : tous ces phénomènes ont été pendant des millénaires le domaine de la philosophie parce qu’ils étaient subjectifs et donc très difficiles à étudier. Mais aujourd’hui, on a les outils, les moyens de manière non invasive d’aller mesurer ce qui se passe lors des différents états de conscience. C’est ainsi que l’on sait notamment désormais que ces états ne sont pas les mêmes que l’on soit éveillé et actif, en méditation, au sommeil, ou dans le coma.
L’hypnose en est un autre exemple : à Liège toujours, l’équipe de Marie-Elisabeth Faymonville, chef du service de clinique de la douleur, a montré que l’hypnose pouvait permettre d’éviter une anesthésie générale dans certaines chirurgies. On a essayé ensemble de mieux comprendre ce phénomène, reprend Steven Laureys. L’hypnose vous met dans un état très difficile à définir mais qui, quand on l’étudie avec la neuroimagerie fonctionnelle, se caractérise par un fonctionnement cérébral différent de celui qu’on peut observer lors d’une simple distraction ou du sommeil.
Comme d’autres chercheurs en neurologie, Steven Laureys n’oublie pas qu’il est avant tout médecin : j’ai commencé cette recherche dans les années 1990, un peu par frustration. Quand on est au bord du lit de patients qui sont en coma ou dans les différents états qui suivent le coma, on est très limité. Jusqu’il y a peu, on ne pouvait évaluer cet état qu’en fonction de la réponse à la commande du patient. Or, on sait à présent que le patient peut être conscient tout en se trouvant dans l’incapacité de donner une réponse motrice ou verbale. C’est ainsi que quatre fois sur dix, l’équipe médicale conclut que le patient est en état végétatif, c’est à dire éveillé mais inconscient alors qu’en réalité, il est en état de conscience minimale, un état dans lequel le sujet ne parvient pas à suivre des instructions simples de manière consistante mais garde conscience de son environnement… et a beaucoup plus de chances de récupérer par la suite !
Persuadés de l’importance d’améliorer ce diagnostic, Steven Laureys et sa consœur Mélanie Boly ont mis au point, en collaboration avec l’Université de Cambridge, une nouvelle méthode d’utilisation de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle qui leur a permis de mettre en évidence la présence d’une conscience résiduelle chez une patiente anglaise de 23 ans que tout le monde croyait être en état végétatif. La jeune femme ayant aujourd’hui récupéré la conscience et ses facultés de communication, cette technique devrait permettre désormais de mieux cerner les pronostics d’évolution de patients ayant subi de graves lésions cérébrales.
On a maintenant des patients qui viennent d’un peu partout en Belgique (depuis 2004, le ministère de la santé publique a mis au point un programme de prise en charge pour les patients en état végétatif et en état de conscience minimale) et d’ailleurs en Europe pour faire ces évaluations avec de nouvelles technologies. Quel que soit le résultat, ça aide tout le monde. Il y a des patients pour lesquels, au bord du lit, on est très pessimiste, et pour lesquels la neuroimagerie montre quelque chose de très différent. Inversement, quand on voit que le cerveau ne réagit plus, que tout est dans le bleu, à côté une image de cerveau à l’état normal, où les zones qui s’activent sont en rouge, ça aide la famille à faire son deuil.
Ces améliorations du diagnostic devraient sans doute permettre qu’à l’avenir, on puisse éviter que des situations dramatiques telles que celles très médiatique de Terri Schiavo ou d’Eluana Englaro, déchirent les familles. L’espoir des chercheurs, c’est aussi de découvrir une façon de rendre un moyen de communication aux patients cérébro-lésés qui ne peuvent s’exprimer par la voix ou des mouvements. Mais déjà, d’autres avancées ont été réalisées concernant le bien-être de ces patients : les chercheurs du groupe Coma Science de l’ULg ont démontré, images à l’appui, que les patients en état de conscience minimale ressentent indubitablement la douleur physique. De quoi justifier que l’on ait autant d’égards thérapeutiques et éthiques face à tous les patients sortant du coma sans signe apparent de conscience.
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