La crise et l’ humour, l’autre couple infernal

MOUTON,OLIVIER

Page 31

Samedi 16 octobre 2010

Moins bien ça va, plus il faut en rire. Par la caricature, sur le Net, sur scène ou sur les ondes. Mais parfois, ça crise...

Il y a les pros, évidemment. Kroll, Dubus, Lamy, Gunzig, Kruismans, la tribu Remy... Plus la scène politique tourne au drame, plus ils en font un vaudeville. Plus la crise est grave, plus ils la tournent légère. Plus on s’énerve, plus ils rigolent. Plus on s’angoisse, plus ils font rire.

L’humour et les gouvernants, c’est vieux comme la démocratie (et la dictature). L’humour et la Belgique, c’est connu comme un vieux sou. Mais l’humour et la crise actuelle, ça révèle beaucoup de nouveautés :

- vu le contexte de fin de quelque chose, on a tous besoin de tranches de rire mais on a tous de plus en plus de mal à s’esclaffer ;

- sur le web, au milieu des bonnes petits blagues bien potaches habituelles, celles plus léchées, celles à vocation « plus éducatives », prennent doucement le dessus. En termes d’audience comme de symbole : elles révèlent davantage la nervosité, l’agacement, qu’elles ne les distraient, ou les dissipent ;

- dans les journaux, on dessine beaucoup plus sur des oeufs. Au Nord, comme le relève – « sans avoir fait une enquête scientifique » Marcel Sel, blogueur bilingue politico-humoriste influent –, on voit peu de caricatures de la N-VA, ces temps-ci. Au Sud, les relations tendues avec certains dirigeants flamands fait tirer le frein à main à la satire politique.

Peut-on rire de cette crise L’humour politique belge se heurte-t-il aujourd’hui à des nouveaux tabous ? La parole aux acteurs. A ceux qui font rire.

P.32 à 35

« Je sacrifie mes belles années à De Wever »

Pierre Kroll, caricaturiste du « Soir », estime que l’on peut rire de tout, en Belgique. La crise est devenue son quotidien.

entretien

Omniprésent du côté francophone où il porte haut l’étendard de l’humour, Pierre Kroll suit de très près la crise politique belge.

Il en rencontre régulièrement les acteurs, depuis les plateaux de télé jusqu’aux stades de football. Qui d’autre, mieux que lui, peut en analyser la portée humoristique.

Nous sommes dans une crise qui dure, qui est aiguë, parfois vive. Dans un contexte comme celui-là, peut-on rire de tout ?

Oui, mais pas avec n’importe qui comme disait Desproges…

La caricature de l’autre est parfois vive, elle suscite parfois des incidents. La caricature ne devient-elle pas, dès lors, difficile à pratiquer ?

L’humour trouvera toujours un espace où s’infiltrer. C’est quasiment sa définition. Il suffit de dire que l’on ne peut pas faire quelque chose, ce qui fera rire alors, c’est de le faire… Tu rigoles à un enterrement parce que c’est l’un des pires endroits où le faire. Je crois vraiment que l’humour résistera.

Le conflit communautaire est sensible. Un caricaturiste a-t-il une responsabilité ?

Je vais parfaitement à contresens de ce que vous dites. Je n’aurais aucune raison de rire avec les clichés, à les tordre, à les retourner si l’on n’en parlait pas. Si je ne faisais pas, moi, des dessins sur la crise politique, sur Bart De Wever dans ces moments-ci, quand les ferais-je ? Pour prendre un autre exemple, quand il y a des évêques pédophiles, je m’en prends à l’Eglise catholique, pas aux imams ! Bien sûr que l’on rit de tout ça…

Quand il y a eu l’affaire Julie et Mélissa, j’ai dit à la rédactrice de Télémoustique : « Je suppose que je peux ranger mes crayons, je ne vais pas dessiner là-dessus. » Elle m’a répondu : « Tu risques alors de ne plus dessiner pendant des années. » Elle n’avait pas tort. C’est quand cela peut devenir dangereux, borderline, que l’humour a le plus de raison d’être, voire qu’il peut le plus servir à quelque chose.

Parce qu’il désamorce ?

Il désamorce ou il dédramatise, oui. Même s’il peut aussi avoir un effet pervers. Comme tout propos tenu, il peut aussi être crétin ou malveillant. C’est la liberté d’expression, ça…

On parle beaucoup de Bart De Wever pour l’instant. On a tendance à le caricaturer, à forcer le trait… C’est un reproche souvent formulé à la presse francophone du côté flamand. Qu’en pense un caricaturiste ?

C’est à lire dans le travail de chacun. Moi, j’aurais un peu peur d’être entraîné par les politiques qui veulent le diaboliser. Je prends quand même des précautions, je n’ai jamais associé de croix gammée, je ne lui ai jamais mis de petites moustaches… J’essaie toujours d’être précis. Et je n’ai pas le sentiment du tout d’être plus méchant à l’égard de Bart De Wever qu’envers d’autres politiques.

Mon métier, c’est de brocarder le pouvoir. Si ce n’est pas quelqu’un qui incarne le pouvoir aujourd’hui, je ne sais pas qui l’incarne : il a gagné les élections, il dit représenter 80 % des Flamands, il est omniprésent, on connaît son programme… Il n’y a aucune raison que je le ménage. Bon, je ne peux pas le dessiner maigre, quoi… Mais je n’ai pas l’impression, dans le physique, d’être plus méchant avec lui que je ne l’ai été avec Louis Michel. C’est exactement pareil.

J’instruis toujours à l’avance mon propre procès avant de dessiner dans des circonstances pareilles. C’est vrai que l’on marche un peu sur des œufs. J’essaie toujours de me dire comment je pourrais justifier mon dessin à quelqu’un qui me demanderait comment je peux le justifier. Je prends un peu cette précaution-là, c’est vrai…

Plus sur ce thème que sur aucun autre ?

J’essaie d’être plus intelligent sur ce thème-là parce qu’il y a une quantité énorme de dessins à produire. La difficulté est aussi de se renouveler. Le dessin définitif sur la crise, j’ai déjà eu l’impression de le faire cinquante fois. Il faut être fin, alors que pour la première approche d’un phénomène, on peut y aller plus grossièrement. Mais pas par peur…

Dans le cas de De Wever, j’y pense peut-être dans le but d’éviter la diabolisation facile. J’insiste : ce sont souvent les politiques qui jouent le plus avec les clichés, qui dénoncent un méchant…

Vous êtes membre de Cartoonists for peace, vous connaissez bien d’autres situations dans le monde. Notre crise vous fait-elle penser à d’autres situations, le conflit israélo-palestinien par exemple ?

Oui, cela me parle. Quand je vois les dessins israéliens ou palestiniens, ils sont toujours issus à 100 % de leur camp. Mais ils ne sont pas aussi rigolos que ce que je me permets de faire, ou que ce qu’on me permet de faire. Ils sont plus graves. C’est plus dramatique là-bas, l’incompréhension mutuelle est plus forte. Ils savent à l’avance que le dessin ne sera pas admis de l’autre côté. Nous n’en sommes pas là. Beaucoup de Flamands peuvent rire de ce que je dessine.

Vous avez des retours dans ce sens-là ?

Un peu, mais pas beaucoup. Le théâtre flamand KVS a fait une exposition reprenant certains de mes dessins les plus polémiques et ils ne se sont pas fait incendier, ce qui arriverait sans doute en Israël. Mais sinon, la frontière linguistique est assez fermée.

Il faut sans cesse se renouveler. Quel est votre sentiment ? De la lassitude ? De l’exaspération ? Du fatalisme ?

Bon, c’est visiblement plus dur d’être mineur au Chili que caricaturiste en Belgique, hein… Il y a une obligation à rester accroché à cette crise. C’est comme si mon métier était devenu dessinateur humoristique de la crise belge. On m’appelle même de l’étranger pour raconter avec humour cette situation devenue horriblement compliquée. La presse défile chez moi : des Allemands, des Anglais, des Danois, des Français… Ce n’est pas pour que je les fasse rire, eux, mais parce qu’ils voient la pédagogie d’un dessin.

Ce à quoi je dois résister aussi, c’est au poujadisme facile. Les gens croient que les choses sont simples et attendent de moi que je sois à leurs côtés. Ou que les politiques devraient être enfermés dans une mine jusqu’à ce qu’ils trouvent une solution. J’essaie de montrer que c’est évidemment plus subtil que ça.

Ma seule autocensure, c’est de pouvoir assumer intellectuellement le dessin. Mais en essayant d’énerver celui que je dessine, bien sûr. Et ce n’est pas une fine mécanique. Parfois, le dessin est uniquement là pour faire rire.

À force, n’a-t-on pas envie de s’exiler ?

Cela m’arrive. Je vais souvent en France et on m’appelle… pour parler de la crise belge. M’exiler de sujet, parfois, cela me plairait. J’ai l’impression de me sacrifier à ce pays ! Mes belles années passent et moi je dessine Bart De Wever. Qu’il ne vienne pas se plaindre, en plus !

M’exiler ? J’en ferai un gag pour la sortie de mon prochain livre qui s’appellera Alors on danse, en référence à Stromae. On danse quand tout va mal. C’est pas la famine ni la guerre, non plus, en Belgique ! J’annoncerai sa sortie officielle à Eupen avec une exposition sous l’égide de la Communauté germanophone. Le sous-titre de l’expo, c’est : « Pierre Kroll demande l’asile politique en Communauté germanophone, mais refuse d’entraîner l’équipe de football ».

Pierre Kroll

Les lecteurs du Soir connaissent son intervention quotidienne. Un rendez-vous incontournable, l’un de ceux par lesquels on débute la lecture du journal. Pierre Kroll est également actif à la RTBF, où il anime désormais l’émission Revu et corrigé avant de dessiner en direct lors de Mise au point. Après Télémoustique, il sévit désormais aussi à Ciné-Télé Revue.

« Bien sûr que je ris de Bart De Wever »

Le politique se nourrit de nos différences, dit l’humoriste flamand…

La crise politique est sensible entre Flamands et francophones. Peut-on tout faire dans ce contexte ?

C’est un peu mon fonds de commerce en Belgique francophone pour l’instant. Je tourne avec mon spectacle « la Flandre pour les nuls », j’ai mon billet chaque vendredi matin à la RTBF. Flamand, je joue mes spectacles en français et cela donne toujours une ambiance un peu particulière. Il y a une sorte de tension dans la salle.

Dans quel sens ?

Les gens n’ont pas l’habitude de rencontrer un artiste de l’autre communauté qui parle de ces choses qui sont difficiles pour le moment. Et j’aime cette tension…

Vous apportez un autre regard ?

Si on veut faire de l’humour dans une autre langue, on doit aussi se plonger dans cette culture. J’essaye de lire beaucoup de journaux, de regarder la télé… J’ai appris qu’il y avait beaucoup de nuances dans cette histoire qui ne sont pas toujours exprimées par les politiciens. J’ai l’impression que les Belges ont beaucoup de choses en commun, mais qu’ils ne le savent pas. C’est le grand drame de la Belgique actuelle.

Mais avec cette crise, on a pourtant l’impression d’avoir deux pays…

… politiquement, c’est correct. Dans l’opinion publique, plus ou moins. Mais quand on va dans la Wallonie profonde ou la Flandre profonde, on s’aperçoit que les gens ne comprennent pas, qu’ils en ont marre, que ce soit à Vielsalm ou à Turnhout. Pour eux, BHV, c’est très loin.

Les responsables politiques soulignent surtout les différences. Elles sont là, certes, mais il y en a aussi entre les hommes et les femmes, entre les gens comme moi qui roulent en moto et les automobilistes. Il y a des différences entre des communautés, mais on les utilise à des fins politiques.

Peut-on tout dire ? Y a-t-il des choses plus sensibles ?

Quand on est sur scène, on peut raconter tout ce qu’on veut, oui. Je dois bien sûr expliquer des nuances parce que l’on doit tenir compte de la connaissance des gens. On peut être dur sur scène, mais il faut rester en communication avec eux.

On parle beaucoup de Bart De Wever pour le moment…

Il y a une différence de perception à son sujet, bien sûr. Mais quand on regarde dans les sondages du côté néerlandophone, il n’y a que 18 % des Flamands qui sont pour la scission de la Belgique. Et seulement 20 % des électeurs de la N-VA sont pour l’indépendance de la Flandre, 13 % d’entre eux sont même pour une Belgique unitaire. Sont-ils stupides, ces Flamands ? Ben non… Tous les Wallons qui ont voté pour Daerden sont-ils en faveur de la nationalisation des entreprises d’électricité ? Bien sûr que non. Les gens votent pour un politicien pour ses opinions, mais aussi parce qu’il est rigolo. Vous savez, Bart De Wever a cartonné dans l’émission De Slimste mens ter wereld à la VRT… J’ai gagné ce programme il y a six ans et, soudain, vous devenez célèbre. Il a profité beaucoup de cela.

Que faites-vous de lui ?

Étant humoriste, on doit toujours critiquer les grands monuments. En Flandre, on a eu Stevaert, Leterme, maintenant De Wever. Je fais des blagues sur De Wever, oui. Je l’ai traité hier de « Monsieur Non » à la RTBF en le comparant à la Joëlle Milquet de 2007.

Vous savez, Bart de Wever est venu voir mon spectacle en décembre 2009. Après, j’ai un peu parlé avec lui. Il m’a dit qu’il était un peu déçu de ne pas être davantage présent. Je lui ai répondu : « mais vous n’êtes pas si important que cela… ». Manifestement, il est davantage présent aujourd’hui dans mon spectacle.

Bert Kruismans

Sur scène, c’est un Flamand envoyé en Wallonie par son ministère du Tourisme pour faire la promotion de sa Région. Mais s’il tourne du côté francophone, l’humoriste Bert Kruismans est aussi devenu la voix du Nord à la RTBF, où il tient une chronique chaque vendredi matin. Ce « Bekende Vlaming », omniprésent dans les médias flamands, a fait le grand pas il y a une petite année. Et ça marche.

l’extrait

« Le café serré » de Bert Kruismans de vendredi. « Je suis fier. Pour la première fois depuis mon apparition dans les médias francophones, j’ai reçu un mail d’insulte. Oui, d’un Flamand. Ce monsieur était fâché car j’avais eu le culot dans une émission télé de me moquer de notre grand leader, Bart de Wever. Inspiré par le créateur du boomerang, j’ai dit qu’en 2007, nous avions eu une dame “non” francophone qui voulait négocier avec les libéraux uniquement si les socialistes étaient présents. Maintenant, nous avons un monsieur ”non” flamand qui veut négocier avec les socialistes uniquement si les libéraux sont présents. »