La Deux Un bon documentaire sur l'un des artistes les plus singuliers du royaume Sardonique et virulent, le sexe selon Rops

GILLEMON,DANIELE

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Vendredi 6 avril 2001

La Deux Un bon documentaire sur l'un des artistes les plus singuliers du royaume Sardonique et virulent, le sexe selon Rops

L'artiste n'était pas seulement

l'instrumentiste de diableries d'époque mais le pourfendeur d'une certaine Belgique. Portrait par Thierry Zéno qui remet certaines de ses idées en place.

DANIÈLE GILLEMON

A la fin du XIXe siècle, Baudelaire se fendait, au bénéfice d'un des rares Belges qui lui paraissait échapper à cette «Triste Belgique», de quelques vers de caramel très fameux. Il y était question de l'oeuvre de «ce tant bizarre monsieur Rops» haute «comme la pyramide de Chéops». Cité partout en exemple de rime impossible, ce quatrain s'adressait bien à l'«infâme Fély» qui avait fourni quelque réconfort au poète français en Belgique alors qu'il commençait à être atteint par la maladie qui allait l'emporter.

Thierry Zéno s'est souvenu de cela quand il a réalisé ce bon film documentaire sur l'un de nos artistes les plus singuliers dont la réputation a largement franchi les frontières. Beau, séducteur, passionné - avec des dons variés tant épistolaires qu'artistiques -, Félicien Rops fit d'abord ses armes comme caricaturiste à Bruxelles.

Mais c'est à la faveur de séjours parisiens, de contacts avec le symbolisme littéraire et la modernité naissante - personne n'a comme lui flatté la Ville-Lumière ni vitupéré Namur et la Belgique, ce pays «méprisant» artistes et intellectuels (lettres très dures, toujours d'actualité, comme celles d'Ensor) - que son art prit cette coloration sulfureuse.

Diableries fin de siècle (il meurt en 1898), satanisme et surtout sexe triomphant, en majesté, à la une de nombreux dessins et gravures moins «salaces» que sarcastiques et parfois simplement voluptueux, elles fustigent le milieu clérical, bien-pensant et bourgeois, chantant un goût de vivre qui ne l'a jamais quitté.

Pourtant, Rops qui vécut comme il l'entendit, menant au grand jour une liaison à trois avec les soeurs Duluc, couturières à Paris, laissant jaunir son épouse Charlotte entre les quatre murs de sa gentilhommière de Thozée, fut aussi un inquiet, bien de son temps, bien à sa place dans l'alliage entre Eros et Thanatos dont il se fit une spécialité. Cet aspect de l'oeuvre qui est celui d'un moraliste est souvent escamoté au profit de tableautins «oasis», de dessins et de gravures moins provocateurs.

A l'abri du vieillissement

Mais si Rops fut indéniablement ce peintre sensible et fin, et parfois plus que cela, que la caméra, avec ses rapprochements successifs, permet d'apprécier et de redécouvrir, c'est indéniablement dans cette furia sexuelle, sardonique, parfois tragique (les beaux dessins de «Sedan», de «Haine et amour de prêtre») qu'il se montra le plus inventif.

L'un des mérites du film consiste à ne pas faire l'économie de cette partie de l'oeuvre qu'une certaine violence dans la volonté d'appeler un chat, un chat et une incontestable vigueur du trait mettent à l'abri du vieillissement. Ainsi contribue-t-il à contrecarrer cette récupération officielle qui finit par les édulcorer. Autre mérite, le bon usage que le cinéaste fait des nombreuses lettres de Rops, brossant le portrait contradictoire et juste d'un homme qui rêvait d'être «dans le coup» mais pensait avec nostalgie lors de ses séjours parisiens aux blondes campagnes (compagnes?), aux bords de Meuse, à la mer du Nord dont il a plusieurs fois campé les subtils jeux de lumière.

La seule petite réserve touche non le fond du film mais la forme qui a pris celle d'une visite un peu languissante au château de Thozée, dans les environs de Namur. L'ombre de Rops, incarnée par Philippe Dasnoy, y erre de pièce en pièce, ouvrant les tiroirs, s'abîmant dans le souvenir. Et c'est un peu artificiel. Mais des projets relatifs à ce château qu'on voudrait transformer en centre d'études et à la Fondation Félicien Rops rendaient sans doute cet éclairage des lieux nécessaire.

«Ce tant bizarre monsieur Rops», la Deux, 21h10.