LA DISCOGRAPHIE,PUZZLE INEXTRICABLE

MARTIN,SERGE

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Mardi 16 septembre 1997

La discographie, puzzle inextricable

Callas était inimitable : elle était aussi «inentourable». Sa vision prophétique du bel canto italien réinventait un style dont les chanteurs contemporains n'avaient à peu près aucune idée. Il suffit d'écouter les deux intégrales de «Norma» pour saisir l'envergure du problème. Dans la première, réalisée en 1954, la soprano grecque plane au sommet de ses moyens expressifs dans un entourage hélas ! hors de propos. Six ans plus tard, toujours à la Scala et toujours avec Tullio Serafin, Corelli est un centurion ténor d'une efficacité généreuse, Ludwig une comparse vestale docile et Zaccaria un grand prêtre sonore. Mais nous sommes en 1960 et la voix de Callas est en pleine crise, incapable de retrouver ce mélange d'ardeur et de douceur qui faisait le prix de sa première version. L'intégrale de « Norma» restera donc une occasion manquée avec pour conséquence que les plus belles prestations de l'artiste nous viendront parfois de ses disques de récital.

EMI nous en offre aujourd'hui douze, culminant dans les évocations des «Héroïnes de Verdi ou de Puccini» et les «Scènes de la folie». A ce répertoire déjà fort connu vient s'ajouter aujourd'hui un double album de raretés comprenant, outre deux prises du «Non di mir» extrait de «Don Giovanni» et les enregistrements parisiens de 1962 à 1965, les échos des années de doute et d'abandon où Callas, vainquant son désarroi, enregistre et réenregistre en secret à Londres avec Antonio Tonini, le deuxième chef de la Scala, quelques moments fétiches de son répertoire.

Si le combat de la cantatrice contre elle-même est émouvant, il débouche pourtant sur des résultats qui chez d'autres feraient office de triomphes.

L'ÉTERNEL CASSE-T ETE

DES INTÉGRALES

Au problème insoluble des intégrales déjà évoqué s'ajoute encore l'extraordinaire talent d'actrice de Callas qui embrasait littéralement ses personnages. Il a entraîné une vogue quasi encyclopédique des «live», fût-ce au prix d'un rendu sonore inacceptable. Les fanatiques thésauriseront donc le «Nabucco» de 1949 au San Carlo de Naples ou l'«Armida» de Rossini et «la Forza del Destino» du Mai musical florentin (éditeurs divers).

L'importance des «live» de Callas est telle qu'EMI n'a pas hésité à racheter les droits de certaines représentations venues compléter les trous de son catalogue dans un son heureusement retraité. A commencer par l'inexplicable absence d'une «Traviata» de studio digne de l'incarnation éblouissante de Callas : elle est heureusement compensée par les versions de Lisbonne où Alfredo est chanté par le jeune Alfredo Kraus et (surtout) par l'écho de l'inoubliable production de Visconti à la Scala sous la direction Carlo Maria Giulini.

De Verdi encore, on recherchera le «Macbeth» de la Scala (1952) sous la direction ardente de Vittorio de Sabata tout comme l'époustouflante «Lucia di Lammermoor» de Donizetti enregistrée à Berlin en 1957 sous la baguette d'Herbert von Karajan. De Donizetti également, on ne saurait se passer de deux soirées mémorables à la Scala, la fameuse «Anna Bolena» de 1957 qui marqua véritablement le début de la redécouverte de Donizetti et, dans la foulée, le «Poliuto» de 1960

Du côté des intégrales de studio, saluons par-dessus tout l'irremplaçable monument que constitue «La Tosca» dirigée par de Sabata avec Di Stefano et Gobbi sans oublier la vérité psychologique de «Madame Butterfly» (avec Karajan) ou la noblesse souveraine de la « Médée» de Cherubini (avec Serafin). Chez Verdi, on fêtera avant tout un mémorable «Rigoletto» et un électrisant «Trouvère» dirigé par Karajan. Reste Bellini où Callas atteint des trésors de délicatesse et de passion dans un environnement hélas ! souvent ingrat. Mais tel est sans doute le destin de cette interprète de légende dont le niveau d'exigence a souvent dépassé de cent coudées les possibilités de ses partenaires. Callas était née pour être unique et solitaire. Le disque nous rapproche d'elle chaque jour un peu plus.

SERGE MARTIN

(1) EMI vient de rééditer 30 intégrales d'opéras interprétées par Maria Callas dans un son intelligemment retravaillé. Seuls (partiellement) le coffret «Callas rareties» et l'intégrale du «Poliuto» de Donizetti doivent être considérées comme des nouveautés.