La drogue prospère à l’ombre

DUBOIS,FREDERIC; DETAILLE,STEPHANE

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Mardi 27 juillet 2010

Prison Deux détenus toxicomanes décèdent à Jamioulx

Deux détenus sont décédés simultanément, ce dimanche, dans la cellule qu’ils partageaient depuis quelques jours à la prison de Jamioulx. La cause de la mort, précise la direction de l’établissement, doit encore être officiellement déterminée mais il semble acquis qu’elle est liée à la consommation de stupéfiants (lire ci-dessous).

Les décès par overdose ne sont pas rares en prison, même si l’ampleur exacte du phénomène est impossible à chiffrer : « On sait combien de décès surviennent chaque année dans les prisons belges mais la cause de la mort n’est pas précisée, explique Delphine Paci, de l’Observatoire international des prisons. Intuitivement, j’ai le sentiment que le nombre d’overdoses, qu’elles soient mortelles ou pas, tend à diminuer depuis quelques années, estime le directeur d’une prison francophone. Mais c’est d’abord le fait, je crois, d’une consommation mieux maîtrisée. »

Parce que la consommation, elle, ne diminue pas en milieu carcéral. Au contraire : une enquête menée par l’administration pénitentiaire en collaboration avec l’association Modus Vivendi (lire ci-contre) suggère que l’usage de drogues au cours de la détention tend à augmenter : en 2008, 36,1 % des détenus interrogés déclaraient faire usage de drogue en prison, contre 29,5 % en 2006 – date d’une première enquête qui allait constituer le coup d’envoi d’un monitoring bisannuel.

La drogue entre en prison par tous les moyens possibles. « À cet égard, l’imagination des détenus est sans limite », constate Michel Jacobs, secrétaire général de la CGSP « prisons ». Les visites constituent la voie royale du ravitaillement : « Les visiteurs font l’objet d’un simple contrôle d’identité, explique un directeur de prison. Le personnel pénitentiaire n’est pas autorisé à les fouiller. Passé le portique de détection par rayons X, ils ont accès à la salle des visites placée sous la surveillance de deux agents dont il est facile de tromper la vigilance : certains jours, plus de cent personnes se pressent dans ce local. La drogue s’échange sous la table et échappe le plus souvent à la fouille dont les détenus font l’objet après les visites. »

D’autant plus facilement qu’une circulaire ministérielle n’autorise « les fouilles complètes » – à nu – que si le personnel pénitentiaire a des raisons objectives de soupçonner un détenu de cacher des stupéfiants. « Et aucune fouille ne peut détecter les “boletas” – NDLR : des doses de stupéfiants enfermées dans un préservatif – que le détenu avale avant de quitter la salle des visites », ajoute un gardien.

Les congés pénitentiaires et les permissions de sortie peuvent constituer autant d’autres occasions d’acheminement. Mais il arrive aussi que le ravitaillement s’effectue par « largages » – dans les prisons situées en zone urbaine, des complices lancent par-dessus le mur d’enceinte des objets anodins dans lesquels ils ont dissimulé des stupéfiants – ou avec la complicité de surveillants indélicats.

Les fouilles des cellules sont fréquentes et tous les trafics mis au jour sont portés à la connaissance du parquet : l’administration pénitentiaire n’abdique pas la lutte contre la toxicomanie. Mais la répression du trafic a ses limites et l’administration mène simultanément une politique de prévention. Par le biais, par exemple, de l’initiative « Boule de neige » (distinguée par l’OMS en 2008) dont des détenus sont partie prenante : à l’issue d’une formation de six journées, ils deviennent eux-mêmes les premiers zélateurs d’une politique d’information visant d’abord à réduire les risques sanitaires liés à la toxicomanie en milieu carcéral. L’idée n’est pas tant de prévenir la toxicomanie – même si cette dimension de la lutte n’est pas abandonnée – que d’informer les détenus des risques induits par une consommation « sauvage ». En Flandre, par exemple, certaines prisons ont opté pour le « early warning » : un système d’alerte qui informe aussitôt l’ensemble des détenus lorsque des produits très dangereux circulent dans l’établissement.

« Il ne faut toutefois pas noircir le tableau, insiste Lokkhana Quaremme, coordonnatrice chez Modus Vivendi. Les détenus n’ont pas d’office une consommation problématique et la prison n’est pas forcément un lieu d’initiation à la drogue. Le problème ne tient d’ailleurs pas tant dans la quantité de drogue qui circule à l’intérieur des prisons que dans la qualité des produits qu’on y consomme : il arrive que les détenus fabriquent des cocktails détonants à partir de produits douteux provenant de l’extérieur qu’ils mélangent avec des médicaments obtenus à l’infirmerie de la prison. » C’est sans doute ce qui s’est passé à Jamioulx.

Jamioulx : la piste d’un cocktail létal Un jeune détenu de 25 ans et son oncle de 36 ans, qui occupaient

Jamioulx : la piste d’un cocktail létal

Un jeune détenu de 25 ans et son oncle de 36 ans, qui occupaient la même cellule à la prison de Jamioulx, ont été retrouvés morts par overdose, ce dimanche matin. Guillaume Casterman et André Vervoort étaient deux toxicomanes notoires de la région de Fleurus et se trouvaient d’ailleurs en détention pour des faits de drogue. Selon les premiers éléments, les deux victimes auraient absorbé un cocktail de produits stupéfiants, probablement de mauvaise qualité.

Averti des faits, le parquet de Charleroi a organisé une descente sur les lieux, écartant rapidement l’hypothèse d’une intervention extérieure. Des ponctions sanguines ont été réalisées sur les deux détenus et envoyées pour analyse au laboratoire de la police fédérale, afin de déterminer la composition de leur cocktail. Les résultats seront connus d’ici deux ou trois jours.

D’autres vérifications de routine devaient encore être réalisées, mais la double mort par overdose semblait être la piste définitive pour les enquêteurs. Reste à savoir comment les deux victimes ont pu se procurer de la drogue, même s’il est clair que ce genre de trafic a cours, de façon clandestine (lire par ailleurs), dans toutes les prisons du royaume.

Plus d’un détenu sur trois admet qu’il se drogue

En 2008, 1.078 détenus (soit 10 % de la population carcérale belge), issus de toutes les prisons du pays, avaient été interrogés dans le cadre d’une enquête menée par l’administration pénitentiaire et l’association Modus Vivendi sur les comportements à risque et l’usage de drogues dans les prisons belges.

Cette enquête faisait suite à une autre, menée deux ans plus tôt, sur le même thème. Entre autres enseignements, elle a permis de montrer que le nombre de détenus qui déclarent avoir déjà consommé une drogue au moins une fois au cours de leur vie est en augmentation : ils étaient 65,5 % à l’admettre en 2008 contre 60 % en 2006.

L’usage de drogues au cours de la détention a également augmenté. En 2006, 29,5 % des détenus déclaraient faire usage de drogue en prison. En 2008, ils étaient 36,1 %.

Parmi ceux qui consomment de la drogue en prison, le cannabis reste de loin la drogue la plus populaire (88,2 %), suivi par l’héroïne (32,1 %) et les benzodiazépines issues du marché noir (31,4 %).

Plus d’un tiers (35,5 %) des détenus qui consomment en prison déclare avoir appris à consommer une nouvelle drogue en cours de détention.

Près d’un tiers (29,5 %) des détenus déclare avoir connu des problèmes liés à la toxicomanie d’autres détenus. Et 10,9 % ont expliqué avoir déjà été victimes de violences – des chantages et des menaces, notamment – liées aux drogues.