« J’ai cru mourir quatre fois »
LORENT,PASCAL; DELVAUX,BEATRICE
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Samedi 28 janvier 2012
Jean-Jacques Viseur dit sa vérité. C’est le stress qui l’a (presque) tué : les guerres au sein du clan socialiste, le sabotage interne et politique. Il en appelle à Paul Magnette, mais « il n’a pas la fibre locale ».
« Magnette doit enfin assumer»
Il nous avait dit « oui » en octobre. Il allait être hospitalisé, son cœur avait des soucis. Mais les palpitations s’accélérant, Jean-Jacques Viseur, alors bourgmestre de Charleroi, avait dû entrer en clinique d’urgence. Quatre mois plus tard, il nous reçoit chez lui, à Jumet. Il veut faire le bilan de ses cinq terribles années à la tête de la Ville toujours gangrenée par le vieux PS et une administration qui sabote. Pour mieux retourner à sa nouvelle vie : la collaboration aux écoles de devoir, la lecture des centaines d’ouvrages de la Pléiade, « son trésor », que son père collectionnait dès ses 15 ans. Il est svelte, « fatigué mais heureux ». Ces derniers mois ont été brutaux. Jean-Jacques Viseur a côtoyé la mort. Il sort de cette épreuve serein, empli d’un souvenir très fort du séjour à l’hôpital et pour lui désormais, la politique, c’est du passé. Il ne reprendra pas son poste de bourgmestre : « Ceci est ma dernière interview. »
« Ces dernières semaines furent un très beau moment, d’une intensité humaine extraordinaire. J’ai été très marqué par la maîtrise technique exceptionnelle des chirurgiens, la lutte prioritaire contre la douleur, l’empathie incroyable des infirmières et notre sécurité sociale. J’ai bénéficié des soins de quatre chirurgiens, deux anesthésistes, des médecins, des soins intensifs et cela ne coûte rien. »
Le stress avait provoqué des fibrillations quasi permanentes : j’ai subi 5 pontages et le remplacement partiel de la valve mitrale. Tout cela suivi de complications, dont ce terrible « bas débit » : à 4 reprises, j’ai vécu ce moment fascinant où le cœur réduit son rythme et où on se sent mourir. On a 50 % d’en réchapper. J’ai aussi attrapé une bactérie d’hôpital, et les antibiotiques à dose massive ont provoqué un blocage des reins. J’ai heureusement évité la dialyse. Depuis fin novembre je suis en revalidation cardiaque, j’ai perdu 11 kilos. Je suis fatigué mais heureux et rajeuni.
Je pense. Je suis arrivé à l’hôpital totalement épuisé. Depuis un an, j’avais des fibrillations à chaque conseil communal, puis à chaque collège. La difficulté était totale d’arbitrer des tensions à l’intérieur d’un seul parti
On a réussi une chose : il n’y a plus de nomination partisane. Le personnel s’en rend compte : il y a un respect, on ne demande plus les cartes de parti, on ne désigne plus les « gagnants » des examens de recrutement à l’avance.
Oui. J’ai failli démissionner en février 2011 lorsqu’on n’a pas pu appliquer les mesures disciplinaires dans le dossier des plaines de jeux. Une personne qui avait vécu sur les pauvres était protégée par d’autres !
Oui. J’aurais marqué la rupture.
Ma présidente
Il n’est pas sain que le bourgmestre d’une Ville émane d’un petit parti car il doit constamment justifier sa légitimité. Cela fonctionne tant qu’il y a un soutien sans réserve. Ce fut le cas au début et alors on a pu avancer. Mais puis, la politique reprend ses droits. Les socialistes voulaient refaire l’unité autour d’eux, alors on tape sur l’autre…
Cela a pu jouer mais c’était très variable. Le MR a une obsession pour les communales de 2012 : pas d’alliance PS-CDH. On joue alors parfois sur les affinités philosophiques.
Le duel Massin-Ficheroulle
Il n’a pas joué son rôle de patron du PS de Charleroi. C’était ingrat, je comprends bien, mais cela a permis à Van Cauwenberghe père de maintenir son influence.
Cela l’intéresse mais on n’est pas ici dans un exercice intellectuel. Il avait à affronter les anciens, des réactions très terre à terre et un ancrage local puissant. Si Van Gompel
S’il avait été brutal, comme Van Cau, il aurait tué les oppositions dans l’œuf.
Ou Magnette assume la fonction et il a l’intelligence, l’imagination et les moyens électoraux pour le faire, ou…
…
Oui, c’est la solution idéale pour Charleroi. Et s’il devient président du PS, cela lui donnera une stature en plus. On a été injuste envers la Ville. Si Magnette devient bourgmestre et président de parti, cela sera moins le cas, j’en suis certain.
Ce n’est pas du tout la même fonction. Quand le contact humain n’est pas possible, être bourgmestre n’est pas valorisant. Mais cette proximité est quasi impossible à Charleroi tant le poids administratif est lourd. C’est rare qu’une Ville perde son secrétaire communal, son receveur, son chef de police, et quelques directeurs. A la police, ils ont très bien réagi, cela ne tourne pas mal. La secrétaire communale est dévouée corps et âme, mais elle s’est attirée des inimitiés terribles en faisant preuve d’indépendance. Pas tellement du côté du collège mais de certains fonctionnaires.
Toute sa vocation le porte vers le poste de ministre. Il n’a pas la fibre municipale. Ce n’est pas un reproche mais dans le cas présent… C’est un choix cornélien pour lui.
Il ne pourra pas résister. Ni se dérober car il est le symbole du renouveau, il est porteur de certains espoirs : son parti ne le permettra pas. Le PS à l’époque a pris ses responsabilités en le parachutant. Mais il n’était pas préparé à cela. Sous réserve de devenir le président du PS, il a les moyens d’échapper à exercer ce maïorat.
Oui, mais c’est comme ça.
C’est lui qui va désigner son remplaçant en conscience et qui portera la responsabilité.
Il n’a pas les qualités pour. Si Ficheroulle et Massin étaient une seule personne, ce serait mieux. C’est à Magnette de choisir.
Cela a bien fonctionné les premières années, cela s’est détérioré début 2011 vu la proximité des élections et l’exacerbation des rivalités. Mais rien ne nous a été épargné ! L’adjoint à la secrétaire communal dont la nomination était très professionnelle, s’est fait flinguer parce qu’il était le chef de cabinet de Ficheroulle. Résultat : pas de secrétaire communal adjoint. Et je signe 80.000 documents par an, la secrétaire communale 90.000. La secrétaire communale prépare un marché public et hop ! immédiatement se produit une levée de boucliers à l’intérieur de l’administration. Parce que les gens ont peur qu’on découvre ce qu’ils font. Le sabotage dont nous sommes victimes n’est pas toujours d’inspiration politique, mais aussi personnelle. Vous savez les gens se disent que la tripartite est une parenthèse et que « la secrétaire communale, on aura sa peau ». Quelques personnes à l’intérieur du conseil ont entretenu cette thèse, cela me paraît évident.
Nous ne sommes pas servis par le calendrier judiciaire : la volonté de constituer des mégadossiers fait tout traîner. Quelle sera la valeur pédagogique de faits incriminés, si le verdict tombe après dix ans ? Nulle. En plus les tribunaux vont en acquitter une partie et les plus responsables vont s’en servir pour crier au « complot » contre eux. Tout cela est très mauvais.
Les autorités de tutelle wallonnes n’ont pas compris qu’à situation exceptionnelle, il fallait des moyens exceptionnels. Nous n’avons pas d’audit interne, impossible de recruter des gens de qualité avec les barèmes actuels.
Pas directement mais j’ai envoyé des messages. De son côté, il n’y a pas eu la moindre défaillance. Mais je croyais qu’au PS quand le président décide, on obéit. Ce n’est pas le cas.
Joëlle m’a toujours soutenu, elle était contre ma venue comme bourgmestre qu’elle trouvait casse-pipe.
Je le souhaite car être bourgmestre empêché n’est bon pour personne. Le statu quo n’est ni raisonnable ni souhaitable. Je n’ai pas préparé le budget, je n’aurais d’ailleurs pas fait ce qu’ils ont fait, c’est donc à eux de l’assumer. Le parti dominant doit assumer la responsabilité. Les médecins ont fixé ma fin de convalescence à la deuxième quinzaine de février. Je voudrais qu’il y ait une solution.
1) La démission pure et simple que le PS ne veut pas car je les mets devant leurs responsabilités. Mon remplacement irait à Philippe Van Cauwenberghe, impossible pour eux. Je ne le souhaite pas non plus car cela réduit à néant mes efforts depuis 5 ans.
2) Tout le monde démissionne et le bourgmestre ff (Ficheroulle) devient en titre : c’est la solution la plus propre et purement formelle. Est-ce acceptable pour les autres socialistes ? Non. Mais c’est la décision d’Elio, enfin de Giet, le président du PS.
3) On reste avec un bourgmestre ff mais je n’aime pas cette idée.
Cela ne peut pas l’être. La Ville a beaucoup de difficultés : la population s’accroît, et avec elle, le nombre de pauvres. Nous avons tous les handicaps d’une grande ville sans les avantages. Il n’y a pas d’équilibre classe moyenne et classe populaire. Ce n’est toujours pas une Ville, mais la somme de quinze entités. Il faut un bourgmestre solide, un parti qui fait le ménage et le soutien des autorités.
La fin du mayorat de Viseur se précise à Charleroi
« Si l’état de santé de Jean-Jacques Viseur, le Bourgmestre CDH de la Ville de Charleroi, est encourageant, il ne lui permet cependant pas de reprendre ses fonctions mayorales à court et moyen terme ». Le CDH demande donc à « rencontrer dans les meilleurs délais les partenaires politiques de la majorité afin d’envisager ensemble la meilleure solution pour poursuivre la bonne gestion et garantir la stabilité de la Ville de Charleroi ». Dans la foulée, Véronique Salvi a contacté Olivier Chastel (MR) et Paul Magnette (PS) pour les avertir du contenu de l’interview.
Car, que dit, en substance, Jean-Jacques Viseur. Primo, que sa convalescence se termine tout doucement mais qu’il ne pourra jamais reprendre ses fonctions de bourgmestre. Secundo, que dès lors, il convient de statuer sur sa situation. Très lucide, le mayeur empêché énumère les trois scénarios possibles, avec une préférence.
1) Viseur démissionne. Le Code de la démocratie locale est clair : c’est l’élu de la liste la plus forte ayant obtenu le plus grand nombre de voix. Ce qui revient à désigner Philippe Van Cauwenberghe, signale Viseur. Un symbole terrible que le mayeur CDH refuse. Au PS, on signale qu’une règle interne empêche toujours un élu inculpé de siéger au sein du collège. Ce ne serait donc pas à Philippe Van Cau mais à Françoise Daspremont que reviendrait le mayorat.
2) Démission collective. Cette hypothèse, qui semble recueillir les faveurs de Jean-Jacques Viseur, consiste à utiliser une exception ajoutée au Code de la démocratie locale : en cas de démission collective d’un collège, le conseil communal désigne lui-même en son sein un bourgmestre. Cette solution avait permis, en 2007, à Jean-Jacques Viseur d’être mayeur. Pour sa sortie, il emprunterait donc la porte par laquelle il était entré dans le cabinet du bourgmestre. Mais elle obligerait Paul Magnette à désigner un échevin et à trancher entre les deux rivaux que sont Eric Massin et Paul Ficheroulle. Embarrassant.
3) Bourgmestre empêché. Dernière possibilité : le statu quo. Jean-Jacques Viseur reste un bourgmestre dans l’incapacité (réelle) d’assumer ses fonctions et Paul Ficheroulle (PS) continue d’assumer l’intérim, jusqu’au terme de la législature. « Mais je ne le souhaite pas », précise Viseur. Ce qui revient à écarter cette piste ? Pas forcément. A tout le moins, cela oblige les trois partis de la majorité à convaincre Viseur de jouer ce rôle quelques mois encore, dans l’intérêt de la Ville, quitte à passer pour quelqu’un qui s’accroche à un poste dont, en réalité, il ne veut plus.
Car c’est l’autre aspect de la « sortie » médiatique de Jean-Jacques Viseur. Elle s’est visiblement opérée sans réelle concertation avec son parti. Le CDH carolo ne savait pas que son ancien chef de file irait si loin dans sa « confession ». Et le communiqué adressé ce vendredi aux partenaires PS et MR, ainsi qu’aux médias, a aussi pour but de démontrer la loyauté du CDH : il remet le mayorat dans les mains de la tripartite, à charge pour la coalition de trouver une solution… collective.
« Je répondrai rapidement à la demande du CDH ; le MR veut une solution la plus claire possible », répond Olivier Chastel. « Nous allons examiner les différents scénarios et chercher une solution qui garantisse la stabilité de la Ville », commente Paul Magnette. Les trois partenaires se pencheront sur la question vendredi prochain. La fin du mayorat de Jean-Jacques Viseur se précise.
« L’Europe tue l’espoir ! »
Jean-Jacques Viseur, vous êtes inquiet pour l’Europe ?
Ce que Viseur dit du Plan W
« La rupture avec Bruxelles serait une folie économique. Mais si on est parti pour dix ans après l’accord Di Rupo, quid au-delà ? Le transfert massif de compétences appelle aussi de nouveaux comportements. Comment faire en sorte que la Wallonie ait une identité économique et culturelle ? Le plan W a été mal défendu, mal explicité mais la réflexion doit être menée. Et on doit toujours, non pas commencer par parler institutionnel, mais finir par là. Ce sera inévitable. »
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