La Flandre doit changer de modèle

DEMONTY,BERNARD; BERNS,DOMINIQUE

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Vendredi 11 décembre 2009

Un petit coup de barre dû à la crise…

La Flandre a choisi, dans les années soixante, un modèle de développement “exogène“, par apport de capitaux étrangers, explique Michel Mignolet, professeur d’économie aux Facultés Notre-Dame de la Paix (Namur). La réussite de cette stratégie dépend de deux facteurs principaux : 1) la possibilité d’“ancrer“ ces activités de sociétés multinationales sur le territoire ; et 2) la possibilité de greffer, sur ces activités, un tissu de PME assurant une sous-traitance efficace. Cette stratégie a été gagnante, en particulier parce que la Flandre a réussi le plus souvent à assurer une forme d’ancrage fort de ces entreprises multinationales : de nombreux cadres flamands, qui ont progressivement gravi les échelons à l’intérieur de ces structures multinationales, avaient le souci de maintenir et de développer les activités sur le territoire flamand. » Même commentaire de la part de Michel Quévit, professeur à l’UCL, et expert des économies régionales : « La stratégie économique de la Flandre a été terriblement efficace. » Et de Luc Cortebeeck, le responsable national de la CSC, et fin connaisseur du tissu économique et social flamand. « La Flandre s’est très bien diversifiée, et a encore accentué cette diversité après la crise pétrolière de 1973. Beaucoup d’industries ont disparu et ont fait place à des sociétés de distribution et de services aux entreprises et aux particuliers. » Oui, mais voilà : la Flandre semble aujourd’hui faire les frais d’une stratégie économique basée sur l’attraction d’investisseurs étrangers. Ainsi, DHL a décidé de délocaliser à Leipzig et Bonn ; l’usine Opel d’Anvers pourrait disparaître dans le cadre de la restructuration du constructeur automobile ; des menaces de fermeture pèsent sur l’usine chimique Bayer, un poids lourd du pôle anversois. « Faut-il pour autant dénoncer ce modèle de développement qui a assuré la prospérité de la Flandre depuis 30 ans ?, demande Michel Mignolet. Depuis une petite vingtaine d’années, l’Irlande, poursuivant une stratégie similaire, a connu un miracle économique extraordinaire, enregistrant un taux de croissance annuel moyen de 3 ou 4 % supérieur à la moyenne européenne. Mais elle a été la première touchée, enregistrant un repli d’activité très significatif avec la crise économique et financière actuelle. Une exposition internationale aussi importante se traduit souvent, en temps de crise, par une exposition au risque plus élevé : c’est le revers de la médaille. » D’où les restructurations en cours actuellement. Avec à la clef des pertes d’emplois importantes – il y aura 100.000 demandeurs d’emplois supplémentaires en 2009 et 2010. C’est aussi la perception de Luc Cortebeeck. « Dans une crise comme celle que l’on connaît aujourd’hui, le pôle portuaire est touché, et la logistique aussi, car les services sont touchés. L’économie flamande est adaptée à la globalisation, et, dès lors, dès qu’un problème se pose quelque part, on le ressent tout de suite. » La question importante est la suivante : le revers est-il purement conjoncturel ? Michel Mignolet se veut prudent : « C’est la bouteille à encre. La crise révèle les faiblesses du modèle. Mais le processus de globalisation est en cours depuis de nombreuses années. Et il me semble prématuré d’affirmer que la Flandre, qui garde de bons atouts, va s’affaiblir durablement. » Quant au fait que la Wallonie et Bruxelles « résistent » mieux, le professeur namurois nous met en garde. « Sur les 20 ou 30 dernières années, on observe le même phénomène : en haute conjoncture, quand la croissance est élevée, la Flandre surperforme ; à l’inverse, en situation de repli, la Flandre a tendance à encaisser plus durement. Cela signifie qu’en période de mauvaise conjoncture, il n’est pas anormal que la Wallonie fasse mieux que la Flandre, à court terme. La question est la suivante : cette loi empirique vaudra-t-elle encore ? Pour les uns, oui, la Flandre enregistrera un meilleur retour à la croissance en 2010 et 2011. Ceux qui pensent que les relations structurelles sont modifiées pourraient faire un autre pronostic », poursuit Michel Mignolet.

… ou la fin d’un modèle de développement ?

Pour Michel Quevit, on peut parler de la fin d’un modèle. « On arrive à la fin d’un modèle de développement économique. A l’époque, au début des années 70, on vivait la fin de ce qu’on a appelé le “capitalisme industriel“. Mais attention, on ne parlait pas alors de la mondialisation, mais de la division internationale du travail : la “triade“ – les Etats-Unis, l’Europe et le Japon – fabriquait les produits de qualités ; le reste du monde s’occupait du reste. Dans ce contexte, la Flandre a décidé d’attirer les investisseurs étrangers, essentiellement américain et japonais, tout en développant le port d’Anvers. Selon cette conception, le développement ne pouvait venir que par des multinationales étrangères. » Et l’économiste de citer une lettre de Leo Tindemans, alors président du CVP, à Gaston Eyskens, le Premier ministre qui a initié la politique d’expansion économique : « Les lois d’expansion économique ont joué un rôle positif pour la Flandre, écrivait Leo Tindemans. Les investissements étrangers y déferlent. Ils sont diversifiés. Les petites et moyennes entreprises flamandes renforcent ce filet économique solide qui met la Flandre à l’abri des effets néfastes de la division internationale du travail. »

Le hic, poursuit Michel Quevit, c’est que nous ne vivons plus sous le régime de la division internationale du travail. « Avec la globalisation, les pays émergents produisent aussi des biens à haute valeur ajoutée. Et ce n’est plus l’Europe ou le Japon qui intéressent les Etats-Unis, mais le reste de l’Asie, les pays émergents, et son arrière-cour en Amérique du Sud, comme le Brésil. D’ailleurs, comme cela a été annoncé récemment, les investissements américains en Belgique ont lourdement chuté. Ce n’est pas étonnant. Pour GM, où est le marché ? En Inde, en Chine, au Brésil… En outre, l’élargissement de l’Europe a ouvert les pays de l’ancien bloc de l’Est aux investissements étrangers, grâce notamment à la qualité de leur main-d’œuvre. Il importe de reporter les choses sur l’échelle des grandes mutations du capitalisme. »

Luc Cortebeeck partage cette analyse stratégique. « Le modèle flamand manque aujourd’hui de diversification. Si l’on compte, demain, uniquement sur la logistique et l’industrie, on va avoir un problème. Je pense qu’il faut retrouver un équilibre entre les secteurs au sein de l’Eurozone. »

Le professeur Quévit constate, en outre, le déclin du pôle anversois. En termes du trafic de marchandises, le port d’Anvers est fortement concurrencé par Rotterdam, un port de pleine mer qui, en 2004, a vu transiter 350 millions de tonnes, contre 150 millions de tonnes pour Anvers. « Le port anversois n’est guère plus important que Hambourg, qui est en déclin depuis des années, ou que Le Havre. » Luc Cortebeeck estime cependant qu’il ne faut pas sous-estimer l’importance d’Anvers et de sa main-d’œuvre, réputée. Il pense que le salut viendra davantage d’une coopération que d’une concurrence. « Il faut que se constitue un pôle portuaire diversifié, qui inclut Anvers, Zeebrugge et Gand, mais aussi Rotterdam. »

L’avenir : réapprendre à s’ouvrir

Pour Michel Mignolet, « la Flandre garde de bons atouts : une productivité élevée, un capital humain très favorable, une localisation au cœur de l’Europe. Tous ces éléments sont structurellement favorables même si, tendanciellement, les écarts entre coût et productivité peuvent susciter des déplacements d’activités. Toutes les économies sont exposées à cela. »

Pour Michel Quévit, les Flamands ont « des atouts, que les francophones n’ont pas : (1) en matière d’enseignement, comme l’ont montré les enquêtes Pisa, la Flandre se classe en deuxième position, derrière la Finlande ; la Communauté française est 27e… (2) Elle possède un tissu de PME, qui pourraient se transformer en firmes “globales“, actives à l’échelle au minimum de l’Europe, et non plus comme sous-traitants ; et (3) il existe encore une grande banque flamande. »

Et le patron du Rider d’insister sur l’importance pour assurer le développement en Flandre comme en Wallonie de ce qu’il appelle les PME « globales » : « Ce qui fait la force de la Bavière ou du Bade-Wurtemberg, en Allemagne, de la région italienne du Trento ou du Pays basque espagnol – la seule région de vieille industrialisation dont le PIB par habitant dépasse la moyenne européenne –, c’est ce tissu de PME dans lesquelles on a énormément investi en matière d’innovation, actives sur les grands marchés et ayant développé des réseaux européens, notamment via des partenariats, souvent à l’est. »

Luc Cortebeeck est convaincu que le potentiel existe. « Les PME existent. Mais beaucoup de patrons flamands sont réticents à s’ouvrir à l’international. » Pour donner le coup de pouce, le syndicaliste croit beaucoup à l’intervention publique. « Des sociétés à succès comme Barco sont nées avec le soutien de la GIMV (la société publique d’investissement de la région flamande). Mais ces dernières années, on a préféré laisser jouer le marché et cesser de recourir aux instruments publics. Pour moi, il faut y revenir. »

Selon Michel Quévit, « l’erreur serait de croire que les problèmes actuels de la Flandre sont imputables à quelques multinationales qui, à Detroit par exemple, décident de se restructurer. Les Flamands vont être obligés de revoir les fondements de leur politique économique. La globalisation change la donne. On ne développe plus une économie moderne en attendant les investissements étrangers. La Flandre n’a pas voulu voir jusqu’à présent cette évolution. Elle s’est donné une image fausse de la réalité, continuant à se présenter comme une des régions les plus prospères d’Europe. Or, quarante régions, dont celle de Bruxelles-capitale, dépassent la Flandre en termes de PIB par habitant. Et la Flandre ne figure dans le Top 20 des régions leaders dans les secteurs manufacturiers de haute et moyenne technologie. »

Que pense-t-il alors de la réaction de Kris Peeters qui déclarait récemment que la priorité, c’était de rendre le territoire flamand encore plus attractif pour les investisseurs étrangers. « Là, il se trompe », explique Michel Quévit, en mettant en garde : « Le déclin économique se produit plus rapidement que la reconversion. »

Face à cette situation, Luc Cortebeeck plaide l’ouverture. « La Flandre doit réapprendre à s’ouvrir comme elle l’a fait pour se développer dans les années 50. Aujourd’hui, en Flandre, beaucoup en sont convaincus. Il faut éviter le nombrilisme à tout prix. Le potentiel vient de l’ouverture. Et pour la Flandre, le partenaire numéro un, c’est Bruxelles et la Wallonie. » Quant au modèle flamand, « il faut le repenser un peu. La Flandre l’a déjà fait une fois. Dans les années 50, elle vivait d’agriculture et de petites entreprises, puis elle est parvenue à s’ouvrir, avec le succès que l’on sait. Il faut qu’elle réinvente son modèle ».

Si on compare avec la Wallonie...

La crise frappe-t-elle plus durement la Flandre que les autres régions ? Oui, nettement, si l’on prend le seul critère de l’emploi. En un an, le nombre de chômeurs a augmenté de 28.000 personnes en Flandre, contre 8.317 en Wallonie et 4.479 à Bruxelles. Mais si l’on se base sur la croissance économique, les trois régions sont touchées de la même manière.

La fragilité de l’emploi flamand tient à plusieurs facteurs. D’abord, la surexposition du Nord à la crise de l’automobile, la grande majorité des usines de montage se trouvant en territoire flamand. Deuxième facteur : le taux d’emploi flamand. Une région au taux d’emploi très élevé a évidemment plus à perdre en temps de crise qu’un voisin qui affiche un taux de chômage déjà élevé. Enfin, le taux d’emplois publics est beaucoup plus faible en Flandre qu’à Bruxelles et en Wallonie. Or, à ce jour, les fonctionnaires sont à l’abri de la tempête.

Quelques voix cyniques triomphent déjà, en Wallonie et à Bruxelles, anticipant un changement du rapport de force économique entre le Nord et le Sud. C’est économiquement douteux. Car les faiblesses de la Flandre feront ses forces quand viendra la reprise. Son taux d’emploi privé lui permettra de cueillir, en premier, les fruits de la reprise. Le Bureau du Plan ne dit pas autre chose quand il prévoit que, de 2011 à 2014, le nombre de chômeurs baissera en Flandre, alors qu’il continuera de croître à Bruxelles et en Wallonie.

Michel Mignolet est professeur au département d’économie des Facultés universitaires Notre-Dame de la

Michel Mignolet est professeur au département d’économie des Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix, à Namur. Il dirige le Centre de recherches en économie régionale et politique économique (Cerpe).

Luc Cortebeeck est président de la CSC. Auparavant, il a dirigé l’aile flamande du syndicat. Ces deux

Luc Cortebeeck est président de la CSC. Auparavant, il a dirigé l’aile flamande du syndicat. Ces deux fonctions successives font de lui un observateur averti du tissu économique du nord, même s’il défend d’abord la coopération entre régions.

Michel Quévit dirige le Rider (Groupe de recherche interdisciplinaire en développement régional), à l’Université

Michel Quévit dirige le Rider (Groupe de recherche interdisciplinaire en développement régional), à l’Université catholique de Louvain. Il est notamment l’auteur d’un essai célèbre : « Les causes du déclin wallon », publié en 1978.