La formation des instituteurs et des régents sera-t-elle vraiment «revalorisée» ?

n.c.

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Samedi 9 décembre 2000

La formation des instituteurs et des régents sera-t-elle vraiment «revalorisée» ?

Le parlement de la Communauté française s'apprête à voter, dans une certaine indifférence, un nouveau décret sur la formation des instituteurs et des régents. Il s'agit pourtant d'un texte important puisqu'il concerne les maîtres qui formeront les enfants et les jeunes.

Les grandes lignes en ont été présentées dans la presse en avril dernier : elles ont plutôt été bien accueillies. Comment ne pas être d'accord en effet avec l'idée d'un renforcement du français et des disciplines à enseigner, ou avec celle d'une préparation des enseignants aux nouveaux défis de notre société : diversité culturelle, nouvelles technologies,... ?

Dès ce moment, pourtant, nous avons fait part à la ministre Dupuis de sérieuses réserves à propos de plusieurs aspects de son avant-projet : particulièrement, l'absence de chiffres concernant le volume horaire des activités prévues et le caractère trop contraignant de certaines dispositions.

Qu'en est-il aujourd'hui, à la veille du débat public au parlement et après que nous ayons présenté à divers représentants de la majorité et de l'opposition plusieurs demandes d'amendements ? Quelques dispositions contestées ont été supprimées ou modifiées. Nous nous en réjouissons. La plupart ont été maintenues, envers et contre tout. Nous ne pouvons que le regretter. A maints endroits, elles manifestent la volonté de réglementer, de manière tatillonne, l'organisation concrète de la formation. Un tel carcan est, à nos yeux, incompatible avec un enseignement supérieur digne de ce nom.

Moins d'heures

Mais l'aspect le plus dangereux du décret réside dans la diminution effective qu'il va entraîner du volume horaire consacré aux disciplines d'enseignement, alors qu'on annonçait le contraire en avril. Prenons l'exemple de la formation des régents.

Les grilles officielles imposent pour leur formation disciplinaire un volume horaire minimal de 900 heures. Dans la pratique, les hautes écoles y ajoutent une centaine d'heures, prélevées sur la part d'autonomie qui leur est accordée.

Le prochain décret prévoit pour la formation disciplinaire un minimum de 900 heures. Ce chiffre identique cache en fait une nette diminution. Pour le comprendre, il faut tenir compte de deux éléments nouveaux. Tout d'abord, des cours comptabilisés jusqu'ici en dehors de l'axe «disciplinaire» le seront désormais à l'intérieur des 900 heures prévues pour celui-ci. Il ne restera donc en réalité qu'environ 780 heures pour la formation disciplinaire proprement dite. Mais la situation est plus grave encore puisque, seconde nouveauté, les hautes écoles ne disposeront plus d'une marge de liberté suffisante pour renforcer tel ou tel cours, comme elles le font aujourd'hui; cette marge passera en effet de 13 à 5 % du volume total. Voilà pourquoi, par exemple, les régents en sciences auront en moyenne 250 heures seulement de formation dans chacune des trois disciplines scientifiques, au lieu des 330 actuelles. Voilà pourquoi les régents en langues modernes n'auront plus que 345 heures dans chacune des deux langues qu'ils enseigneront, au lieu de 450 ou 480.

La ministre Dupuis estime sans doute avoir répondu à cette critique en indiquant («Le Soir» du 16 novembre) que le volume horaire total imposé pouvait être revu à la hausse et «que le maximum (était) de 3.600 heures».

Nous attendons sa décision. Même si celle-ci, plus raisonnablement, consistait par exemple à porter le volume total à 2.700 heures, nous tenons à formuler les trois remarques suivantes.

La première est que les études universitaires ou de type long ne dépassent guère 2.800 heures pour quatre années. Imposer de 2.700 à 3.600 heures aux étudiants des hautes écoles qui se destinent à l'enseignement aboutirait à exiger d'eux qu'ils suivent en trois ans des activités correspondant à quatre ou cinq années d'études !

Étudiants épuisés

La seconde remarque concerne les conditions de vie et de travail de nos étudiants. Nous les voyons aujourd'hui souvent épuisés par les multiples tâches auxquelles ils doivent faire face. Nous ne pouvons imaginer sans inquiétude la surcharge qu'entraînerait pour eux une augmentation du volume horaire.

La troisième remarque est que si, comme l'annonce la ministre, aucun moyen supplémentaire n'accompagne une augmentation même modérée du volume total, celle-ci entraînera pour les hautes écoles de nouvelles difficultés financières, liées à la fois au surcoût des salaires des professeurs supplémentaires et aux frais de création d'auditoires permettant d'accueillir des grands groupes d'étudiants. Quand on sait à quel point la situation financière des hautes écoles est déjà critique, faire face à ces dépenses nouvelles s'avérera vite pour la plupart proprement catastrophique.

Élaboration en secret

Bref, malgré un accord avec des aspects intéressants de ce décret, nous ne pouvons que dénoncer le manque de concertation, voire le secret dont son élaboration finale a été entourée, la rigidité extrême qui subsiste dans plusieurs articles et la réduction importante d'autonomie qu'il impose aux hautes écoles. Nous nous inquiétons du peu de considération vis-à-vis de l'enseignement supérieur hors universitéainsi que des risques de sclérose qu'il comporte. En effet, si l'on compare ce projet avec celui qui concerne la formation des enseignants du secondaire supérieur, on est frappé de constater que les universités continueront à disposer d'une réelle autonomie, alors que tout sera désormais régenté par décret dans la formation assurée par les hautes écoles.

Nous sommes convaincus que ce décret, qui prétend «revaloriser» la formation des enseignants, aboutira dans les faits à en diminuer la qualité.

MICHEL TORDOIR

Secrétaire général de la

Fédération de l'enseignement

supérieur catholique

ALBERT LEROY

Directeur du département

pédagogique de la haute école

namuroise catholique

Ce texte est également signé par les directions des départements pédagogiques des hautes école libres

Les intertitres sont de la rédaction.