Et si les petits jouaient dans la cour des grands ?

MATRICHE,JOEL; BODEUX,PHILIPPE

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Mardi 1er juin 2010

Dans treize jours, on vote! Treize, c’est également le nombre de partis qui se présentent dans la circonscription de la province de Liège. D’un côté les quatre grands (PS, MR, CDH, Ecolo), de l’autre neuf petits.

Et si, en cette période de crise communautaire et économique, les électeurs se détournaient des grands pour donner leur chance aux petits ?

Ce mardi, nous entamons une série de quatre entretiens entre les têtes de listes des quatre partis traditionnels et de quatre petits partis. Tour à tour, Alain Mathot (PS) et Raoul Hedebouw (PTB+), Daniel Bacquelaine (MR) et Philippe Chansay-Wilmotte (PP), Muriel Gerkens (Ecolo) et Pierre Eyben (Front des gauches) ainsi que Melchior Wathelet (CDH) et Pierre-René Mélon (RWF) s’affronteront sur les points cruciaux de leurs programmes. A l’électeur de voir si ces petits partis méritent son vote jusque-là souvent réservé aux grands…

La gauche radicale face à celle du compromis

C’est une première ! Alain Mathot (PS) et Raoul Hedebouw (PTB+) ont accepté un face-à-face sur pied d’égalité pour confronter leurs programmes à deux petites semaines des élections.

Dans le programme de votre adversaire, quelle est la proposition que vous ne pourriez jamais reprendre ?

Alain Mathot. Opposer les gauches est une mauvaise chose. Nous sommes dans un pays de droite où à peine 40 députés sur 150 sont de gauche. Moi, mon adversaire politique, c’est la droite : le MR, le CDH et même Écolo qui ne s’est jamais déclaré parti de gauche.

Vos programmes sont donc interchangeables ?

A.M. Non. Même si le PTB a des propositions intéressantes, je lui reproche son intransigeance. Il oublie qu’en politique pour faire avancer les choses – a fortiori dans une majorité de droite – il faut des compromis. Le PTB a des positions qui ôtent le choix individuel comme lorsqu’il propose de supprimer la déductibilité de l’épargne-pension.

Raoul Hedebouw. C’est une proposition de la FGTB !

A.M. Ok, pas de problème. Mais, pour le PS, tant mieux si la pension complémentaire existe. Pourquoi supprimer un avantage acquis ? C’est enlever la liberté individuelle. Je préfère les incitants.

R.H. C’est vrai que nous avons beaucoup plus de points communs avec le PS qu’avec le MR : la lutte contre la fraude fiscale par exemple. Le PTB c’est la gauche décomplexée face au PS et son complexe de gauche.

Vous comptez dans vos rangs des déçus du PS ?

R.H. Oui, de plus en plus. Nous sommes passés de 1.500 à 4.000 membres, beaucoup viennent du PS. Ils veulent retrouver un vrai socialisme. Pour revenir à la question de départ, nous n’acceptons pas, contrairement au PS, que l’on revienne sur les fins de carrières et qu’on les allonge de 3 à 5 ans en moyenne. Pour nous, les travailleurs usés doivent pouvoir partir et être remplacés par des jeunes. N’oublions pas qu’il y a près de 800.000 chômeurs en Belgique, dont une grande partie de jeunes. Et faire travailler les gens plus longtemps ne crée pas de l’emploi.

A.M. Je n’ai jamais eu l’impression de faire du « faux socialisme ». Nous ne voulons pas que les gens travaillent plus, nous voulons sécuriser le système des pensions et revaloriser les petites. Ce n’est pas remplacer des travailleurs qu’il faut faire mais augmenter le taux d’emploi pour financer les pensions. L’autre problème c’est la pension des contractuels : elle est trop basse.

R.H. Bien entendu que la prépension est un droit et non une obligation. Mais si des travailleurs ne partent pas en prépension c’est parce qu’ils n’ont pas le choix : ils perdraient trop. Le problème est financier, il faut une plus juste répartition des richesses. On n’a jamais autant produit et on demande aux gens de travailler davantage : c’est un non-sens. C’est pourquoi nous proposons une taxe des millionnaires.

Là, vous n’êtes pas d’accord sur ce qu’elle pourrait rapporter…

A.M. Le PS a fait ses calculs : 500 millions d’euros. Le PTB parle, lui, de 8 milliards ! Je ne vois pas comment il y arrive…

R.H. En ayant un impôt progressif sur les grosses fortunes, soit celles de plus de 3 millions d’euros. Cela concerne une maigre franche de la population.

Vous ne craignez pas une fuite des capitaux ?

R.H. Elle serait insignifiante si on lit le rapport du Sénat français qui s’est penché sur l’ISF.

D’autres points de divergence ?

R.H. Nous regrettons que le PS ait ratifié la libéralisation du secteur de l’énergie et de La Poste.

A.M. Nous y étions opposés. Nous avons préféré ne pas bloquer le mécanisme européen qui contribue pour beaucoup à la santé économique de notre pays. Il faut faire de la real politik, obtenir des choses en échanges d’autres. Il est clair que quand on veut obtenir 5 milliards pour refinancer la sécu, il faut être prêt à faire des concessions sur autre chose. Et cet « autre chose », ce sont les intérêts notionnels, par exemple.

R.H. Voilà ! C’est cela qui manque à la gauche belge : l’ambition de transformer la société. Au nom du réalisme, le PS vote contre son propre programme ses propres convictions. Pourtant au début du siècle, des hommes socialistes ont proposé la journée de huit heures contre le réalisme économique qui les a traités de fous. Sans eux, on en serait toujours à des journées de 13 ou 14 heures. Même chose avec la création de la sécurité sociale dans les années 30. Qu’est-ce que le réalisme économique ? Un jour, il interdit les aides aux entreprises privées et le jour suivant il renfloue les banques à coups de milliards.

A.M. Nous sommes malheureusement dans une Europe de droite à échelle de laquelle le parti socialiste belge n’est pas plus important que le PTB. Soit on est intransigeant et on n’est plus à table, soit on fait des compromis et on défend l’essentiel comme la sécurité sociale. C’est vrai qu’on a voté les intérêts notionnels mais à deux conditions : pas d’impact budgétaire et la création d’emplois. Or, selon nos estimations, les intérêts notionnels ont coûté 800 millions d’euros pour créer 3.000 emplois. C’est largement insuffisant.

R.H. C’est de la folie. Regardez Inbev qui gagne 60 ou 70 millions en déduisant les intérêts notionnels et dans le même temps, supprime des emplois.

A.M. Si on les enlève demain je n’ai aucun problème. Et si on entend les conserver, il faut impérativement les lier à l’emploi.

R.H. Les intérêts notionnels c’est une logique de cadeau libérale tout comme la réduction des cotisations sociales. Pendant ce temps-là, le PS, après 17 élections, nous parle encore de lutte contre la fraude fiscale…

Alain Mathot, vous êtes pour les réductions de cotisations sociales aux entreprises ?

A.M. Diminuer la pression sur l’emploi c’est plutôt bien.

R.H. Oui, peut-être mais on touche au socle de la sécurité sociale.

A.M. En réalité, c’est le coût de la personne employée qu’on réduit

R.H. C’est bien là le cœur du débat : ces cadeaux se retrouvent dans les bilans financiers sous forme de bénéfices. Regardez encore Inbev qui licencie à Liège alors que la société s’apprête à distribuer un milliard d’euros de dividendes.

Finalement, soutien au non au secteur privé pour créer de l’emploi ?

A.M. Je ne demande pas mieux que de soutenir le secteur public. Mais il ne crée pas de richesses contrairement à un emploi privé. Je suis socialiste pas communiste : le public n’a pas pour vocation d’être le moteur économique d’une région. Le public est là pour créer de bonnes conditions de développement du privé.

R.H. On l’a pourtant vu avec la reprise de la CGER : quand le privé s’occupe des affaires publiques ça ne va pas nécessairement mieux…

A.M. L’action publique doit réguler le marché.

Après la Grèce, l’austérité guette-t-elle la Belgique ?

A.M. Nous refusons de faire payer aux gens une deuxième fois la crise. Il faut revaloriser les petits et moyens salaires pour relancer la consommation et la croissance.

R.H. Nous craignons un nouveau plan global avec des coupes sombres dans les secteurs publics. Il y aura un débat fiscal à tenir : où va-t-on aller chercher l’argent nécessaire ? Nous défendons la levée d’une taxe des millionnaires et un renforcement du service de contrôle des finances.

A.M. Le service public doit être réadapté à ses missions. À Seraing, par exemple, en passant de 8 à 17 personnes, le service des travaux a étonnamment économisé 300.000 euros, essentiellement en réduisant les heures supplémentaires. La modernisation des finances par Didier Reynders est un échec. Il faut par exemple cibler davantage les grosses boîtes. Le MR pour cela ne défend pas du tout les petits indépendants mais les multinationales.

Tête de liste du PTB+

Raoul Hedebouw, 30 ans.

Porte-parole national du PTB, fils de sidérurgiste et de syndicaliste, Raoul Hedebouw a commencé sa militance politique en 1996 à la tête du CHE (Comité herstalien étudiant). Biologiste de formation, DJ Rayoul, à ses heures, il est un des visages du PTB rajeuni. S’il ambitionne raisonnablement un doublement du score précédent (1,01%), il espère davantage : 5%. Et pourquoi pas un siège de député à la Chambre.

tête de liste PS

Alain Mathot, 37 ans.

Le bourgmestre de Seraing, député fédéral sortant, connaît sa première campagne dans le costume de leader socialiste. Un rôle qu’il a âprement négocié avec le clan Daerden et qu’il va falloir assumer. Qu’adviendra-t-il si son score de tête de liste est – largement – inférieur à celui de Michel Daerden qui, lui, la pousse ? Quoi qu’il en soit, le PS liégeois compte bien conserver ses six sièges à la Chambre à moins qu’il soit débordé sur sa gauche...