La grippe rôde, mais ne flambe pas

SOUMOIS,FREDERIC

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Samedi 22 août 2009

Pandémie L’OMS s’interroge : à qui donner le vaccin en priorité ?

Commençons par la bonne nouvelle. Une nouvelle estimation du nombre de cas de grippe A/H1N1 dans notre pays, sur base de l’enregistrement réalisé par le réseau des médecins vigies, de prélèvements et de la surveillance de la mortalité donne 1.100 nouveaux cas de grippe A/H1N1 pour la semaine passée. Ce n’est pas une augmentation significative du nombre de cas et cela n’indique pas encore non plus une forte circulation du virus. Les échantillons réalisés par les hôpitaux confirment cette tendance et la mortalité est normale pour cette période de l’année. Depuis le déclenchement de la pandémie fin avril, 3.453 personnes ont été contaminées et une personne est décédée des complications de la grippe.

Cela veut dire qu’il n’y a pas le feu à la maison. Mais cela ne signifie pas qu’il ne faut pas continuer à s’y préparer « au cas où ». La directrice de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) Margaret Chan a appelé la communauté internationale à se préparer à une deuxième vague probable de grippe porcine. « On ne peut pas dire si le pire est passé ou s’il est sur le point d’arriver. Nous devons nous préparer à toute surprise que nous réserve ce nouveau virus capricieux… une mutation constante et imprévisible est le mécanisme de survie du monde microbien », a-t-elle expliqué. « Nous devons également nous préparer à une seconde voire à une troisième vague comme nous l’avons vu lors des précédentes pandémies. » Elle a appelé à se saisir « de front » de la question de la fourniture des vaccins, alors que plus d’une vingtaine de sociétés pharmaceutiques préparent des vaccins. « Nous avons besoin de recueillir des avis sur les groupes prioritaires pour une protection initiale. » Ce sera manifestement une des questions les plus difficiles à trancher (lire ci-dessous). D’autant que si les pays de l’hémisphère Nord ont commandé plus d’un milliard de doses, mais des retards de production ne permettront de fournir que 45 millions de doses à la mi-octobre sur les 165 millions

commandés. Une faible productivité des processus de “pousse” des virus, quatre fois moins rentable que pour la grippe saisonnière, semble en cause.

Vendredi, l’OMS a également modifié assez radicalement ses recommandations en matière d’usage du Tamiflu, l’antiviral le plus répandu contre la grippe A. « Les personnes en bonne santé attrapant la grippe A/H1N1 n’ont pas besoin de prendre de traitement antiviral comme le Tamiflu, sauf s’ils ont une forme sévère de ce virus ou si leurs symptômes s’aggravent », avertit l’agence qui estime que les médecins n’ont pas à prescrire de Tamiflu à des personnes en bonne santé ayant des symptômes modérés. Le Tamiflu doit en revanche être prescrit pour les personnes à risque. Et tous les patients, y compris les enfants, qui sont gravement atteints ou dont les symptômes s’aggravent, avec des difficultés respiratoires, des douleurs à la poitrine ou une faiblesse importante doivent en recevoir immédiatement. Selon l’OMS, la plupart des patients atteints guérissent en une semaine sans médicament. Mais environ 40 % des cas graves concernent cependant des personnes en bonne santé.

« Mieux vaut vacciner enfants et parents que les aînés »

ÉCLAIRAGE

Depuis des décennies, des spécialistes en santé publique planchent sur les meilleurs modèles de traitement des épidémies. Ceux-ci varient en fonction de la transmission (par contact ou aérien) et de la virulence. La variole, par exemple, a été traquée par des vaccinations en bandes concentriques, sorte de couloir anti-feu dressé entre ce qui était estimé le centre de l’infection et le reste de l’humanité. Au centre, on ne vaccinait pas, ni à l’extérieur de cette bande concentrique (ce qui pose évidemment des problèmes éthiques). Au bout d’une certaine période, le virus n’a plus trouvé de terrain favorable et a fini par s’éteindre.

C’est pour répondre à la question de la manière la plus efficace d’administrer le futur vaccin contre la grippe A/H1N1, dont les premières doses ne sont attendues que courant octobre, que des chercheurs, qui publient cette semaine leurs travaux dans Science, ont fait tourner un modèle épidémiologique. Leur conclusion est dérangeante, car ils estiment que vacciner en priorité les enfants scolarisés et leurs parents est le moyen le plus efficace de limiter la contagion de la grippe saisonnière et porcine tout en requérant moins de vaccins.

Or, aujourd’hui, la stratégie actuelle des autorités sanitaires aux Etats-Unis pour combattre la grippe saisonnière met en priorité les enfants de moins de cinq ans et les plus de 50 ans. « Les vaccins seraient mieux utilisés pour empêcher la contagion de la grippe dans les écoles parmi les enfants qui la transmettent à leurs parents, ces derniers propageant ensuite le virus », explique Jan Medlock, un mathématicien de l’Université de Clemson.

Optimiser l’usage des vaccins

En comparant une épidémie théorique avec les pandémies de 1918 (50 millions de morts) et celle de 1957 (quatre millions), ces chercheurs ont déterminé qu’une épidémie grippale pouvait être enrayée avec la distribution de seulement 63 millions de doses de vaccins en priorité aux enfants scolarisés de 5 à 19 ans et aux adultes de 30 à 39 ans. Ce nombre est nettement inférieur aux 85 millions de doses de vaccin administrées chaque année contre la grippe saisonnière aux Etats-Unis. Cela permettrait d’optimiser l’usage des vaccins.

Le modèle mathématique illustre l’importance de prendre en considération les tendances de transmission du virus de la grippe selon les groupes d’âge pour déterminer les priorités de vaccination, soulignent les auteurs de l’étude. Leur modèle mathématique montre que la stratégie de vaccination des CDC avec 40 millions de doses de vaccin pourrait voir le nombre d’infections par la grippe porcine atteindre jusqu’à 59 millions dont 139.000 décès et ce avec un coût économique de 67 milliards de dollars. L’approche optimum qu’ils préconisent, vaccination des enfants scolarisés et de leurs parents, limiterait le nombre d’infections à 44 millions avec seulement 108.000 décès et un coût de 53 milliards. Il s’agit néanmoins chaque fois des scénarios “au pire”. Pour l’instant, les enfants de six mois à 24 ans et les femmes enceintes, groupes les plus vulnérables, et les personnels hospitaliers et travaillant dans les établissements scolaires sont prioritaires pour la vaccination.

« La fin des vacances augmente le risque. Mais pas de panique ! »

ENTRETIEN

Le docteur Daniel Reynders est responsable de la cellule interministérielle de crise Influenza.

Faut-il craindre la fin des vacances et la rentrée ?

Ne craignons rien, car la peur est mauvaise conseillère. Mais soyons attentifs. La rentrée, non seulement scolaire mais surtout socio-économique, va nécessairement provoquer une augmentation du risque relatif de contamination. Tout simplement parce que davantage de gens seront en contact avec davantage de gens. Ce sera visible… aux embouteillages sur les routes et l’augmentation de la fréquentation du métro. En été, on vit moins les uns sur les autres, le risque de transmission se réduit.

Dans quelle proportion le risque va-t-il augmenter à la rentrée ?

Cela, c’est impossible à prévoir. C’est pour cela que les pouvoirs publics se préparent face à différents scénarios. Nous devons mettre en place les ressources pour pouvoir répondre rapidement à une aggravation du risque, mais cela n’implique pas du tout que cette évolution se produise. A voir les derniers chiffres de propagation, je m’attends de moins en moins à une explosion. Les courbes de grippe 2009 sont quasi identiques aux années précédentes. Donc, quand on me demande aujourd’hui si on doit renoncer à mettre son enfant à l’école, je dis que ce n’est pas utile. Au milieu de la savane, on court sans doute un risque plus réduit, mais le risque actuel objectif n’est pas élevé. On a parlé de ne plus se serrer la main. Cela signifie qu’il faudrait serrer 10.000 mains pour risquer d’être en contact avec le virus, ce qui ne veut pas nécessairement dire être infecté. Je sais qu’il est difficile d’entendre qu’il ne faut pas paniquer outre mesure… tout en utilisant au maximum des mesures simples d’hygiène qui ralentissent la propagation du virus.