La guerre du voile

GUIBAL,CLAUDE

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Mardi 20 octobre 2009

Egypte Niqab en débat

LE CAIRE

DE NOTRE CORRESPONDANTE

Dans la chambre de Nahla, 45 ans, il y a le placard de droite, avec les pantalons, les chemisiers colorés, les jupes imprimées. Et celui de gauche. Celui qu’elle ouvre avant de quitter le seuil de son appartement coquet près des Pyramides. Sur la tringle, des niqabs, ces voiles intégraux, anthracite, bleu foncé ou noirs. Nahla porte le niqab depuis bientôt dix ans. L’aboutissement d’une quête spirituelle qui l’a menée aux portes d’un islam bien plus radical que celui qu’elle pratiquait jusqu’alors. « J’avais besoin de trouver un sens à ma vie. Je ne l’ai pas trouvé dans mon quotidien “ terrestre”. Il m’est apparu essentiel de me préparer pour le plus important, la vie dans l’au-delà. Avec mon niqab, je me protège des regards, comme un diamant, pour ne m’offrir dans ma pureté qu’à mon mari et à Dieu. »

Ces jours-ci, Nahla est furieuse. Journaux, radios, talk-shows, cafés ou cercles familiaux, le débat sur le voile intégral enflamme l’Égypte, depuis la polémique déclenchée au début du mois par Mohamed Tantawi, cheikh d’Al Azhar, la plus haute référence de l’islam sunnite. Lors de l’inspection d’un collège dépendant de son institution, le cheikh a en effet avisé une adolescente au visage masqué d’un niqab noir. Ce n’est pas de la religion, mais de la tradition, a-t-il tonné, rabrouant vertement la jeune fille et l’obligeant à retirer son voile. Avant de décréter, dans la foulée, l’interdiction du niqab dans toutes les salles de classe relevant d’Al-Azhar. Scandale, appels à la démission : le tollé divise depuis le pays. Il fait exploser les clivages traditionnels et occasionne des rapprochements insolites, le camp des opposants au cheikh mêlant islamistes et militants des droits de l’homme brandissant l’étendard des libertés individuelles.

Rarissime il y a dix ans en Egypte, le niqab y est aujourd’hui devenu presque commun. Une étude publiée l’été dernier assure que 16 % des Égyptiennes, au minimum, seraient concernées. C’est l’un des signes les plus évidents de la « salafisation » de la société égyptienne : un regain de puritanisme religieux, encouragé, ou du moins, toléré par l’Etat lui-même, pour affaiblir les Frères musulmans, la principale force d’opposition. Depuis sa percée aux législatives de 2005, malgré un scrutin entaché d’irrégularités, la confrérie islamiste est sous le coup d’une sévère répression. Plus de 400 de ses membres sont actuellement emprisonnés. Pour lutter contre eux, l’Egypte n’est pas mécontente de voir des concurrents émerger dans la sphère religieuse. Les salafistes n’hésitent pas en effet à afficher un certain mépris pour ces Frères, qu’ils jugent pervertis par leur désir de participer au jeu politique plutôt que de se concentrer sur la religion pure. Une stratégie risquée qui revient aujourd’hui de plein fouet dans la face de l’Etat égyptien.

L’appel du muezzin retentit, amplifié par des haut-parleurs, poussés à leur maximum. Dans la salle réservée à la prière des femmes, dans la millénaire mosquée d’Al-Azhar, Ghada Abdel Metaal finit sa leçon hebdomadaire de religion. Assise sur un tabouret, au milieu d’un auditoire de femmes concentrées, la prédicatrice parle, un voile noir orné d’un liseré argent posé sur les cheveux. « Interdire purement le niqab, ça n’est pas forcément une bonne méthode, c’est vrai », avance-t-elle, en faisant la moue. Autour d’elle, les fidèles acquiescent. « Mais les choses sont plus complexes. Il faut comprendre la décision du Cheikh, il s’agit vraiment d’une mesure de sécurité nécessaire pour tous. » La nécessité de contrôler l’identité d’un individu afin d’éviter tout trouble à l’ordre public est en effet l’argument majoritairement repris par les officiels.

Car en Egypte où la Constitution est basée sur la charia, la loi coranique, difficile d’aborder la question du niqab sous l’angle uniquement religieux. Si tous les courants de l’islam s’accordent à dire que le hijab (voile simple) est obligatoire, ils divergent sur la légitimité du niqab. Certains, comme le cheikh d’Al-Azhar, n’y voient aucun fondement religieux, et le renvoient à une tradition importée du Golfe, une mode « qui n’a rien d’égyptien ». Un argument porteur dans ce pays où le nationalisme est une valeur très prisée.

Déguisés en monaqqabates

Plus haute autorité de l’islam sunnite, le cheikh d’Al-Azhar est à la tête d’une institution religieuse, scolaire et universitaire réputée dans le monde. Pourtant, en Egypte, ses avis ne sont guère écoutés. Nommé par le président de la République, il est considéré comme un valet du pouvoir, chargé de légitimer religieusement toutes les décisions de l’Etat, a fortiori les plus contestées. La semaine dernière, des centaines de monaqqabates (porteuses de niqab) ont ainsi conspué son nom, furieuses de se voir interdire l’accès aux cités universitaires. Car, s’engouffrant dans la brèche ouverte par le cheikh d’Al-Azhar, le ministre de l’Enseignement supérieur a lui aussi banni le niqab, assurant que cette mesure avait pour but de garantir la sécurité des étudiantes après que des hommes, masqués derrière des niqabs, se furent à plusieurs reprises introduits dans les dortoirs. Régulièrement, les médias se font aussi l’écho de faits divers, viols, cambriolages, perpétrés par des criminels déguisés en monaqqabates…

L’argument sécuritaire fait bondir les islamistes, et les défenseurs des droits de l’homme, qui voient là un piège pour pénaliser le niqab, dont le port relève, selon eux, de la liberté individuelle. « C’est une ingérence inacceptable dans la vie privée », a expliqué à CNN le député islamiste Mohamed Baltagi. « Inconstitutionnel », tranche pour sa part Hamdy Hassan, l’un des leaders des Frères musulmans, en rappelant que toutes les précédentes tentatives d’interdiction ont été rejetées par les tribunaux.

Dans les rues poussiéreuses du Caire, derrière les comptoirs de leurs boutiques, les vendeurs de niqab, eux, restent sereins. Jamais leur commerce n’a été si florissant. Ils l’assurent : la polémique, loin de diaboliser le niqab, a même encouragé certaines à sauter le pas.

ÉPINGLÉ

Frères musulmans : crise interne

Des luttes d’influence entre réformistes et conservateurs au sein des Frères musulmans, la principale force d’opposition en Egypte, ont provoqué une vive crise interne et la démission de son chef Mehdi Akef, a rapporté lundi la presse égyptienne. Son adjoint, Mohammed Habib, a toutefois assuré que M. Akef « était toujours le guide suprême de la confrérie ». La plupart des titres de la presse égyptienne ont rapporté que M. Akef, qui devait rester en place jusqu’en 2010, avait décidé d’abandonner ses fonctions dimanche lors d’une réunion au cours de laquelle les conservateurs auraient bloqué la nomination d’une personnalité réformiste au bureau politique. (afp)