LA LENTE PENETRATION EN BELGIQUE DES RELIGIONS MISSIONNAIRES D'ORIENT

DENIS,PHILIPPE

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Mercredi 11 octobre 1989

La lente pénétration en Belgique

des religions missionnaires d'Orient

DANS la représentation courante, le missionnaire, c'est d'Europe qu'il vient, ou des Etats-Unis, et il va chez l'autre, en Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud, pour y prêcher le Dieu des chrétiens. Le christianisme est longtemps apparu, à tort peut-être, comme la seule religion missionnaire. Cette vue européocentrique de la mission n'est pas seulement mise ne cause par la sécularisation, qui fait de l'Europe une région moins chrétienne aujourd'hui que l'Afrique par exemple, mais par un phénomène nouveau et surprenant: la pénétration des religions venues d'Orient, et en particulier le bouddhisme, en Occident. C'est nous qui devenons terrain de mission.

Europalia Japon est l'occasion de nous intéresser à ce phénomène mal connu. Le Japon compte en effet parmi les pays d'Orient qui «exportent» leur religion ou, à tout le moins, leur art de vivre. Car le Japon technocratique, celui des Nikon et des Toyota ou de ces touristes que l'on voit déambuler au pied de Notre-Dame de Paris et de la tour de Pise, n'est pas séparable du Japon traditionnel, plus mystérieux, auquel il est indissociablement et subtilement lié.

Rappelons que le bouddhisme, pour ne prendre que lui, n'est pas que japonais. C'est en Inde, que Bouddha, l'«Eveilleur», a réalisé l'illumination. Le zen, qui est une des branches du bouddhisme les plus populaires en Occident, est effectivement japonais, quoique chinois à l'origine. Il est venu au Japon au XIIIe siècle. Mais d'autres formes de bouddhisme ont également trouvé leur chemin en Europe. On pense surtout au bouddhisme tibétain, qui connaît une grande diffusion dans des pays comme la France, l'Italie, l'Allemagne et la Belgique. Le bouddhisme dit du petit véhicule, très différent du bouddhisme tibétain et du zen, est aussi présent en Europe, dans les milieux de réfugiés vietnamiens, laotiens et cambodgiens surtout.

Nouvelles religions

Le shintoïsme, qui est, avec le bouddhisme, la religion la plus pratiquée au Japon, n'a pas pénétré l'Occident. Trop lié à la culture japonaise, il n'est pas exportable. Ce n'est pas le cas des «nouvelles religions» qui, elles, sont intensément prosélytes. Récentes, fondées sur une révélation explicite, organisées en vues d'objectifs précis, la guérison par exemple, elles ont, plus que les religions traditionnelles, un caractère de secte. Elles sont syncrétistes, au sens où elles mêlent, sans aucune honte, des éléments de bouddhisme, de christianisme, de shintoïsme et autre chose encore. Le moonisme, venu de Corée, est une de ces «nouvelles religions». Mais il en est aussi issues du Japon: en Belgique, Makitari (lumière de vérité en japonais), une religion fondée par un industriel japonais, Sukuinushima Sama, il y a quarante ans, est pratiquée dans une dizaine de centres appelés okyome-sho, en Flandre et autour de Liège notamment.

En 1988, le ministère français des Affaires sociales et de l'Emploi a attribué un siège d'administrateur du Culte bouddhiste au Conseil d'administration de la Caisse mutuelle d'assurance-maladie des cultes, et un poste d'administrateur titulaire du Culte bouddhiste à la Caisse assurance-vieillesse des cultes. En janvier de la même année, la communauté monastique de Karmé Dharma Chakra en Dordogne a été reconnue légalement et jouit donc maintenant des mêmes droits que les monastères catholiques.

Reconnais-

sance

légale

Ces signes, encore discrets, sont l'indice d'une présence plus importante des religions orientales en Europe et d'un début de reconnaissance. D'un bouddhisme en Europe, on passe à un bouddhisme européen. Mais quel est le poids réel des religions orientales dans nos pays. Selon les statistiques les plus prudentes, il y aurait un peu plus de 50.000 bouddhistes en France, appartenant la plupart au bouddhisme tibétain et au zen. Mais on peut aussi bien tripler ce chiffre, selon qu'on compte ou non les sympathisants qui gravitent autour des centres bouddhistes et les réfugiés du Sud-Est asiatique (1).

Et en Belgique? Le professeur Peel, en religion Shitoku A. Peel, président de la Fédération des Associations bouddhiques de Belgique, hésite à donner des chiffres. Le bouddhisme tibétain est le plus facile à circonscrire. Il y aurait un millier de personnes assidues, rattachées à trois centres, un à Bruxelles, rue Capouillet, un à Anvers et le troisième à Tihange, près de Huy. Ce chiffre ne tient pas compte des branches dissidentes du bouddhisme tibétain, tantrique notamment. Le bouddhisme tibétain est très structuré. Il suppose l'adhésion à un langage et à un rituel précis. La relation au maître est déterminante. On sait donc qui en est et qui n'en est pas.

Il n'en va pas de même avec le bouddhisme zen, qui est beaucoup plus éclaté. Le zen ne demande guère d'infrastructure. N'importe qui peut ouvrir, dans son salon ou dans une chambre, un lieu de rencontre que l'on baptisera dojo. Les réunions seront hebdomadaires ou mensuelles. Il y aura toujours un noyau d'initiés, présents à chaque séance. Mais beaucoup ne feront que passer. On vient voir. Le zen exerce un grand attrait auprès des chrétiens, ou ex-chrétiens en recherche. Rares sont ceux qui le pratiquent intégralement, comme une religion. La situation, en tout cas, est très confuse. Elle l'est d'autant plus que le bouddhisme zen, divisé en de multiples chapelles concurrentes, est très peu centralisé. Au total, il devrait y avoir quelques milliers de pratiquants plus ou moins réguliers, de classe moyenne le plus souvent, plus nombreux dans les milieux intellectuels. Si l'on tient compte des sympathisants et de ceux qui marquent simplement un intérêt pour le bouddhisme, on peut sans hésiter ajouter au moins un zéro à ce chiffre.

Lâcher prise

Et que proposent les religions orientales pour exercer un tel attrait? Prenons le zen. Voici ce que propose, dans une annonce, un des multiples dojos du pays. Il s'agit en l'occurrence d'un centre animé par des chrétiens: Les Voies de l'Orient, rue du Midi, à Bruxelles. Mais la «méditation dans l'esprit du zen» qui est proposée, bien sûr, n'a strictement rien de confessionnel. Le centre est ouvert à tous. Que signifie méditer: c'est, lisons-nous, «devenir présent à son corps, apaiser le mental, lâcher prise, apprendre à durer dans la voie de la méditation, peu à peu s'ouvrir à celui qui nous habite. «Horaire: à 11 h 30, exercices. Suit, à 11 h 45 un temps de méditation (25 minutes). Puis une interruption. A 12 h 15, de nouveau méditation. La troisième méditation, également de vingt-cinq minutes est suivie par le thé. «Pendant les deux kinhin (méditation), il est possible de se joindre aux participants ou de quitter le groupe.»

Le zen met l'accent sur la méditation: il s'agit d'apprendre à faire le vide en soi, pour se retrouver soi-même. On se met dans la position du lotus. La posture a beaucoup d'importance, car dans le bouddhisme comme dans toutes les religions orientales, le corps et ce que nous appelons l'âme sont étroitement liés. C'est tout l'être humain qui est visé.

Dans le bouddhisme shin, une autre forme de bouddhisme, née au XIIIe siècle au Japon comme le zen, la séance comporte un sermon. C'est le bouddhisme que pratique A. Peel, le président de la Fédération bouddhique de Belgique, à Anvers au «Temple de la Lumière de la Compassion». Un «office» comporte une demi-heure de méditation, un temps, plus ou moins long, de récitation de textes chinois, un sermon et une discussion. Bref, une liturgie qui n'est pas loin de ressembler à un culte protestant. Curieusement, le professeur Peel parle de lui-même comme d'un «prêtre». Le bouddhisme shin a le souci de s'inculturer.

Transmettre

la lumière

Autre climat dans cet okyome-sho du mouvement Mahikari que nous avons visité à Boncelles, au-dessus de Seraing. Dans une chapelle installée au premier étage d'une maison particulière, une quinzaine de personnes, de tous les âges, et parmi eux trois ou quatre enfants, sont rassemblés dans une atmosphère plutôt décontractée. Rien à voir avec la rigueur et le sérieux du zen. Les initiés «transmettent la lumière» aux participants, en leur imposant les mains, à une trentaine de centimètre du front, plusieurs minutes d'affilée. Au début et à la fin de l'opération, l'initié et le fidèle se courbent devant l'autel et claquent des mains. «Je demande à Dieu de laisser passer la lumière à travers moi, explique notre hôte. On peut faire cela à tout moment.» C'est une «purification spirituelle», censée guérir tout à la fois le corps et l'esprit. En effet, comme il explique, «80 % des maladies sont au niveau de l'esprit».

Le succès des religions orientales en Occident ne doit pas être exagéré. Une infime minorité de gens les pratiquent. Moins d'un pour cent sans doute de la population les ont ne serait-ce que croisées. Le phénomène, cependant, est significatif. Au plan sociologique, il n'est pas inexplicable. Plusieurs traits rencontrent bien la mentalité contemporaine. Même si elles s'appuient parfois, comme le bouddhisme tibétain, sur une phraséologie quasiment scolastique, fondamentalement ces spiritualités sont non dogmatiques. C'est le spirituel, sans le dogme. L'aventure intérieure sans, obligatoirement en tout cas, l'adhésion à Dieu. L'accent est mis sur la pratique. Et en même temps, le chemin est balisé. Voilà qui est rassurant dans une époque qui cherche des points de repère.

Toutes les religions orientales ont également en commun de prendre au sérieux le corps. Pas question de séparer le corps et l'esprit, comme dans une tradition chrétienne marquée par l'anthropologie grecque. Cette réhabilitation du corps est, elle aussi, dans l'esprit du temps. Songeons au succès du body-building ou du jogging.

Les religions orientales sont-elles compatibles avec le christianisme? Un bouddhiste comme le professeur Peel sait qu'elles sont pratiquées par des chrétiens (ou ex-chrétiens). Mais il insiste sur la différence, au plan de la foi, entre le bouddhisme et le christianisme. «Il y a des distinctions à respecter.» Cela dit, les deux religions ont en commun de partir de l'expérience de la souffrance, qui est ce que l'homme vit peut-être de plus fondamental.

Echanges

de moines

Pierre de Béthune, un bénédictin de Clerlande, près d'Ottignies, partage, en fait, cet avis. Il est lui-même un praticien du zen. Il anime un dojo à Ottignies, chez des soeurs dominicaines. Mais ce qu'il intéresse, c'est le dialogue inter-religieux, pas de devenir bouddhiste. Il pratique du reste ce dialogue très officiellement, puisqu'il est consulteur au Conseil pontifical pour la dialogue inter-religieux à Rome. Pierre de Béthune considère que le bouddhisme, zen notamment, et le christianisme sont «aux antipodes». Des concepts aussi fondamentaux que la personne, l'âme, ou Dieu sont conçus radicalement différemment.

Pour un chrétien, rencontrer le bouddhiste est un défi, difficile à relever, car cette religion, si différente, est une authentique religion. Relever le défi, cependant, s'avère extrêmement fécond. En accord avec le Saint-Siège et les plus hautes autorités religieuses du Japon, un groupe de moines japonais a ainsi passé un mois en Europe, dans des monastères chrétiens. Un groupe de religieux européens, dont Pierre de Béthune, se sont rendus eux-mêmes au Japon en 1983 et ils s'apprêtent à faire de même l'an prochain (2).

Mais tous, dans l'Eglise catholique, ne conçoivent pas la rencontre des religions aussi positivement. Le mensuel catholique conservateur Trente jours, consacre, sous le titre Yoga connection un dossier de combat aux chrétiens post-conciliaires occupés à se «réapprovisionner spirituellement avec les dernières trouvailles exposées dans le grand supermarché oecuménique des religions» (3). Dans les religions orientales, écrit l'éditorialiste, «l'horizon reste celui, mélancolique, de son propre coeur, de sa propre recherche anxieuse». A l'inverse, on trouvera le syncrétisme poussé à l'extrême d'un mouvement comme Mahikari, dénoncé, dans un diocèse comme celui de Liège, par les autorités diocésaines. Comment concilier le respect de l'autre et la reconnaissance des différences? La question est cruciale. C'est Romano Guardini, le théologien allemand, qui écrivait: «Peut-être le Bouddha est-il le dernier génie religieux avec lequel le christianisme aura à s'expliquer.»

PHILIPPE DENIS.

1. Dennis Gira, Présence bouddhiste en France, dans Etudes, février 1989, pp. 235-247.

2. L'expérience a été racontée par Benoît Billot, Voyage dans les monastères zen, Desclée de Brouwer, 1987.

3. Trente jours dans l'Eglise et dans le monde, août-septembre 1989.