La menace terroriste sous le sapin de Noël

MANGEZ,GAETANE; BELGA; DELEPIERRE,FREDERIC

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Samedi 22 décembre 2007

P. 2 & 3 un projet d’évasion de Trabelsi déjoué, des indices sur un attentat et quatorze interpellations : les autorités ont joué la prudence.

Pas de panique, mais prudence malgré tout. C’est le message adressé par les autorités belges après la révélation, vendredi matin, de menaces terroristes sur Bruxelles : « Il est demandé à la population de se montrer vigilante, mais pas question de céder à la panique », a expliqué Alain Lefèvre, du centre de crise du ministère de l’Intérieur. L’alerte est en tout cas assez sérieuse pour avoir poussé Guy Verhofstadt à faire une déclaration officielle, alors que son agenda était très chargé en ce jour de prestation de serment.

A l’origine de cette « communication », les projets d’évasion déjoués de Nizar Trabelsi et la possibilité que les « amis » du terroriste disposent des moyens de commettre des attentats chez nous. Les perquisitions menées par les enquêteurs ont conduit à l’interpellation de quatorze personnes, dont Malika qui fut l’épouse de l’assassin du commandant Massoud, en Afghanistan.

En pleine période de Noël, l’activation du principe de précaution semblait s’imposer. La surveillance des gares, du métro et du centre de Bruxelles a été renforcée.

Bruxelles s’offre un Noël sous haute surveillance

Terrorisme Un projet d’évasion de Nizar Trabelsi et un possible attentat déjoués

Des proches du terroriste fomentaient un attentat. Ils sont quatorze à avoir été interpellés. Aucun explosif n’a été trouvé.

Jamais jusqu’à présent un Premier ministre ne s’était adressé à la presse pour commenter une opération policière ayant mené à la mise en échec d’un attentat islamiste. Ce vendredi pourtant, sur le coup de midi, Guy Verhofstadt a trouvé cinq minutes dans un emploi du temps très chargé. Flanqué du ministre de l’Intérieur Patrick Dewael, il a brièvement pris la parole pour commenter une opération policière éclair menée le matin même. Une série de quinze perquisitions ordonnées par la juge d’instruction Isabelle Panou a abouti à l’interpellation de quatorze islamistes radicaux soupçonnés de préparer un attentat à Bruxelles. « Nous disposons d’éléments permettant de croire qu’un attentat pourrait être en cours de préparation dans le pays et à Bruxelles », a déclaré le Premier.

Menace étayée ou simple probabilité ? Les conclusions divergent. Même si le point de départ, lui, est clairement établi. « Tout part d’un projet d’évasion du terroriste Nizar Trabelsi, condamné en juin 2004 à une peine de dix ans de prison, commente Lieve Pellens, porte-parole du parquet fédéral. Nous avons obtenu des éléments faisant état de ce projet. Une enquête a été ouverte et a confirmé l’hypothèse selon laquelle l’entourage du condamné allait faire usage d’armes et d’explosifs pour le faire sortir de la prison de Lantin. » Il n’en fallait pas plus pour éveiller les soupçons.

« Si ces gens prônant l’islamisme radical sont prêts à faire usage d’explosifs et d’armes lourdes pour une évasion, ils doivent être capables de préparer un attentat », commente Lieve Pellens.

« Nous avons donc demandé à l’Ocam (Organe de coordination pour l’analyse de la menace) de mener son enquête. Pour évaluer le risque, en cette fin d’année, relate Jaak Raes, directeur général du centre de crise de l’Intérieur. Il nous a dit que le risque nécessite des mesures administratives dans les lieux très fréquentés. Donc, à Bruxelles, une présence policière sera accrue dans le métro, au marché de Noël, sur la Grand-Place et partout où la foule se rassemble. Des mesures similaires à celles prises lors d’un sommet européen. D’autres plus discrètes sont aussi décidées. » Le dispositif durera jusqu’au 2 janvier. Mais il pourrait être prolongé si la situation l’exigeait.

Une menace existe donc bel et bien. Quelle est la cible ? Quand l’attaque devait-elle avoir lieu ? Embargo total. Tant à l’Intérieur qu’au parquet fédéral et chez les enquêteurs. Tout juste Lieve Pellens consent-elle à dire que « les techniques particulières d’enquête – dont des écoutes téléphoniques – mises en œuvre pour anéantir la tentative d’évasion ont permis d’établir que l’entourage de Trabelsi avait l’intention de perpétrer un attentat ».

Et ce cercle d’amis du terroriste est bien garni. « Nous en connaissons un grand nombre. Certains ont même comparu lors du procès de Trabelsi en 2004 », acquiesce Lieve Pellens. Principale personnalité à comparaître cette nuit chez la juge Panou en vue de se voir inculper ou placer sous mandat d’arrêt : Malika. Durant les années 90, cette Molenbeekoise s’était fait enrôler par un mouvement islamiste et s’était mariée avec Abdesatar Dahmane, l’homme qui a assassiné le commandant Massoud, le 9 septembre 2001 en Afghanistan.

Depuis lors, Malika a créé un véritable réseau de soutien à Nizar Trabelsi et à ses amis. Elle organise même des collectes pour financer leur évasion.

En juin dernier, elle a été condamnée en Suisse avec son dernier mari en date, le Tunisien Moez Garsallaou, pour soutien de groupes terroristes islamistes.

Pour les autorités belges, la menace d’un attentat commis durant cette période de Noël existe donc bel et bien. Même si les perquisitions n’ont pas permis de découvrir d’explosifs et d’armes chez les suspects.

Néanmoins, un expert relativise. « Cette enquête est purement judiciaire et part d’un projet d’évasion. Il n’y est pas question de projet international comme c’est le cas habituellement. Si menace il y a, elle est générale et non précisée. »

Un avis partagé par Luc Verheyden, de l’Ocam. « Le déploiement des forces de police est dû à une conjonction d’éléments. D’un côté, il y a la tentative d’évasion et de l’autre les menaces internationales notamment lancées par Al-Qaïda dernièrement contre l’Europe. Rien de plus précis. »

Du stade à la geôle

Portrait

Nizar Trabelsi – de son nom complet Nizar Ben Abdelaziz Trabelsi – est né le 2 juillet 1970 à Sfax, en Tunisie. Un homme qui, depuis 2001, a fait plus souvent qu’à son tour la une de l’actualité.

En 1988, Trabelsi, alors membre de l’équipe olympique de football tunisienne et du Club sportif sfaxien, quitte son pays. Au printemps 1989, il est testé par le Standard de Liège mais n’est pas retenu. Il joue ensuite en tant que semi-professionnel, notamment au Fortuna Düsseldorf. Accro à la cocaïne et condamné à plusieurs reprises pour consommation illicite, il ne joue plus au football à partir de 1995.

N’était son passage éclair au Standard, le nom de Nizar Trabelsi apparaît publiquement pour la première fois en Belgique le 13 septembre 2001. Le jour de l’arrestation de l’ancien footballeur dans un appartement de l’avenue Mozart, à Uccle.

Les forces de l’antiterrorisme l’avaient à l’œil depuis un certain temps suite à des informations parvenues notamment d’Italie. Ils espéraient le faire tomber avec d’autres membres de sa mouvance. Mais les attentats américains du 11 septembre ont précipité l’opération.

Le 13, Trabelsi est interpellé. Dans sa tanière, les enquêteurs vont mettre la main sur une liste de produits pouvant servir à la confection d’explosifs ainsi que sur divers composants chimiques. Au cours d’interrogatoires, Trabelsi finira par avouer vouloir faire exploser la base militaire de Kleine-Brogel. Un projet fomenté dans un camp d’entraînement en Afghanistan. Là où il dit avoir rencontré à plusieurs reprises le chef d’Al-Qaïda Oussama Ben Laden en personne.

Depuis lors, Trabelsi s’est plaint plusieurs fois de ses conditions de détention. Il a d’ailleurs intenté plusieurs actions contre l’Etat. Il a aussi été condamné, en avril dernier, pour avoir menacé le directeur de la prison de Lantin où il purgeait sa peine avant d’être transféré à Nivelles voici quelques jours.

Pas de panique générale sur la ville

A quelques heures du coup d’envoi des vacances, la nouvelle d’un risque d’attentat terroriste dans la capitale aurait pu donner un coup fatal aux préparatifs de noël. Mais il en fallait bien plus pour décourager les Bruxellois. Noël n’attend pas, et la fête n’est pas concevable sans cadeaux sous le sapin. C’est donc dans l’indifférence totale, ou, plus précisément, dans l’ignorance totale des événements que les foules se sont pressées dans les magasins et marchés de Noël de la ville, vendredi après-midi.

Rue Neuve. Devant la vitrine d’un magasin de lingerie, quatre jeunes garçons attendent leurs copines, bloquées à l’intérieur. Non, ils n’ont rien entendu. « Un attentat ? C’est pour ça qu’il y a autant de policiers ! Je pensais qu’ils devaient atteindre leur quota de présence pour la fin de l’année », plaisante l’un. Une fois la surprise passée, le groupe poursuit son shopping. « Pas le choix, ce sont les filles qui dirigent », ajoute un autre, tout en talonnant les adolescentes qui s’engouffrent déjà dans la boutique suivante.

Place Sainte-Catherine, l’ambiance réunionnaise des Plaisirs d’hiver est au beau fixe. Lorsqu’on leur parle de l’attentat, les gens s’étonnent, puis se remettent d’une brève émotion avec un verre de rhum. Les organisateurs espèrent seulement que la fréquentation ne diminuera pas ce week-end, car des concerts sont au programme.

Sous le soleil d’hiver, les foules sillonnent les rues commerçantes, la Grand-Place et les marchés de noël. Les vendeurs ne déplorent aucune baisse de fréquentation. Tout a l’air normal. Ce n’est qu’au nombre de policiers présents dans les rues qu’on peut ressentir la menace éventuelle. Les équipes d’agents, vêtus de gilets pare-balles, arpentent les rues et fouillent les poubelles.

Dans le métro, personne ne semble s’inquiéter. « On doit couvrir toutes les poubelles afin qu’on ne puisse pas y déposer d’objets explosifs », explique un fonctionnaire de la Stib. Une mesure qui est appliquée à chaque sommet européen.

Rares sont les personnes qui ont appris la nouvelle. Et quand c’est le cas, elles refusent de s’inquiéter. « Nous sommes persuadés qu’il ne se passera rien », dit un jeune homme. Un marchand de bonbons plaisante : « J’ai des pommes d’amour pour riposter. » Une jeune fille hausse les épaules : « Je risque tous les jours de me faire écraser, alors je ne vois pas de raison de m’enfermer chez moi. » Mais l’argument de poids, c’est évidemment l’urgence des cadeaux. « On doit trouver douze cadeaux en une après-midi, alors attentat ou pas, on ne rentre pas chez nous avant d’avoir accompli notre mission », explique une maman, de sortie avec ses filles.

Petite nuance à ce tableau joyeux et détendu : un homme, à qui nous apprenons la nouvelle, nous confie qu’il ne serait pas venu en ville s’il avait su, ainsi qu’un groupe de dames autour de la soixantaine, pour qui la nouvelle crée plus qu’une surprise. A peine entré dans le marché de Noël, le trio fait demi-tour et s’empresse de rentrer. « De toute façon, on a tous nos cadeaux », justifie l’une d’elles.

Les autorités avaient recommandé la vigilance et enjoint les citoyens à ne pas céder à la panique. Les Bruxellois n’ont fait ni l’un ni l’autre. Les prédictions n’ont pas été prises très au sérieux. L’opération shopping s’est déroulée sans entrave, vendredi en tout cas. Peut-on en conclure qu’en cette période de fêtes, les Bruxellois font de la résistance aux mauvais présages ? Probable, mais cela reste à vérifier dans les prochains jours.

« Un attentat pourrait être en cours de préparation »

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Voici l’essentiel des déclarations du Premier ministre Guy Verhofstadt, faites fin de matinée en présence des ministres de la Justice, Jos Vandeurzen, et de l’Intérieur, Patrick Dewael, puis à l’occasion de la déclaration de politique générale au Parlement, dans l’après-midi de vendredi.

« L’Organe pour la coordination de l’analyse de la menace dispose d’éléments indiquant qu’un attentat pourrait être en cours de préparation. »

« Cette action présumée aurait probablement dû être menée en recourant à la violence et à des armes. D’autres actes ne sont pas exclus. »

Le chef du gouvernement intérimaire a répété que « les autorités judiciaires ont mené diverses perquisitions et que les services de police observent une vigilance accrue en divers lieux publics à Bruxelles ».

« L’action opérée vendredi illustre qu’en Belgique, la lutte contre le terrorisme est prise en compte de manière intégrée et coordonnée par les différents services compétents qui veillent à la sécurité de la population. »

Mesures dans les transports

Bruxelles, ses lieux publics, son marché de Noël et ses transports font l’objet d’une surveillance particulière.

Stib. La Stib a été informée des menaces terroristes vendredi matin par le centre de crise du SPF Intérieur. Il lui a été demandé d’activer jusqu’au 2 janvier le plan de vigilance appliqué notamment à l’occasion des sommets européens à Bruxelles. Si lors de ces sommets européens, seules quatre ou cinq stations de métro sont concernées par ce plan, celui-ci s’étend cette fois à 35 des 70 stations. Le service de sécurité de la société de transport bruxelloise ne sera cependant pas renforcé durant la fin de l’année, contrairement aux équipes policières.

SNCB. A la SNCB, on indique que le service de sécurité des chemins de fer belges, qui compte quelque 400 agents et qui est distinct de la brigade des chemins de fer de la police fédérale, participe au comité de concertation mis en place par le centre de crise du SPF Intérieur. Le porte-parole de la SNCB a rappelé que pour 2010 quelque 2.500 caméras de surveillance équiperont les 50 gares les plus fréquentées du pays, soit 1.500 de plus qu’en 2006. (b)