LA MORT DE NDADAYE

n.c.

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Mardi 2 novembre 1993

La mort

de Ndadaye

Le récent assassinat du président burundais Melchior Ndadaye et les troubles civils en cours dans tout le pays démontrent combien est instable, dans ses débuts, un régime démocratique introduit brutalement après des décennies de régimes autoritaires à parti unique.

Jusqu'aux élections présidentielles et législatives de juin dernier, la vie politique burundaise était dominée par l'ethnie tutsi, numériquement très minoritaire, et par le parti Uprona (1), fondé en 1957 et devenu parti unique en 1966. Les élections avaient écarté l'Uprona et donné les pleins pouvoirs au Frodebu (2), un nouveau parti conduit par Melchior Ndadaye, un Hutu auquel s'identifiait la majorité de la population, qui est hutue.

Le basculement du pouvoir d'une ethnie à l'autre fut considéré par les Tutsis comme un scandale et une menace. Habitués depuis des siècles à conduire les affaires publiques, ils se voyaient brutalement réduits à leur statut réel, celui d'une minorité en passe d'être privée de ses prérogatives de toujours. Exception faite, mais pour combien de temps encore, d'un bastion: l'armée.

Avant même sa prise de fonctions, le nouveau président échappait à une tentative de coup d'Etat militaire. La preuve était apportée que l'armée n'était pas intégralement acquise au nouveau régime. Dès lors Melchior Ndadaye allait devoir entreprendre une politique de compromis avec les conservateurs de l'opposition, tutsis pour l'essentiel. Néanmoins, après des décennies d'immobilisme social à l'avantage des Tutsis, l'heure était venue des grandes réformes. Toutes les revendications des Hutus, insatisfaites sous les régimes précédents, furent jetées aux pieds du président. Il était exigé que les Hutus fussent désormais représentés massivement dans la politique, l'administration, et dans les forces de sécurité. Il fallait que les réfugiés hutus (200.000, la plupart en exil depuis vingt ans et plus) réintègrent le pays, récupèrent leurs terres spoliées et trouvent des emplois. En d'autres termes, partout il fallait écarter des Tutsis pour y mettre des Hutus, de façon à établir enfin une situation moins inégalitaire.

Mais il y avait plus grave encore: des pressions s'exerçaient sur le président pour que, malgré une amnistie générale récemment proclamée, une question soit abordée qui mettait en accusation une partie de la nomenklatura tutsi: les crimes de guerres et les crimes contre l'humanité perpétrés contre les Hutus sous les régimes précédents. Leurs auteurs, nombreux, n'avaient jamais été poursuivis.

La situation devenait explosive: à l'évidence, Melchior Ndadaye se voyait méchamment pris à partie de toute part. Les conservateurs tutsis, tout en hargne et en morgue, n'étaient nullement disposés à concéder à la plèbe leurs avantages acquis dans tous les secteurs. Un choc brutal devait se produire. Fatalement.

L'armée, ou du moins une partie, a tranché. Melchior Ndadaye et d'autres personnalités politiques ont été assassinées pour que se maintienne l'ordre ancien menacé. Des massacres en cours émergera un Burundi nouveau. On peut espérer qu'il sera celui que Melchior Ndadaye, président de la République, voulait construire avec l'ensemble de son peuple: une société juste.

JERZY BEDNAREK

(1) Unité pour le progrès national.

(2) Front pour la démocratie au Burundi.