La récession 2009 en belgique : 1,9 %

THOMAS,PIERRE-HENRI; DEMONTY,BERNARD

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Mercredi 11 février 2009

La banque nationale était sereine en décembre. Elle tire la sonnette d’alarme en février. Année noire assurée.

En décembre encore, la Banque nationale de Belgique (BNB) se montrait relativement sereine à propos des prévisions économiques pour 2009. Il n’était pas question d’optimisme, mais la décroissance envisagée (0,2 %) restait raisonnable. A confirmer, prévenait toutefois le gouverneur Guy Quaden. Un avertissement qui, deux mois plus tard, s’est transformé en sonnette d’alarme : la récession 2009 en Belgique devrait être de l’ordre de 1,9 % du PIB.

Ce qui change tout. Et notamment les chiffres du chômage qui devraient passer de 7,1 à 7,8 %.

Ces noires prévisions sont la conséquence d’un quatrième trimestre catastrophique. En Belgique et dans notre environnement international. La faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers a modifié la donne. Auparavant, les banques centrales parlaient de « turbulences »…

P.2 une année difficile

P.2 Guy quaden

après GUY quaden ?

P.3 entretien avec Melchior Wathelet

P.20 l’édito

2009, année noire pour l’économie belge

Conjoncture Récession de 1,9 %, chômage de 7,8 %, déficit public de 3,3 %

En deux mois, la Banque nationale a revu drastiquement ses prévisions. Attachez vos ceintures.

Voici deux mois, la Banque nationale de Belgique avait publié des prévisions ternes, mais pas trop inquiétantes : pour l’économie belge, elle prévoyait en décembre une croissance 2009 légèrement en berne, – 0,2 %.

En les présentant, le gouverneur de la BNB Guy Quaden avait quand même dit avoir des problèmes avec ces chiffres.

Deux mois plus tard, on comprend pourquoi : la crise s’est tellement aggravée que la BNB table désormais sur un recul du PIB belge de 1,9 % et une perte de 57.000 emplois, entre décembre 2008 et décembre 2009 (en un an, le chômage passerait de 7,1 % à 7,8 %). La seule bonne nouvelle vient de l’inflation, qui n’est plus une menace. Grâce à l’effondrement du prix du pétrole, des matières premières, la hausse des prix, qui a culminé à 5,7 % en juillet, n’atteindrait que 0,5 % cette année.

Cette révision déchirante est causée par la dégradation rapide de l’environnement international, explique Guy Quaden.

On prévoit une décroissance de 2,8 % en Grande-Bretagne 2,6 % au Japon, 2,3 % en Allemagne, 1,6 % aux Etats-Unis…

Et puis, « en Belgique, comme dans les autres pays, nous avons connu un quatrième trimestre catastrophique », note le gouverneur de la BNB. Sur le seul dernier trimestre 2008, l’économie a baissé de 1,3 %. La croissance pour la totalité de 2008 n’est d’ailleurs plus estimée qu’à 1,1 %, contre 1,4 % auparavant.

Le point de départ de cet effondrement, c’est le mois de septembre et la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers.

Avant cette date, les banquiers centraux parlaient de « turbulences financières ». Après Lehman Brothers, le monde entre dans une vraie crise. Le marché interbancaire est paralysé, les Bourses s’effondrent et les autorités interveniennent massivement pour sauver le système.

Parallèlement, les ménages et les entrepreneurs perdent confiance. Les baromètres de confiance ont chuté en novembre et en décembre. En janvier, la confiance a connu un petit rebond. « Je ne sais pas s’il est durable, dit Guy Quaden. Mais il est improbable en tout cas que la confiance chute à nouveau à la même vitesse dans les mois à venir ».

C’est par ce biais-là que la crise s’est instillée dans l’économie réelle : pris de peur, les ménages ont arrêté de consommer, et les entreprises d’investir. D’où le coup de massue sur l’emploi.

Un des rares éléments rassurants, c’est que l’intervention des banques centrales a dégelé un peu le marché monétaire : les banques se re-prêtent à des taux équivalents à ceux qu’elles pratiquaient avant l’affaire Lehman.

Mais cette intervention a un coût : le budget de l’Etat devrait être en déficit de 3,3 % cette année, et l’endettement remonter à nouveau, pour la première fois depuis le milieu des années 90, pour passer de 88,7 % du PIB l’an dernier à 94,8 %.

La situation est grave. Mais elle aurait pu être pire. « Je voudrais donner un coup de chapeau à l’euro », conclut Guy Quaden. La Belgique a vécu une longue crise politique, puis une crise financière. Sans l’euro, la BNB aurait dû pour défendre le franc augmenter ses taux et vider ses réserves de change. Les marchés ont d’ailleurs procédé à une réévaluation des risques, ce qui se traduit par un écart de taux de plus en plus grand que la Belgique doit payer par rapport à l’Allemagne. « Toute forme de dérapage a un coût », conclut Guy Quaden.

P.20 L’édito

L’emploi va trinquer, surtout dans l’industrie

Il ne se passe pas un jour sans qu’une entreprise annonce des pertes d’emploi. D’après la Banque nationale, cette situation ne devrait pas s’améliorer dans le courant de l’année. En dépit de l’utilisation de méthodes destinées à éviter les licenciements, comme le chômage économique, le nombre d’emplois va se réduire.

En moyenne annuelle, le nombre de pertes de postes devrait atteindre les 25.000, mais il s’agit d’une moyenne. Car entre le quatrième trimestre de 2008 et le quatrième trimestre de 2009, la Banque table sur 58.000 pertes d’emploi.

Mais dans quels secteurs l’emploi risque-t-il de souffrir ? La Banque ne rentre pas dans le détail, indiquant seulement que les entreprises les plus touchées sont celles qui sont « les plus sensibles à la conjoncture ».

Pour les observateurs du monde du travail, c’est dans l’industrie que ça fera le plus mal. « On le constate déjà actuellement, le secteur de l’assemblage automobile, par exemple est très exposé », dit Etienne de Callataÿ, économiste en chef à la Banque Degroof.

Pour le spécialiste, d’autres secteurs industriels, comme la chimie, l’acier et le verre seront particulièrement à plaindre. « Le secteur verrier est touché, non seulement parce que c’est un fournisseur de l’industrie automobile, mais aussi parce que ce secteur connaissait des problèmes structurels dès avant la crise. Et les directions ont tardé à restructurer. » Pour Etienne de Callataÿ, la construction, surtout non résidentielle, va également peiner.

Chez Randstad, société d’intérim, on constate aussi que certains secteurs résistent. « A ce stade, l’agroalimentaire, la logistique, le transport, l’Horeca, les soins de santé et le secteur social sont relativement épargnés », dit Jacques Hermans, le porte-parole de Randstad.

Etienne de Callataÿ constate, lui aussi que certaines entreprises résistent. « Je pense notamment à la distribution alimentaire. Dans le domaine de la distribution vestimentaire, en revanche, je crains que la crise se fasse sentir. »

« Il faut changer de culture bancaire »

Le gouverneur de la Banque nationale a parlé de la crise, mais aussi des remèdes à administrer à notre économie malade.

« À court terme, dit Guy Quaden, il faut rétablir la confiance dans le secteur financier. C’est le sens des interventions publiques pour assurer la solvabilité des banques, et des interventions des banques centrales pour assurer la liquidité. Et deux, il faut garantir l’accès au crédit. »

La BNB a d’ailleurs été chargée par le gouvernement d’étudier l’évolution du crédit et de suivre cette évolution dans le futur.

Dans le moyen terme, ajoute Guy Quaden, « il est temps de promouvoir une autre culture d’entreprise dans les banques ». Pour cela, il faudra plus de transparence. « L’opacité des instruments financiers a été la cause de la crise », dit-il. Les banques doivent retourner à leur métier de base, qui est de récolter les dépôts des clients et d’effectuer des prêts aux différents agents économiques (ménages, entreprises).

« Spontanément, les banques y reviennent. Mais la réglementation doit encadrer tout cela », dit Guy Quaden, qui ajoute qu’il faut revoir les systèmes de rémunération : « Il y avait des liaisons malsaines des rémunérations des dirigeants à des objectifs de rentabilité à court terme. »

Un superviseur européen

À réformer aussi, les normes comptables, les agences de notation et le contrôle bancaire. « Il existe des groupes transfrontaliers, il faut au moins un superviseur européen. » Sur quel modèle ? « On pourrait s’inspirer de l’Eurosystème » qui regroupe les banques centrales européennes.

En Belgique, ajoute Guy Quaden, les relations entre la CBFA, le gendarme des banques, et la Banque nationale de Belgique, chargée de la stabilité du système financier, « ne sont pas optimales ».

« Les banques centrales, dit-il, doivent avoir un accès immédiat aux données concernant les grandes banques, celles qui sont de nature à influencer le système. »

Autre remède nécessaire : les plans de relance économique.

« Mais ces mesures, note encore Guy Quaden, doivent être ciblées (sur la consommation et l’investissement), coordonnées (surtout au niveau européen) et temporaires. »

Car elles doivent faire sentir leurs effets rapidement, et ne pas entretenir la méfiance sur la soutenabilité des finances publiques.

Quaden après Quaden ?

Qui pilotera la Banque nationale de Belgique en mars ? Le mandat de Guy Quaden arrive en effet à échéance à la fin du mois. Et le gouvernement n’a pas encore désigné son successeur. Trois candidats tiennent la corde : le socialiste liégeois Guy Quaden qui après deux mandats de cinq ans se verrait bien rempiler. Et deux candidats flamands, le libéral Luc Coene, qui a présidé le comité de pilotage constitué à l’automne dernier pour éviter le naufrage des banques. Et Jan Smets, l’actuel vice-gouverneur, étiqueté CD&V.

« Je ne demande rien, je ne refuse rien », dit Guy Quaden. Mais entre les mots, on pressent quand même qu’il ne serait pas contre un nouveau mandat : « Je suis prêt à affronter quelque temps encore les difficultés économiques qui s’annoncent, avec le conseil de régence en Belgique et le conseil des gouverneurs des banques centrales de la zone euro à Francfort, dit Guy Quaden. Et je crois qu’eux aussi ne sont pas tellement moins désireux de travailler avec moi », ajoute-t-il.

Quoi qu’il en soit, « il ne serait pas mauvais que le gouvernement se décide sans trop tarder, » conclut Guy Quaden.

« Il faut tout faire pour ne pas aggraver le déficit »

ENTRETIEN

Melchior Wathelet (CDH) est le secrétaire d’Etat au Budget. C’est lui qui va piloter le douloureux contrôle budgétaire, que le gouvernement espère clôturer le 20 février.

La Banque nationale émet de nouvelles prévisions négatives. Le taux de croissance de l’économie, qui conditionne notamment les rentrées fiscales serait de – 1,9 %. Une tuile pour le Budget ?

Ces prévisions sont proches de celles du Bureau du Plan (publiées fin janvier, NDLR). Elles sont surtout très différentes de celles publiées par la même Banque nationale il y a moins d’un mois. A ce moment, la Banque tablait sur – 0,6 %. Ceci montre le caractère particulièrement instable de l’économie et nous incite à la plus grande prudence.

Le contrôle budgétaire, ce sera mission impossible ?

Ce sera un contrôle budgétaire exceptionnel. Car la différence entre le taux de croissance prévu lors de la confection du budget (à l’automne 2008, NDLR) et la prévision la plus récente est de près de 3 %.

En outre, il nous faudra intégrer à ce contrôle budgétaire les mesures qui ont fait l’objet du plan de relance de l’économie.

Certains laissent entendre que le contrôle budgétaire prendrait simplement acte d’un lourd déficit, mais que des mesures douloureuses seraient prises en juillet, après les départs en vacances… Vrai ?

Nous verrons quelle sera la situation à ce moment-là. Et quand on voit la volatilité des prévisions, il faut rester humble. Ceci dit, je pense qu’il ne faut pas ajouter des charges pour l’instant, car cela ne ferait qu’aggraver la crise. Après la crise, il faudra dégager de nouveaux surplus budgétaires, pour financer le vieillissement.

Justement, avec le déficit que s’apprête à subir le budget, en 2009, sera-t-il encore possible de financer le vieillissement, et notamment les pensions ?

Il est clair qu’il est plus facile de financer le vieillissement en période de bonne conjoncture. Il faut être honnête : la crise aura bel et bien un impact sur le financement du vieillissement. Mais en période de crise, assurer ce financement est très difficile. Ce que nous devons faire, c’est éviter au maximum d’aggraver le déficit, sans cela, nous porterions une lourde responsabilité.

Ce mercredi, l’assemblée générale de Fortis se réunit. Si la Belgique garde Fortis en son sein, c’est une catastrophe pour le budget ?

Si l’assemblée émet un vote négatif, l’Etat sera en première ligne, et cela peut avoir des conséquences budgétaires immédiates, si nous devons recapitaliser, accorder un prêt ou actionner une garantie. Ceci aggraverait la dette publique. Il est difficile d’évaluer la dépense avec précision, mais il est évident que le risque pour l’Etat est important. Je pense que l’accord trouvé sur Fortis et qui est soumis au vote est bon, notamment parce que son impact sur le budget est maîtrisé.