LA REPARTITION DES PERTES AU SEIN DE L'ARMEE BELGE CINQUANTE MILLE PRISONNIERS EN DIX-HUIT JOURS
BAILLY,MICHEL
Page 27
Jeudi 10 mai 1990
La répartition des pertes au sein de l'armée belge
Cinquante mille prisonniers
en dix-huit jours
Dans un article publié en 1970 dans la «Revue internationale d'histoire militaire», le commandant Georges Hautecler a fait le compte des prisonniers de guerre belges et il analyse les redditions collectives en établissant leur répartition dans les régiments.
Nous avons, par ailleurs, obtenu d'intéressantes précisions de M.M. Jan Verbruggen, professeur honoraire à l'Université de Lubumbashi et chargé de cours à l'Ecole militaire, à Bruxelles et de Jean-Léon Charles, professeur honoraire d'histoire, également à l'Ecole militaire.
Georges Hautecler évalue à quelque 50.000 le nombre des prisonniers belges, capturés par les Allemands pendant la «campagne des 18 jours». Il range parmi ceux qui étaient destinés par vocation à la captivité, les défenseurs des forts de Liège et de Namur, soit un total de 5.000 Wallons, dont on ne pouvait attendre qu'ils arrêtent définitivement l'ennemi. Par contre, écrit-il, sauf le cas d'un bataillon wallon du deuxième régiment de chasseurs à pied, fait prisonnier en entier, le 18 mai, dans la région de Beigem-Merchtem, la plupart des redditions collectives sont le fait d'unités flamandes. L'auteur en indique ainsi le lieu, la date et le volume. Tongres, 2e grenadiers, 2e carabiniers, 18e de ligne, 11 mai: 7.000 prisonniers; Paal, 35e, 36e et 38e de ligne, 13 mai: 5.000 prisonniers; Gand, 39e, 41e, 44e de ligne, 3e carabiniers, 23 mai: 6.000 prisonniers; Ronsele, 2e et 23e de ligne, 24 mai: 1.000 prisonniers; Meigem, 7e, 11e et 15e de ligne, 25 mai: 7.000 prisonniers; Oostwinkel, 23e de ligne, 26 mai: 2.000 prisonniers.
EMBARRAS
ET DISCRÉTION
Une étude exhaustive manque quant aux épisodes peu glorieux de la campagne de 1940. La gêne a présidé à cette discrétion qui contraste avec les récits détaillés qui furent consacrés aux victoires de 1914-1918. Rien que de naturel en cela, commentent les spécialistes: les noirceurs souhaitent l'ombre protectrice. Par ailleurs, il conviendrait encore de distinguer entre retraite précipitée et sans justification, mollesse au combat et reddition en groupe. Un désenchantement généralisé affectait le moral des soldats . Les récits, répétés par les «anciens» de 14-18, avaient provoqué, conjecturera-t-on raisonnablement, davantage d'amertume que de prurits de gloire».
Le professeur Verbruggen a consacré une brochure à la déconfiture, à Ronsele, des 2e et 23e de ligne et à la contre-attaque, menée le 25 mai, par le 22e de ligne. Ces unités étaient chargées de défendre le canal de dérivation de la Lys, dit canal de Schipdonk. Il faut avancer à leur décharge, nous dit Jan Verbruggen, qu'en quelques heures, trois changements de position leur furent imposés. Il est cependant consternant qu'une seule compagnie allemande parvint à franchir le canal sur une passerelle qui aurait dû être détruite et qu'elle ne fit pas moins de 1.000 prisonniers.
Un autre épisode navrant fut celui de la déroute du 15e de ligne. Le nouveau commandant de l'unité, raconte Jan Verbruggen, prenant conscience du défaitisme qui minait le régiment, avait demandé un barrage d'artillerie. Celui-ci aurait découragé l'attaque allemande et, en même temps, retenu les Belges de passer à l'ennemi. La canonnade lui fut refusée par mesure d'économie. Quelques heures plus tard, l'état-major ordonnait de tirer à tout-va afin que les munitions ne tombent pas aux mains des Allemands.
Le général Wanty a calculé que, dans les deux premiers jours de la guerre, l'armée belge perdit, en reculant, l'équivalent de quatre divisions, soit au moins autant que des batailles en auraient coûté.
LE CRITÈRE
DE L'ARDEUR COMBATIVE
Aux yeux du professeur Verbruggen, le critère de l'ardeur au combat est le nombre des tués. Ainsi remarque-t-il que le 2e de ligne n'eut que 36 morts, le 23e de ligne de même que le 15e de ligne, 47, tandis que le 3e régiment de chasseurs ardennais déplora 118 morts, le Ier de ligne, 122, et le 12e de ligne, 159. Des unités flamandes se sont d'ailleurs fort bien battues puisque le 2e grenadiers eut 154 tués, le 18e de ligne, 133, et le 5e de ligne, 97.
Selon le professeur Charles, les unités les plus valeureuses furent les chasseurs ardennais et les troupes motorisées. Pour les autres, les épuisantes marches à pied furent pour beaucoup dans la démoralisation. D'autre part et contrairement à d'autres sources, les deux professeurs ne croient pas que les Allemands aient systématiquement poussé devant eux des prisonniers belges qui les auraient protégés du tir des défenseurs.
Le professeur Verbruggen nous a encore parlé du scandale de Gand. Les Allemands y entrèrent sans combat, firent 10.000 prisonniers et s'emparèrent de grandes quantités de matériel. Il a commenté aussi les lacunes du fort d'Ebel-Emael dont les canons étaient d'un calibre trop faible et auxquels, le 10 mai encore, il était interdit de tirer au-delà de la frontière allemande par crainte d'irriter l'ennemi.
En captivité, remarque le professeur Charles, les officiers d'Eben-Emael furent séparés de leurs camarades. Et l'occupant interdit, même à ses alliés italiens, de visiter le site du fort. Les orifices, creusés par les charges creuses avaient été dissimulés afin de conserver le secret de cette technique de pénétration que les Allemands avaient expérimentée sur des casemates tchèques et dont ils conservèrent le monopole pendant les premiers temps de la guerre.
L'armée belge était dotée de la meilleure arme antichar d'Europe, le canon de 47 qui fit ses preuves, notamment, au pont d'Yvoir, à Zwijndrecht, à Rocourt. Mais elle n'était pas exercée à l'offensive et, partant, à la contre-offensive. D'autre part, son commandant en chef, le roi Léopold, n'était pas un guerrier. Paul-Henri Spaak a jugé qu'il n'avait pas la trempe d'un général car il n'avait pas le courage de faire tuer des soldats. Son conseiller militaire, le général Van Over-straeten, a constaté, lui aussi, que le Souverain s'intéressait davantage au sort de ses hommes qu'aux opérations militaires. Au départ de ces observations, la polémique à propos de la capitulation se poursuit aujourd'hui encore.
M. By
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