LA REPUBLIQUE CAUCASIENNE REJETTE L'IRAN DE L'EXPLOITATION DE SON PETROLE L'AZERBAIDJAN CHARME L'AMERIQUE

CELERIER,PIERRE

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Mercredi 12 avril 1995

La république caucasienne rejette l'Iran de l'exploitation de son pétrole

L'Azerbaïdjan charme l'Amérique

L'Azerbaïdjan s'est plié à la raison des plus forts pour régler le sort de son «contrat du siècle».

MOSCOU

De notre correspondant

particulier

L'Azerbaïdjan, cette République caucasienne des bords de la mer Caspienne, est assise sur des réserves conséquentes de pétrole. Pour exploiter ces gisements, elle a constitué un consortium comportant au départ des compagnies occidentales, mais aussi russe, et iranienne. Le projet représente un investissement de 7,4 milliards de dollars. La semaine dernière, l'Azerbaïdjan n'en a pas moins annulé la participation de la compagnie iranienne. Un geste qui satisfait d'abord les États-Unis, mais aussi la fédération de Russie.

Les champs pétroliers off-shore de la Caspienne sont prometteurs. Azéri, Chirag et Gounechli recéleraient 400 millions de tonnes recouvrables sur une période de trente ans. Mais depuis la signature du contrat en septembre dernier, l'Azerbaïdjan est soumis aux pressions des russes et des américains. Les États-Unis voyaient en effet d'un mauvais oeil la participation de l'Iran à l'affaire. Déja, le mois dernier, le département d'État avait forcé la compagnie américaine Conoco à renoncer à un contrat d'un milliard de dollars pour l'exploitation d'un champ pétrolier dans le Golfe persique.

Pourtant, l'Azerbaïdjan avait une excellente raison de céder le quart de sa part dans le consortium - qui s'élève à 20 % - à l'Iran. Elle disposait grâce à cela d'un moyen de pression contre la Russie qui exigeait depuis le départ que le pétrole extrait soit transporté à travers son territoire vers son terminal de la mer Noire. Pour Moscou, c'est le moyen le plus simple de conserver sa tutelle sur une ex-République soviétique, a fortiori si elle est sur le point de s'affranchir économiquement. L'Azerbaïdjan envisageait ainsi de faire transiter son brut par le plus court chemin, l'Iran, puis la Turquie.

Autant dire que de leur côté les américains, qui font tous leurs efforts pour sanctionner la République islamique, ne pouvaient accepter une telle perspective...

EMPOCHER QUELQUES DOLLARS

Et l'Azerbaïdjan a cédé aux pressions US. Tandis que Radio Téhéran déplorait le geste de Bakou, le quotidien Iran - News regrettait que les officiels azéris se soient assis à la table des négociations avec Washington afin d'empocher quelques dollars. Entre-temps, Bakou a confirmé son geste en cédant deux quarts de sa part, respectivement à la société américaine Exxon et à la Compagnie des pétroles turque. Le partenaire russe dans le consortium, la compagnie Lukoil, s'est contenté de protester pour la forme contre ce changement de partenaires au motif qu'il n'en avait pas été prévenu à l'avance.

L'histoire est pourtant loin d'être terminée. D'abord parce que l'Iran ne semble pas prête à se laisser faire sans réagir. Lundi dernier, la radio d'État annonçait que Téhéran entendait remettre sur le tapis la question du statut de la mer Caspienne. L'argument est purement juridique. Le satut de la mer en question reste incertain. Étant fermée, elle peut être assimilée à un lac, même si sa surface recouvre dix fois celle de la Belgique. Et dans ce cas, ses ressources ne peuvent être exploitées que si tous les pays riverains en profitent. En l'occurence, outre l'Iran, l'Azerbaïdjan et la Russie, le Kazakhstan et le Turkménistan devraient aussi être consultées. Cet argument juridique a été utilisé en son temps par la Russie quand elle craignait d'être tenue à l'écart de cette belle affaire.

Il est probable que dans ce domaine, les principaux intéressés, américains et russes, s'entendent pour faire la sourde oreille. En revanche, un autre problème reste entier : le choix d'une voie de sortie pour le brut azéri. Le chemin iranien étant exclu de facto, il reste le réseau reliant Bakou à Novorossiisk sur la mer Noire. Il a pour principal inconvénient de traverser la République de Tchétchénie, où ce qu'il en reste. À moins que d'ici un an, quand l'exploitation des champs pétroliers devrait commencer, la pacification à la russe de ce territoire ne soit achevée. Mais rien n'est moins sûr.

PIERRE CÉLÉRIER