La République des fraternités L'utopie altruiste, selon Jacques Attali

BERNS,DOMINIQUE

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Vendredi 17 décembre 1999

La République des fraternitésL'utopie altruiste, selon Jacques Attali

Jacques Attali est un utopiste, qui entend donner le bonheur pour un franc. Une utopie, direz-vous, ça ne tient pas sur une petite pièce de monnaie. Chiche? Trois mots, rien de plus, réplique Attali. Ceux que la Révolution française a gravé dans le métal-monnaie et au fronton de la République: liberté, égalité, fraternité. Et le troisième plus que les deux autres, seul capable de réconcilier liberté et égalité. De là est né «Fraternités», le dernier opus de l'intellectuel français (1), dont la lecture laisse un goût de «trop peu», que notre rencontre avec l'auteur, en tournée de promotion bruxelloise, a cependant aidé à dissiper.

Jacques Attali fait ses adieux à la social-démocratie telle qu'elle se définit aujourd'hui - «utopie égalitaire pragmatique qui se donne pour idéal de faire progresser de concert la démocratie et l'égalité devant les risques de la vie». Elle n'a comme avenir, nous prévient-il, qu'une voie sans espoir qui mènera «tous les cinq ans à un ravalement du compromis, à l'occasion duquel la démocratie reculerait chaque fois davantage devant le marché, réduisant l'Etat à n'être qu'un spectateur impuissant».

Attali nous déconseille aussi de tout attendre d'une hypothétique construction européenne qui pourrait redonner un espace d'action au projet social-démocrate. «Il est peut-être trop tard pour l'espérer», écrit-il.

UN NOUVEAU COMPROMIS

Non qu'il ait absolument perdu la foi. L'Europe, où la majorité des gouvernements sont de centre-gauche, pourrait être le terrain d'application de la social-démocratie. A condition de créer un véritable «espace social européen». J'espère que cela sera possible. Mais l'Europe le pourra-t-elle, alors qu'elle doit faire face aux chocs de la mondialisation et de l'élargissement?

Que faire alors de l'utopie social-démocrate? La transformer et jeter les bases d'un nouveau compromis entre égalité et liberté. Surprise! Jacques Attali nous offre, non un projet politique prétendument exhaustif (telle une «troisième voie»), mais «une nouvelle utopie». De tous temps, les hommes ont vécu avec une vision de très long terme, qu'il s'agisse de l'Eternité, de la Liberté ou de l'Egalité. Ces trois utopies ont échoué. Mais les hommes ont toujours besoin de savoir quel type de société idéale viser - sans l'atteindre; ce serait totalitaire .

D'où la Fraternité . C'est un pronostic, pas seulement un souhait. Je crois que va apparaître une quatrième sorte d'utopie, celle de la Fraternité. C'est-à-dire? En négatif, ce serait de «ne pas nuire à autrui»; en positif, de «se réjouir de la réussite de l'autre». Bref, «un altruisme universel». Pour Attali, ce serait, désormais, la seule façon de réconcilier Liberté et Egalité. «La Révolution française l'avait compris, inscrivant comme par effraction la Fraternité dans la devise de la France», écrit-il.

Si, comme Attali, l'on pose (assez justement d'ailleurs) que la source des maux n'est autre que l'égoïsme, l'altruisme est forcément la solution. C'est tautologique - et peut-être le propre de toute utopie. Encore que Jacques Attali s'autorise aussi une définition utilitariste de la fraternité. Il écrit en effet: «Elle est dans l'intérêt de l'immense majorité de l'humanité. Sans elle, c'est la survie du monde qui deviendrait à coup sûr impossible: il explosera avant que ne débute de XXIIe siècle». C'est dire que l'utopiste ne rêve plus d'un homme nouveau.

FRATERNITÉS DE LA MISÈRE?

Supposons que nous soyons prêts à faire le pari d'Attali. Que faire alors? S'agit-il de promouvoir «la» Fraternité, comprise comme un nouveau contrat social - idéalement global, puisque «les utopies sont des mondes clos», et que «désormais, le seul monde clos, c'est la planète»? Ou bien s'agit-il de faire fleurir «des» fraternités, et faire revivre ainsi une version revisitée de l'économie populaire ouvrière du XIX e siècle et du début du XXe ?

Les deux , répondAttali. Qui écrit: «La Fraternité peut devenir un instrument de réduction massive de la pauvreté. Non par l'aide des riches - instrument de l'utopie précédente qui a échoué -, mais par l'émergence de nouvelles tribus, de nouveaux réseaux entre pauvres; par l'entraide et la confiance réciproques.» Traduction: puisqu'on ne peut plus espérer financer les besoins sociaux par la taxation du pôle compétitif, incitons les hommes et femmes de bonne volonté à créer un secteur non marchand, coopératif à la marge de l'économie capitaliste globalisée. «Hors marché», «dans la modestie du quotidien», écrit l'essayiste.

Jacques Attalidonne l'exemple de la Banque Grameen: la banque des pauvres, fondée il y a un quart de siècle au Bengladesh et prêtant aux femmes, constitue le seul succès du développement. Ni l'aide publique ou privée au développement, ni les investissements étrangers n'ont porté le progrès social dans les pays du Sud.

Mais, l'Etat doit appuyer le développement de cette économie «fraternelle», renforcer son pouvoir de négociation vis-à-vis du secteur capitaliste, ajoute-t-il, appelant son pays, la France, à parachever la Révolution française - à défaut d'espérer devenir une puissance autonome sur le marché. Prenez l'exemple du microcrédit. Il faut à la fois que les gens se prennent en charge, mais les Etats doivent créer les instruments qui rendent possible la microfinance. Le socialisme utopique du XIXe siècle a échoué justement parce que ces expériences ont été menées hors des institutions, parce qu'il n'y avait pas de loi permettant le développement des coopératives.

D'où une ébauche de programme politique en dix propositions: inciter les retraités à prendre en charge des travaux fraternels - Une crèche dans une maison de retraite ; organiser le microcrédit; favoriser fiscalement les activités fraternelles; mettre sur pied des Bourses de la Fraternité; promouvoir les organisations de services fraternels; libéraliser l'adoption; autoriser des unions multiformes; inscrire dans la loi les droits et devoirs de Fraternité; les enseigner aux écoliers; fournir à tout chômeur une formation rémunérée.

Il faut , dit-il, échapper progressivement à la logique de la rareté en insistant sur le fait que chacun a intérêt à la réussite des autres. Ainsi de l'éducation. Celui qui se forme, s'améliore et, ce faisant, augmente la productivité de la société. La formation est donc un travail socialement utile, qui mérite une rémunération. Ou du microcrédit. Quinze millions d'individus en bénéficient dans le monde. Pour que cent millions de personnes puissent y prétendre, il faudrait, selon la Banque mondiale, 20 milliards de dollars, soit... 20 minutes de transactions financières . Cette masse d'argent, qu'il s'agirait non de donner mais de prêter, permettrait à 400 millions de familles de sortir progressivement de la pauvreté. Le problème n'est pas insoluble .

Reste évidemment à prouver que la multiplication des fraternités serait autre chose que l'autogestion de la pauvreté, qu'une «fraternité de la misère»? Réplique d'Attali: On pouvait sans doute poser la même question au XII e siècle à propos des prémisses de l'économie capitaliste qui naissaient dans les interstices de la société féodale. Celui qui sera le plus actif, qui montrera le plus de vitalité, d'initiative, celui qui aura la plus grande force vitale, l'emportera.

DOMINIQUE BERNS

(1) Fayard.