La « rigueur douce » est-elle crédible ? « Limiter l’impact sur le citoyen, c’est une bonne chose »

DEMONTY,BERNARD; BOURTON,WILLIAM

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Mardi 13 mars 2012

Le gouvernement économise 1,8 milliard. Le citoyen ne sent rien. C’est crédible ?

Il y a bien une augmentation des accises sur le tabac et quelques autres hausses de recettes fiscales, comme on s’y attendait, mais il est vrai qu’il n’y a pas de mesure apparemment douloureuse pour le citoyen moyen. Il n’y a pas de grande mesure fiscale.

Et il n’y a pas de mesure cachée qui toucherait les gens ?

Non, manifestement pas de façon marquée.

Le gouvernement n’a-t-il pas reporté le problème ?

D’abord, on peut se réjouir que le gouvernement ait pu réaliser l’effort sans faire mal aux gens. C’est vrai qu’on n’a pas de mesures tranchées. Mais si c’était pour avoir des mesures tranchées et faire mal aux gens, où est l’intérêt ? Aurait-on pu se réjouir si le gouvernement avait réalisé cet effort par des mesures douloureuses ? Mais il est clair que, dans le futur, il faudra des mesures plus lourdes.

Pourquoi ?

Le gouvernement vient d’économiser 1,8 milliard d’euros. Je pense donc qu’il va parvenir à réduire le déficit public à 2,8 % du Produit intérieur brut. Si l’on additionne l’effort qui vient d’être réalisé à celui de décembre, on atteint la somme de 13 milliards d’euros. Mais il ne faut pas oublier que le gouvernement s’est engagé à revenir à l’équilibre en 2015. Cela signifie qu’il faudra encore faire un effort d’environ 10 milliards d’euros. Nous ne sommes donc qu’à la moitié du chemin.

Et là, on risque des hausses de taxes…

Il est clair que les mesures les plus légères ont déjà été prises et que le report de mesures difficiles ne se fera pas indéfiniment. On ne trouvera pas 10 milliards uniquement en réduisant les coûts de fonctionnement de l’administration… Il faudra recourir à des hausses de fiscalité ou à des baisses de dépenses qui touchent le citoyen, par exemple dans la Sécurité sociale.

Le gouvernement ne devait-il pas aller plus loin dès maintenant ?

Non. Je pense qu’on est déjà allé trop loin. On fait des économies lourdes, alors qu’on est en récession. Or tout le monde sait que c’est au moment où la conjoncture est bonne qu’il faut économiser, sinon, on renforce la récession. Et c’est ce qu’on fait pour le moment. A long terme, assainir les finances publiques, c’est une politique de bon sens, mais là, on fait un effort quand ce n’est pas opportun.

On aurait dû économiser davantage en décembre ?

Oui, mais surtout du temps des gouvernements précédents, quand la croissance était bonne. On aurait réduit la dette et la position actuelle de la Belgique aurait été meilleure. Car un assainissement des finances publiques a automatiquement un effet positif sur la dette. C’est pour cette raison qu’il faut poursuivre l’objectif de l’équilibre en 2015, car cela aura automatiquement un effet positif sur la dette et cela facilitera l’assainissement à long terme.

Giuseppe PaganoProfesseur de Finances publiques à l’Université de Mons

Giuseppe Pagano

Professeur de Finances publiques à l’Université de Mons

« C’est du maquillage, un exercice d’illusionniste »

Le gouvernement s’est mis d’accord sur les moyens de réajuster le budget 2012 de manière (presque) indolore pour les citoyens et les entreprises. Comment jugez-vous les solutions déployées ?

C’est un budget d’illusionniste. La première illusion, c’est de dire que l’on a économisé 2,5 milliards d’euros sans que cela ne coûte rien à personne. La deuxième illusion, c’est qu’on aurait résolu le problème.

Reprenons dans l’ordre : ces mesures auront donc un coût…

Bien sûr. Toute la difficulté est de chiffrer leur impact sur le contribuable, les consommateurs, les entreprises, etc., mais au bout du compte, quelqu’un va devoir payer cette somme. Prenons la réduction des dépenses de fonctionnement de l’État. Quelle est la mesure principalement utilisée ? Des remplacements partiels des départs à la retraite. Au ministère des Finances, par exemple, qui accueille la moitié des fonctionnaires au niveau fédéral, on ne remplacera que deux fonctionnaires sur cinq. On sait ce que cela rapporte mais on ne sait pas ce que cela coûte. Car d’un autre côté, on nous dit qu’au chapitre « sécurité sociale », on ne touchera pas aux patients mais qu’on va lutter contre la fraude… Mais pour cela, il faut des moyens, des inspecteurs !

Par ailleurs, dites-vous, les problèmes demeureraient entiers…

On reporte les dépenses et on anticipe les recettes. Ainsi, on va percevoir certaines taxations sur les produits d’assurance plus tôt. Très bien, mais elles ne seront plus perceptibles à l’avenir. Ou on va récupérer de l’argent sur le Fonds de garantie des dépôts – remplacé par une garantie hors-budget. C’est une pure opération comptable. S’il y a défaut de payement d’une banque, les cent millions ainsi récupérés, on devra quand même les sortir. C’est simplement du maquillage, un transfert : d’une année à l’autre ou d’un budget à l’autre – comme les 250 millions de Bpost, qui est une entreprise publique, ou les efforts transférés aux entités fédérées. À ce titre-là, on est loin d’avoir résolu les problèmes. Toutes les dépenses reportées devront être exécutées l’année prochaine, sans les recettes précitées. En termes de problèmes non résolus – et sans vouloir jouer les Cassandre – je signalerai aussi que l’État va devoir dépenser 1,5 milliard qui n’était pas budgété pour la faillite d’Arco Holding (holding coopératif victime du démantèlement de Dexia) tandis que l’on vient d’apprendre que Dexia ne payera pas les primes d’assurance pour la garantie de l’État, ce qui représente à peu près 200 millions d’euros.

Ces exercices comptables, cette absence de ligne claire ne sont-ils pas la conséquence des blocages idéologiques au sein de cette très large majorité ?

Si. On sent très bien la pression des deux côtés : on veut toucher à l’index ou on parle de taxation sur les intercommunales, la gauche s’y oppose ; on veut toucher aux intérêts notionnels ou on parle de taxer les entreprises, la droite se cabre. Le gouvernement a un volant entre les mains mais il ne peut ni braquer trop à gauche, ni braquer trop à droite. Tout ce que l’on doit espérer, c’est que la route devant nous sera droite car s’il y a un virage brutal, on est dans le mur.

Jean HindriksÉconomiste à l’Itinera Institute.

Jean Hindriks

Économiste à l’Itinera Institute.

À l’occasion de l’ajustement budgétaire,

À l’occasion de l’ajustement budgétaire,

le gouvernement Di Rupo a réussi à dégager 1,8 milliard d’euros (en se payant même le luxe de tricoter un bas de laine de 650 millions supplémentaires) en ne sollicitant le contribuable qu’à hauteur de 5 % et en ne touchant à aucune « vache sacrée » de la gauche et de la droite. Est-ce crédible ?…