La riposte de Guy Verhofstadt

n.c.

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Mercredi 24 février 2010

Il y a quelque chose de pourri en République française », tel était le titre d’une tribune de Guy Verhofstadt,

Il y a quelque chose de pourri en République française », tel était le titre d’une tribune de Guy Verhofstadt, publiée dans Le Monde, le 11 février. Dans celle-ci, l’ancien Premier ministre belge et actuel parlementaire européen dénonçait le débat sur l’« identité nationale », lancé par le gouvernement français. « Quelles sont les finalités de cette affaire ? », demandait-il.

« Apprendre la Marseillaise à l’école ? L’absurde le dispute au grotesque. (…) Cette crispation sur les symboles nationaux est le symptôme le plus patent du malaise national transpirant à travers ce débat raté. »

Ce « coup de gueule » suscitait des réactions courroucées à Paris. Notamment au niveau officiel : Bernard Kouchner, le ministre français des Affaires étrangères, affirmait le lendemain : « Le ridicule tue un peu. J’espère qu’il ira bien. Il n’a jamais été vraiment facile, mais là… » Et le 17 février, Le Soir publiait une Carte blanche de Luc Rosenzweig ancien correspondant du Monde à Bruxelles, intitulée « Guy Verhofstadt a perdu une bonne occasion de se taire ».

Dans la Carte blanche que nous publions aujourd’hui, de concert avec De Standaard, Guy Verhofstadt s’explique longuement, et élargit sa réflexion à l’Europe.

« L’Europe sera post-nationale ou ne sera pas »

Carte blanche

Ma tribune sur le débat autour de l’identité nationale en France (Le Monde du 11 février) a suscité des réactions contrastées, d’un côté des centaines de lecteurs du journal approuvant la teneur de mes propos, de l’autre des critiques acerbes, le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, en tête.

Les arguments avancés étaient prévisibles. Ma tribune serait « une attaque dénigrante envers la République française ». Au contraire. L’article exprime une vive affection, mais un amour déçu, pour une France infidèle à son modèle. Ma seule cible était et demeure cette absurde initiative du gouvernement français de lancer un débat public sur « l’identité nationale ». Autre critique sans surprise : « un étranger » n’aurait pas le droit d’avoir une opinion sur un débat français. Y a-t-il meilleure preuve du caractère franchouillard de cette initiative que l’exclusion des « étrangers », des « non-Français » du débat ? Cela montre ce à quoi un débat sur l ‘« identité nationale » mène toujours, à savoir le nationalisme, l’exclusion de l’autre, la dénonciation de l’étranger.

Mais revenons au fond. Dans toute l’Europe, la polémique fait rage au sujet de l’identité sociale, culturelle ou politique. Et partout, ce thème est le dernier oripeau sous lequel se camouflent les nationalistes de tout poil. Ce que n’ont pas l’air de comprendre les autorités françaises, c’est que ce débat vise paradoxalement d’abord et avant tout à stigmatiser les valeurs républicaines que la France incarne et qu’elle a su imposer comme valeurs à l’Europe entière ! Les nationalistes ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, à voir la réaction ulcérée que cette tribune a suscitée de la part des extrémistes nationalistes flamands. Ceci devrait sonner comme un signal d’alarme pour les représentants de la République française. Car comment est-il possible que les héritiers de la Révolution française et des Lumières soient du même avis que les partisans les plus ardents du nationalisme ethnique ? Lesquels des deux ont tort ? Qui se trompe ?

Pour répondre, sollicitons le passé. À la fin du XVIIIe siècle, à la veille de la Révolution française, un violent débat s’est déroulé qui a marqué la pensée politique tout au long du XIXe siècle et une grande partie du XXe : la lutte entre Herder et Kant, entre le Volksgeist et les Lumières, entre l’âme de la nation, la glorification de sa propre identité nationale, la force supérieure de la coutume et de la tradition, et la foi dans les valeurs humaines universelles générales et impérissables. Comme Alain Finkielkraut le montre dans La défaite de la pensée, Herder peut être considéré comme le fondateur de la pensée « identitaire », laquelle se manifeste par la glorification de son propre caractère national, par le bannissement de mots d’origine étrangère, par la redécouverte de chansons folkloriques, ou encore le retour au passé et à l’« authenticité ». Tout cela serait nécessaire, disent ses adeptes, car les Lumières ont coupé l’homme de ses racines. Pour eux, la nation n’est pas un contrat social, une alliance de personnes indépendantes, mais une forme d’organisation supérieure qui transcende l’homme. Ce dernier ne façonne pas la société, il est né dans une communauté à laquelle il doit s’adapter. La nation est le souffle de la vie humaine. Sans la nation, l’homme meurt. Dans la

conception de Herder, il est même erroné de parler d’« êtres humains ». Il n’y a pas d’êtres humains. Il n’y a que des Français, des Allemands ou des Belges. C’est l’inconscient collectif, différent dans chaque société, qui est la force motrice de cette société. La découverte de l’« identité nationale » est ainsi la quête d’un inconscient collectif qui inscrit chacun dans un ensemble alors que la démocratie et la pensée rationnelle fragiliseraient la société.

Cette controverse serait restée un débat purement philosophique si, en 1789, la Révolution française n’avait éclaté et les Lumières, triomphé. Les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité ont été exportées par la France révolutionnaire à travers toute l’Europe. Si Napoléon a finalement été vaincu, les idées de la Révolution française et les Lumières n’ont pu être réprimées par les armes. Durant plusieurs décennies, deux Europe irréconciliables se sont affrontées. Une Europe éclairée, révolutionnaire et républicaine. Et une Europe conservatrice, traditionnelle et encore monarchique. Une controverse entre une vision essentiellement française, rationnelle et universelle de la société, et une approche émotionnelle et identitaire allemande. On naît allemand. On devient français. En exil en France, le poète allemand Heinrich Heine avait prédit une « réponse allemande » à la révolution française. Une réponse apportée en 1933 par Goebbels selon qui la victoire électorale des Nazis marquait « la fin de la Révolution française ».

La conquête de l’Alsace-Lorraine par les Allemands en 1870 illustre l’incompatibilité entre les valeurs républicaines et la notion d’« identité nationale ». Pour les Allemands, l’annexion était une question de propriété, légitime tant du point de vue de la race, de la langue que de la tradition historique. « Non », ont soutenu les Français, Renan en tête. S’il est vrai, disait-il, que les habitants de cette vieille province germanique appartiennent à la race allemande, leur volonté n’est pas d’appartenir à l’Allemagne, mais bien à la France. Et cette volonté est plus importante que leurs origines. Une volonté que les délégués de l’Alsace-Lorraine ont réitérée à l’Assemblée nationale française le jour où le traité qui convenait du transfert du territoire de la France vers l’Allemagne a été scellé. Par cette action, les Alsaciens ont montré que la conscience nationale ne provient pas d’un déterminisme inconscient comme toute la pensée « identitaire » le suppose, mais d’une décision indépendante.

La nation est un pacte, un « plébiscite chaque jour renouvelé », comme le dit Renan. L’homme n’est pas le prisonnier de son identité ou de la nation, mais il en est la justification. La relecture de Qu’est-ce qu’une nation ? suffirait aux actuels dirigeants français à se rendre compte à quel point ils se sont fourvoyés. La nation n’est ni une question de langue, de race, de religion, d’intérêts, de géographie, ou même de nécessité militaire, pas plus une question d’histoire commune, de faits irréfutables, d’accident historique, ou de vague sentiment d’unité. La nation est une question de solidarité consciente, une véritable décision de vivre ensemble sur la base des mêmes lois et principes. « Une nation suppose un passé, mais elle se résume dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. Un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de la vie. »

Est-ce que ça veut dire que l’« identité » n’est pas importante ? Qu’elle n’a pas de sens et que c’est un concept vide ? Non. Au contraire. Mais cette controverse n’en demeure pas moins un leurre. Ce qui était, au XVIIIe siècle, « les Lumières », s’appelle désormais « la mondialisation ». En ces temps incertains, sur cette planète en équilibre instable, la notion d’« identité » jouerait le rôle d’un phare ou d’une ancre. Ce serait vrai si les termes du débat sur l’identité n’étaient faussés. Car ses tenants présupposent que « l’identité » est une notion commune, collective. Une donnée qui s’applique à chaque personne d’une même communauté et qui a le même impact ou effet. Or ce postulat est faux.

Tout d’abord, il y a autant d’identités qu’il y a d’individus. Chaque personne est unique. Si on la classe dans une seule catégorie ou sous une seule étiquette, on ne lui rend pas justice, on lui nuit, on la réduit à un rouage (in)volontaire d’une machine qu’on appelle « la société ». Amartya Sen, dans Identité et violence, a clairement montré qu’il y a une différence essentielle entre l’identité unique, univoque que nous utilisons couramment dans la rhétorique politique, et les identités multiples qui peuplent le monde réel. L’identité unique et univoque est une illusion. Une illusion dangereuse résultant de notre désir de classifier le monde en termes de religion, de culture, de nation ou de civilisation. La foi dans cette illusion signifie ni plus ni moins que nous nions la capacité d’action de chacun sur son propre destin. En bref, que nous ne nous laissons pas le moindre choix sur ce que nous voulons vraiment être. Notre destin est un fait irrévocable, lié à l’identité univoque qui est pareille pour chacun au sein du même groupe. Selon Sen, face à la vision politique réductionniste et univoque de l’identité, il existe le libre choix. Cette liberté de choix n’est pas la même pour chaque individu, pas plus qu’elle n’est infinie. Le libre choix est soumis à des restrictions qui varient d’une personne à l’autre, limitations qui souvent trouvent

leur origine dans leur histoire. Mais la différence avec la vision réductrice de l’identité, c’est que l’homme construit, plus qu’il n’en hérite, son individualité et sa personnalité. L’homme est responsable de sa propre identité et de sa propre personnalité.

Au contraire, la recherche unidimensionnelle d’une identité collective est d’un tout autre ordre. Elle conduit à des « bunkers » ethniques, nationaux, culturels ou religieux, qui enferment l’individu. Ce concept « identitaire », cette « identité meurtrière » comme Maalouf l’appelle, conduit à la haine, à la violence, dégénère en émeutes dans nos quartiers et en guerres dans le monde. Le XXe siècle n’est pas si loin qu’il devrait nous instruire : la conséquence ultime de la pensée « identitaire », c’est Auschwitz. L’« identité » veut dire qu’on attribue à un groupe de personnes des caractéristiques spécifiques. « Différent » veut dire « autre ». Et « autre » n’est pas très éloigné de « ennemi ». Tous les nobles principes comme le droit, la tolérance et la non-violence sont uniquement valables au sein du groupe dominant, les « autres » en étant exclus. C’est l’« identité » qui a si longtemps empêché la Serbie de livrer ses criminels de guerre. C’est l’« identité » qui retient la communauté islamique mondiale d’excommunier Oussama ben Laden.

« L’identité » n’est donc pas une notion sur laquelle il est possible de construire une société pacifique et prospère. « L’identité » est le symptôme de notre incapacité à accepter le monde tel qu’il est. L’avenir de l’Europe ne réside en aucun cas dans une somme des identités nationales. « L’Europe des Nations » est un reliquat du passé, incapable de résoudre les problèmes, ni de jouer un rôle dans le monde multipolaire du XXIe siècle. En un mot, l’avenir de l’Europe et de l’Union européenne sera post-national, ou ne sera pas.