La Sonaca sacrifie pour « survivre »

PADOAN,BERNARD; JULY,BENOIT

Page 3

Vendredi 4 septembre 2009

Aéronautique 440 emplois supprimés à Charleroi, un séisme en Wallonie

Après plusieurs fuites savamment orchestrées vers la presse, le couperet est tombé à la Sonaca.

La direction du sous-traitant aéronautique qui emploie 1.700 personnes à Gosselies a annoncé, jeudi matin en conseil d’entreprise extraordinaire, son intention de supprimer 440 emplois, ceux de 300 ouvriers, de 120 employés et de 20 cadres.

« Les modalités sociales (prépensions, départs volontaires ou licenciements) devront être discutées avec les syndicats, dans le cadre de la procédure Renault », précise Bernard Delvaux, patron nommé à la tête de l’entreprise par l’actionnaire public wallon à l’automne 2008. « Notre but est de limiter les licenciements, mais il y en aura probablement. »

La Sonaca fait face à une forte baisse, de l’ordre de 35 %, de ses cadences de production en raison de la crise du secteur aérien (reports ou annulations de commandes des compagnies aériennes). Et estime dès lors devoir restructurer en dépit d’un carnet de commandes bien rempli à long terme.

Il faut donc « tenir » en attendant que les programmes en cours chez Airbus, Embraer ou Bombardier reprennent du tonus, d’ici un an, et que les futurs programmes (de l’A350 d’Airbus, par exemple) entrent en production d’ici deux ou trois ans.

« La baisse de charge s’est accentuée à partir de février, justifie Bernard Delvaux. Nous avions planifié des livraisons pour 1.200 avions en rythme annuel mais elles ont chuté à 800. Nous ne pouvons pas supporter cela, sans réduire drastiquement nos coûts. » L’entreprise, qui avait déjà fini 2008 largement dans le rouge, aurait déjà perdu 20 millions sur le seul premier semestre 2009.

Que se passera-t-il si la production devait encore chuter ? « Nous ne sommes pas dans ce scénario, poursuit Bernard Delvaux. Mais on voit des compagnies aériennes tomber en faillite (comme SkyEurope cette semaine, NDLR), ce qui risque potentiellement d’aggraver encore la situation. » Ces faillites alimentent en effet le marché de l’occasion, au détriment des commandes d’avions neufs.

Côté syndical, on cale net. « Imbuvable, dit Guglielmo Pastorelli, président de la délégation CSC. Il y a des alternatives aux pertes d’emplois, comme le chômage économique de longue durée ou la formation. Ce ne serait pas la première fois que la Sonaca restructure… pour réembaucher peu après, dans l’urgence, avec la reprise. »

Le propos est partagé par Serge Czernotta, président du Setca (cadres, FGTB). « Cette crise, même exceptionnelle, ne justifie pas tout. Partout où Bernard Delvaux est passé, il y a eu des restructurations. Or, il y a encore beaucoup de travail à faire en interne, sur le plan du management, pour améliorer la situation. »

Dans l’immédiat, les représentants syndicaux informent les équipes avant de tenir une assemblée générale, ce lundi. « On verra alors quelles actions seront à mener », prévient Vincent Marzolla, président de la délégation FGTB.

« On ne peut se passer d’une telle entreprise »

entretien

Henri Capron, professeur d’économie à l’ULB, est l’un des pères des cinq pôles de compétitivité wallons qui fédèrent les entreprises, centres de recherche et universités autour de projets industriels utiles au redéploiement de la Wallonie à long terme. Parmi ces pôles : la construction aéronautique.

La Sonaca se sépare du quart de ses effectifs, après avoir été recapitalisée par la Région wallonne, son principal actionnaire. Certains disent : « Arrêtons les frais ! »

Il y a indubitablement eu, pendant des années, des erreurs de gestion dont l’entreprise paie massivement le prix aujourd’hui. Mais il n’en reste pas moins que la Sonaca est un poids lourd incontournable du paysage économique wallon. Pas seulement en raison du nombre d’emplois concernés, mais parce qu’elle est à la pointe sur le plan technologique et parce qu’elle constitue un poids lourd du pôle de compétitivité wallon « Skywin ». La Wallonie, en ce compris de nombreuses PME, ne pourra pas faire de l’aéronautique une base de son redéploiement industriel en laissant tomber une entreprise de cette taille et de cette qualité.

Vous évoquiez des erreurs de gestion.

En ce sens que la Sonaca est trop fragile vis-à-vis des baisses de conjoncture, comme on le voit aujourd’hui. Avec les compétences dont elle dispose, elle aurait dû se diversifier il y a bien longtemps pour mieux supporter ces coups durs qui reviennent, on le sait, à intervalles réguliers car la construction aéronautique civile est un secteur cyclique. L’entreprise est encore beaucoup trop dépendante de deux ou trois donneurs d’ordre.

Fondamentalement, l’aéronautique est-elle vraiment un secteur d’avenir ?

Toutes les projections sont positives à long terme : le trafic aérien va continuer à croître dans les prochaines années, de manière structurelle. Même si la Wallonie n’est pas incontournable dans ce domaine, même si son pôle de compétitivité Skywin est d’ampleur bien moindre qu’en France, par exemple, il n’en reste pas moins qu’il y a des places à prendre, dans des niches à haute valeur ajoutée.

Je le répète : l’enjeu économique ne porte pas seulement sur la Sonaca, la Sabca, ou Techspace Aero (les autres poids lourds wallons du secteur, NDLR), mais sur les multiples PME qui gravitent autour de ces industriels et se sont inscrites avec eux dans des projets de recherche structurants à long terme.

Le prélude à d’autres restructurations ?

La restructuration en cours à la Sonaca est-elle le prélude à une curée sur le front de l’emploi ? On pourrait le penser vu que les vagues de licenciements sont souvent intervenues, par le passé, plusieurs mois après que le pic de la crise a été atteint.

« Pas de conclusions hâtives », relativise Jean-Marie Hoslet, secrétaire principal de la CSC-Métal du Hainaut. « A la Sonaca, il y a une restructuration tous les deux ans en moyenne, dans un secteur qui évolue de manière erratique en fonction non seulement des charges de production mais aussi du dollar. Plus globalement, il est clair que les grands donneurs d’ordre souffrent, comme Caterpillar dans les engins de génie civil, comme ArcelorMittal ou Duferco dans la sidérurgie. Mais notre sécurité sociale fonctionne bien : les mesures comme le chômage économique ont permis d’éviter trop de casse sociale, en attendant la reprise qui paraît arriver. »

L’avis est partagé, côté patronal, par Thierry Castagne, directeur général de la fédération Agoria Hainaut-Namur. « Un récent sondage parmi nos membres montre 46 % d’entre eux passent le cap sans trop de dommages, même si la chute d’activité a été massive jusqu’à la fin du premier trimestre », dit-il. « Quant aux autres, ils ne se préparent pas tous à restructurer, loin de là, car ils auront besoin de compétences au moment de la reprise. Certains envoient leurs ouvriers qui sont en chômage économique en formation : un millier de travailleurs en auront profité d’ici peu pour le seul bassin de Charleroi. »

Ceci étant, malgré quelques éclaircies présageant une sortie de crise, le ciel reste très sombre. Si la plupart des grandes entreprises ont les reins suffisamment solides pour tenir le coup, c’est moins vrai pour leurs nombreux sous-traitants. « C’est chez eux que les craintes sont les plus vives. Ils sont en train de manger leurs fonds propres et, pour certains, c’est la faillite qui se profile si le redémarrage n’intervient pas rapidement », poursuit Thierry Castagne qui, plutôt que de grosses annonces comme celle la Sonaca, craint donc davantage la multiplication des restructurations de plus petites dimensions.

C’est ce côté « caché » de la crise que met en exergue Antonio Di Santo, président de la FGTB-Métal Hainaut-Namur, qui cite le chiffre de 1.600 pertes d’emplois dans cette région depuis l’été 2008, dans les fabrications métalliques et la sidérurgie. Quatre fois le volume de l’annonce de la Sonaca, donc. « Les intérimaires et les travailleurs sous contrat à durée déterminée (CDD) sont les grands oubliés », souligne-t-il. « Chez Caterpillar, il y avait 800 CDD avant la crise. Ils ne sont plus que 160 aujourd’hui. Ces jeunes, pourtant bien formés, sont maintenant jetés comme des Kleenex. Il s’agit là aussi de restructurations, même si elles sont camouflées. »

29.927

Les chiffres

C’est selon le comptage effectué par la FGTB, le nombre de pertes d’emplois effectives ou annoncées en Belgique depuis le début de la crise financière, il y a un an.

1.100

En Wallonie, c’est Arcelor Mittal qui a frappé le coup le plus rude avec l’annonce en avril 2009 de 1.100 pertes d’emplois dans la phase à chaud liégeoise. Il faut y ajouter 300 pertes d’emplois à Marcinelle et Châtelineau.

394

Autre restructuration touchant durement la Wallonie : UCB a annoncé 550 suppressions d’emplois fin août 2008, environ 400 sur le site de Braine-l’Alleud.