LA WALLONIE ENCADRE SES BALS ET SA JEUNESSE

BOKHORST,HERMINE

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Mardi 13 février 1996

La Wallonie encadre ses bals et sa jeunesse

La violence et la drogue confisquent les bals populaires. Les communes cherchent la

réplique.

Les projecteurs cisaillent l'obscurité à la recherche d'on ne sait quelle cible. Le rouleau compresseur des basses se met en branle. Your House is my House, incante une voix électronique. Sous le dôme des spots, l'installation vomit un nuage de fumée. Le stroboscope hache les mouvements frénétiques des danseurs aux visages rougis. L'ambiance chauffe. L'odeur de sueur se dissout dans les effluves aigres de bière, le parfum musqué du hasch s'insinue. Sur la scène, le maître de cérémonie, le DJ «Rêve de nuit», actionne les curseurs en provoquant des vagues parmi le millier de jeunes venus samedi s'éclater au bal du basket à Remouchamps.

Hé, ho, ho, ho. La salle enchaîne, se déchaîne. Les couples se forment. Les solitaires discutent en se hurlant dans les oreilles. Un joint circule. Quatre gamines à peine pubères font timidement leur entrée, au rythme d'un sirtaki dopé à 180 Bpm (battements par minute).

Devant la porte, un malabar chauve en uniforme de stock américain fouille les arrivants. Un groupe de jeunes beurs se fait refouler... Ce sont ceux de la bande de Droixhe, diagnostique Damien, éducateur de proximité de la Teignouse, une ASBL qui travaille dans la région d'Ourthe-Amblève. Les jeunes râlent, palabrent dehors. Quelques ados du village les observent du coin de l'oeil : Ils n'entreront pas. Ils viennnent à chaque fois foutre la merde ici, à Remouchamps. Ils entreront. Après avoir troqué leurs vestes de cuir contre un revêtement de sport et parlementé longuement avec les videurs. Ils se regroupent dans un coin de la salle. Les autres s'écartent.

La locomotive musicale poursuit son train d'enfer. Vers deux heures du matin, elle emprunte l'allure tortillard des slows langoureux. Une demi-heure plus tard, les lampes se rallument. Tout le monde descend : comme la plupart de ses collègues, le bourgmestre a instauré un couvre-feu à 2 h 30. Dans la lumière grêle, les jeunes repartent, visages hagards aux pommettes roses, laissant derrière eux la salle boueuse jonchée de gobelets en plastique éventrés. Pas de bagarre. La fête a gagné.

- A tout moment, ça peut dégénérer, explique Damien, qui travaille dans les soirées depuis sept ans. Il connaît tout le monde et parle avec les uns et les autres. En cas de problèmes, ces jeunes de 13 à 25 ans savent qu'ils peuvent passer à la Teignouse.

- Depuis deux ou trois ans, je constate qu'ils boivent beaucoup plus et très vite, comme pour se soûler rapidement. La consommation de cannabis augmente aussi énormément et l'ecstasy a fait son apparition. La gamine en noir, là-bas, en a pris. Je vois cela à ses yeux grands ouverts. Elle est surexcitée, pas dans son état normal.

La violence, si elle a toujours existé dans ce type de manifestation, a provoqué un choc dans la région, quand, voici quatre ans, un adolescent a été tué lors d'une bagarre à Sprimont.

- L'année dernière, ça a pété vraiment à la fête du vin de Ferrières : on a retrouvé des battes de base-ball et des machettes !, souligne Damien. Mais ces derniers temps, les autorités communales ont instauré des mesures pour limiter la violence dans les bals. C'est-à-dire l'allumage des feux en douceur à 2 h 30, la présence d'un « service de sécurité» qui filtre les entrées et surveille la salle, l'utilisation de gobelets en plastique pour des consommations servies par des adultes, etc.

- Nous essayons de faire de la prévention en discutant avec les organisateurs, relève Cyrille Tahay, bourgmestre de Comblain-au-Pont. Nous avons constaté que certains disc-jockeys drainent des bandes extrêmement violentes. Les bagarres sont également plus fréquentes quand ils tournent des musiques «hard» et quand ils utilisent des systèmes d'éclairage particuliers (stroboscopes).

PENSER À TOUT

Ces mesures se retrouvent dans le «vade-mecum» du bal sans risque, élaboré par Françoise Géron-Coster, chercheuse en criminologie à l'ULg. Celle-ci insiste également sur la suppression des mousses et fumées qui peuvent occasionner des bousculades et handicaper une éventuelle intervention des forces de sécurité ou de secours. Elle relève aussi qu'il est important d'avoir un téléphone ou un GSM dans la salle parce que, bizarrement, les organisateurs l'oublient souvent. Et, primordial, agir sur la violence en amont, sur les bandes. Car si un verre de trop peut provoquer une altercation que l'on peut parfois contenir, la venue de groupes de hooligans ou de jeunes des cités s'avère bien plus compliquée à gérer.

Les bandes, Promoconcept, une société spécialisée en surveillance des festivités, les connaît bien :

- Ils sont entre vingt et cent dans ces groupes, explique Jean-Claude Thomé. Ils viennent des quartiers défavorisés de Droixhe, de Cheratte-hauteur et de Cheratte-bas, d'Ans, de Saint-Nicolas. Ils ont entre 15 et 18 ans. Mais parfois, on en trouve des plus jeunes. Comme le petit Rachid : il avait 9 ans !

- Dans les bals, les jeunes sont en hyperstimulation sensorielle, analyse Patrick Gysen. L'obscurité, la fumée, la musique, l'alcool, la drogue : les sens sont complètement chamboulés. C'est un état propice à la violence. De plus, dans une bande, il y a un phénomène de déresponsabilisation. La personne ne se perçoit plus comme un individu, elle est anonyme. Parfois, toute la salle devient une bande et se retourne contre le service de sécurité.

Les anges gardiens de Promoconcept ont dès lors élaboré toute une stratégie d'intervention : pas d'uniforme qui suscite des tensions; ne pas se laisser entraîner par l'ambiance; convaincre le DJ de baisser la musique et d'allumer la lumière en cas de «bousculade» - ce qui s'avère difficile quand le maître de cérémonie est en transe; ne pas refuser les jeunes sur un «délit de faciès» afin d'éviter les problèmes à l'extérieur; tenter le dialogue plutôt que l'expulsion de force... Ou aller voir les bandes dans leur quartier.

Pff ! Tout un programme, pour permettre à des jeunes de s'amuser.

- Parfois je me demande... songe Françoise Géron-Coster. Il faut bien sûr régler ce problème de violence qui est plus ou moins important. Ou est-ce une manière pour les autorités de régler la moralité de leur commune et de leur jeunesse ?

HERMINE BOKHORST