Le « Belge » de Guantánamo est un jeune Syrien de 31 ans

LALLEMAND,ALAIN

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Samedi 17 octobre 2009

Janko a passé 7 ans et 4 mois dans la prison de Guantánamo. Le 8 octobre, cette victime des talibans arrivait chez nous. « Le Soir » retrace son enfer.

Il s’appelle Janko ; il a 31 ans. L’ex-détenu de Guantánamo que la Belgique accueille depuis ce 8 octobre est un Syrien d’origine kurde qui a, par erreur, été épinglé le 14 janvier 2002 par le FBI comme l’un des « terroristes les plus recherchés ».

L’homme a été arrêté par les troupes américaines lors de la chute de Kandahar en Afghanistan. Le FBI a alors pensé avoir appréhendé un terroriste important sans parvenir à l’établir.

Janko a passé 7 ans et 4 mois dans la prison de Guantánamo, avant d’être finalement mis totalement hors cause par une juridiction américaine. La justice étasunienne estime alors que sa place n’était pas à Guantánamo.

Son dossier militaire et judiciaire révèle en effet qu’il s’agit d’une personne doublement victime : victime des talibans et d’Al-Qaïda, qui l’ont torturé parce qu’ils pensaient que Janko était un « espion des Etats-Unis et d’Israël » ; puis victime du Pentagone : les Américains l’ont torturé à Kandahar, puis détenu plus de sept années à Guantánamo.

Son crime ? Etre resté 18 jours dans le camp d’entraînement « Al-Farouq » d’Al-Qaïda, dans la région de Kandahar.

Depuis un peu plus d’une semaine, Janko se trouve en Belgique sous une nouvelle identité.

P.3 De Guantánamo

à melsbroek, l’histoire

de Janko, un homme

torturé à trois reprises

Janko, de Guantánamo à Melsbroek

Diplomatie L’ex-détenu accueilli par la Belgique est un jeune Syrien innocent

RéCIT

L’ancien détenu de Guantánamo qu’accueille la Belgique depuis ce 8 octobre est une double victime d’Al-Qaïda et du régime d’exception de Guantánamo. Syrien d’origine kurde, celui que nous appellerons Janko (surnom qui a sa préférence), a dû attendre d’avoir 31 ans pour être reconnu innocent, ce 22 juin par un tribunal régulier, des charges que faisait peser sur lui le gouvernement des Etats-Unis.

Dans le même jugement, le tribunal de district du District de Columbia ordonnait « toutes démarches diplomatiques nécessaires et appropriées pour faciliter » sa libération effective. Un retour en Syrie étant délicat, son avocat Stephen R. Sady déclarait au Washington Post souhaiter que les Etats-Unis trouvent un « sanctuaire » pour Janko. Voilà qui est fait : l’homme se trouve en Belgique depuis un peu plus d’une semaine, sous une nouvelle identité.

La Belgique a-t-elle fait un bon choix ? Oui. Les dossiers militaire et judiciaire de Janko, de même que l’analyse de son dossier par Amnesty International - Londres, nous racontent l’histoire d’un homme dont l’arrivée en Afghanistan est une énigme, mais dont les souffrances répétées, elles, ne sont pas niées, même pas par le Pentagone.

Janko passe son adolescence aux Emirats arabes unis et ne gagne l’Afghanistan qu’au tout début 2000. Il a 22 ans et s’implante d’abord à Kaboul. Que va-t-il y faire ? Le gouvernement américain estime qu’il voulait y rejoindre « les talibans ou Al-Qaïda », bref devenir un « ennemi combattant » : une phraséologie que le Pentagone laissera tomber ultérieurement. En tout cas, Janko nie avoir gagné ce pays pour y « mener le djihad ».

Ce qui est acquis, c’est que Janko (sans avoir trop le choix ?) va passer cinq jours dans une maison d’accueil de combattants talibans et de combattants d’Al-Qaïda, et qu’il va aider à y nettoyer des armes. Il l’avoue. Il serait ensuite emmené « involontairement » jusqu’au camp d’entraînement Al-Farouq, l’un des principaux camps d ’entraînement d’Al-Qaïda, situé dans la région de Kandahar. Il affirme qu’à cet endroit il ne recevra « rien d’autre » qu’un entraînement à l’arme légère, après quoi, au dix-huitième jour, il lui sera demandé de quitter le camp.

Pourquoi ? Les chefs d’Al-Qaïda en sont venus à le soupçonner d’être un espion américain. La suite des événements n’est pas contestée par le Pentagone : tant les talibans que des responsables d’Al-Qaïda vont torturer Janko durant trois mois (lire par ailleurs), le battre, l’électrocuter, le brûler. C’est à cette époque qu’il lui est donné ordre de livrer – face caméra – une confession où il reconnaît être un espion « à la solde des Etats-Unis et d’Israël ». Nous y reviendrons.

Puisqu’il est techniquement en aveux, les talibans vont se débarrasser de lui : ils le transportent à la prison de Sarpusa (Kandahar), une geôle du régime taliban où Janko va croupir, non plus 18 jours mais près de 18 mois, en compagnie de milliers de détenus de l’Alliance de Nord, la seule force qui résistait alors au régime islamiste.

A l’époque, la prison de Sarpusa est un mouroir, un endroit où de nombreux détenus meurent en détention : « Les prisonniers étaient nourris avec presque rien, note le jugement américain libérant Janko, et la prison était surpeuplée, insalubre et ne disposait pas d’assez de soins médicaux. »

Mais le 7 octobre 2001, comme on le sait, la coalition emmenée par les Etats-Unis entame la guerre d’Afghanistan : Kandahar s’embrase. Au fur et à mesure de l’avancée des troupes étrangères, les talibans perdent le contrôle du pays : en décembre 2001, ils abandonnent la prison de Sarpusa, et Janko est un homme libre. A genoux, mais libre.

C’est alors que se produit un autre quiproquo. Bien entendu, Janko n’a pas d’endroit où loger. Avec quatre autres détenus étrangers – qu’on appellera les « cinq de Kandahar » – il décide de demeurer dans la prison. C’est là que les découvre en janvier 2002 un journaliste du Times de Londres, notre confrère Tim Reid, qui accepte de les mettre en contact avec les forces de la coalition.

Las. Au même moment, à Kaboul, se passe un épisode étrange : dans les décombres de la maison d’un opérationnel d’Al-Qaïda (Mohammed Atef), cinq cassettes vidéo sont retrouvées, dont plusieurs sont le fait de véritables candidats au martyre. Et les Américains les visionnent… Dans le lot, il y a celle de Janko, obtenue sous la torture, où il annonce non pas sa candidature au martyre, mais le fait d’être un « espion ». Sans attendre, le 17 janvier à Washington, le procureur général lance la chasse à ces « martyrs potentiels » : le visage de Janko fait son entrée dans la liste du FBI des « terroristes les plus recherchés »

C’est ainsi qu’en janvier 2002, Janko s’est retrouvé détenu durant une centaine de jours à la base américaine de Kandahar, y a été à nouveau battu, et d’autant plus malmené que son profil était monté en épingle par le FBI. Puis, comme tant d’autres, un avion l’a emmené à Guantánamo où il est resté détenu plus de sept années…

Détenu à Cuba, Janko passera à travers plusieurs processus de révision de son statut, toutes improductives en raison – semble-t-il – de la vidéo retrouvée en janvier 2002 à Kaboul. Il est attesté qu’il ne pouvait pas avoir une connaissance préalable des attentats du 11 Septembre 2001. Il est également établi qu’il a été torturé. Rien ne bouge.

Mais Janko sera le premier détenu à faire usage du droit à être confronté, devant un tribunal, aux éléments de preuve qui justifient sa détention. Le 28 mai 2009, en audience, on étudie enfin les détails du dossier militaire. 25 jours plus tard, Janko était « libre ».

Un homme maltraité à Kaboul, à Kandahar puis Guantánamo

Ainsi, Janko aura été maltraité à trois reprises. « D’abord à Kaboul et Kandahar, où les talibans, aussi bien que des officiels d’Al-Qaïda, m’ont soumis à des tortures brutales et des menaces de mort durant de langues, pénibles et effrayantes sessions d’interrogatoire. » Ces tortures incluaient « de fortes bastonnades, des chocs électriques, des suspensions au plafond de ma cellule, de la torture dans l’eau, frapper la plante de mes pieds avec une canne, frapper mes mains avec la crosse d’un fusil, me priver de sommeil (…). Ils éteignaient également leurs mégots sur mes jambes » (transcription d’Amnesty International).

C’est dans ce contexte qu’a été tournée la vidéo de « Janko espion », une vidéo qui, aux yeux des Américains, était aussi grave que celle des « candidats-martyrs » puisqu’elle établissait l’existence d’un contact entre Janko et Al-Qaïda avant sa détention par les talibans.

Une fois détenu à Kandahar par les Américains, Janko dit « avoir été très maltraité » : ils l’ont « frappé sur le front, menacé de lui arracher les ongles, privé de sommeil, exposé à des températures très froides, forcé jusqu’à l’épuisement à courir avec ses chaînes, fait faire des pompages, des abdos, garder des positions douloureuses durant des heures, menacé avec des chiens policiers », etc.

Il y eut ensuite Guantánamo, dont Janko a jusqu’ici assez peu parlé.