LE BELGE QUI VA VOIR LA CROISETTE EN ROSE

HONOREZ,LUC

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Mercredi 7 mai 1997

Le Belge qui va voir la Croisette en rose

Premier film du réalisateur belge Alain Berliner, «Ma Vie en rose» (1), inscrit à la Quinzaine des Réalisateurs, va faire du bruit en 1997 !

Cette histoire d'un petit garçon de 7 ans (Georges Du Fresne), qui veut être une fille et s'habille en sorte de réaliser son rêve, montre comment une famille peut tomber dans la guigne parce qu'un de ses membres est différent et que cette diffférence n'est pas acceptée par l'entourage.

«Ma Vie en rose » oscille entre la comédie et frôle le drame, ce que rendent admirablement des acteurs tels Michèle Laroque, Jean-Philippe Eccofey, Daniel Hans-sens et Laurence Bibot. Le style de Berliner, proche d'un Almodovar moins touffu, est étonnamment personnel et belge... Le quotidien y est traversé d'onirisme mais d'un onirisme moins doux que celui de Jaco Van Dormael : Berliner utilise l'imaginaire - attendez-vous à être surpris par une sorte de poupée Barbie - pour critiquer la société et cracher de l'acide dessus !

De quels horizons venez-vous ? A 34 ans, on a déjà un passé.

- J'ai suivi les cours de réalisation à l'Insas. Puis, j'ai surtout travaillé comme scénariste. D'abord en Belgique sur «Koko Flanel», le film de Stijn Coninckx. Des trucs en France aussi, pour la télé surtout, où j'étais parfois «nègre » de certains auteurs. J'ai aussi travaillé comme directeur de séries sur «Adrien Lesage», une suite de téléfilms avec Samy Frey.

Et du scénario, vous êtes passé à la réalisation.

- Oui. Et ce n'est pas un mauvais biais. Longtemps, je ne me suis pas cru capable d'être metteur en scène. Puis, je me suis lancé avec deux courts métrages, «Le Jour du chat», un bide, et «Rose», avec Clémentine Célarié et Daniel Hanssens, qui a été bien accueilli parce que j'osais y mettre en place ce qui était mon univers.

«Ma Vie en rose», est inclassable. Comédie? drame ? Apparition de l'onirisme grinçant sur la réalité ?

- Je me pose la question. La première partie s'apparente à une comédie et la seconde à un drame... Le petit garçon de 7 ans, qui pense qu'il était une petite fille, fait basculer tous les genres narratifs. Il y a une leçon pourtant, qu'on a dû tous apprendre, et c'est dur même si son intitulé est simple : la vie n'est pas toujours un bouquet de roses.

Ce film est à la fois hyperréaliste et très stylisé...

- Pour vous donner un raccourci, je vous dirai que c'est un film qui commence comme du Tim Burton et se finit dans l'atmosphère de Ken Loach !

Il y a vraiment deux «mondes» dans le film : l'une qui se réfère directement à «Edouard aux mains d'argent», de Burton, et l'autre à «Kess», de Loach. Par le montage, le découpage, les couleurs, la narration qui, peu à peu, changent on passe d'un film dans un autre... pour le prix d'un ! Si Tim Burton n'avait pas réalisé «Edouard aux mains d'argents», je n'aurais jamais osé développer mes idées sur le cinéma...

Vous avez eu du flair en engageant Michèle Laroque. Cette année, elle a explosé dans le coeur du public.

- Quand je l'ai choisie, elle n'en était pas là. Elle m'intéressait parce que, comme Clémentine Célarié, elle est une comédienne de... comédie qui peut jouer des situations très dramatiques, ce qui n'est pas donné à tous les acteurs comiques.

C'est votre premier festival?

- Oui, oui. Cannes, c'est le rêve maximal de cinéma qu'on peut avoir. C'est aussi beaucoup de bruit et d'agitation; surtout depuis que les télés y font monter le moindre blanc d'oeuf en une montagne de neige. A Cannes, malheureusement, on parle du cinéma en tant qu'événement et non plus comme un art.

Mais, pour mon film, quelle chance énorme. Moi, le petit Bruxellois à Cannes, ah...

Comment est-on choisi pour la Quinzainedes réalisateurs ?

- On présente son film au directeur de la section Pierre-Henri Deleau. Il vous appelle et dit oui ou non. Aussi simple que ça ! Du coup, je suis invité aux frais du festival.

Cannes est encore un endroit où le miracle de la reconnaissance peut arriver d'une seconde à l'autre. Voyez «Toto le héros», «C'est arrivé près de chez vous», «Le Huitième Jour», «La Promesse».

- Je sais pas, j'espère. Je serai à Cannes tel un enfant dans un magasin de jouets où je pourrais tout choisir. Je dois me pincer en pensant que je vais concourir pour le prix de la Caméra d'or, décerné à un premier film.

Avec la palme d'or, c'est le prix le plus important depuis quelques années.

- On me le dit. Mais je ne me fais guère d'illusions car Johnny Depp et Jean-Hugues Anglade lorgnent aussi la récompense avec leur première mise en scène. De plus, Depp a Marlon Brando comme interprète ! On verra. C'est mon premier festival de Cannes et je n'ai pas une tête de bête à concours. Le médaillé de service n'est pas mon profil. Je suis déjà tellement heureux d'avoir été sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs. Que ma joie demeure!

A Cannes, comment résumerez-vous le «message» de «Ma vie en rose» pour les journalistes étrangers ?

- Comme le rapport entre la réalité que se fabriquent les gens et le réel qui est vraiment nous. Comme un film sur la différence aussi.

J'expliquerai aussi qu'il faut bien regarder les mouvements de la caméra qui varient avec les... variations du récit. J'adore les mouvements de grues et d'appareils que je fonds dans une approche très colorée de l'image. Mais tous ces éléments techniques ne servent qu'à renforcer l'émotion des acteurs. Ah, oui, toute ma mise en scène est centrée par rapport au regard et aux sensations du petit garçon qui se sent fille et voit que cette attitude mène sa famille au drame parce que les «gens bien» n'acceptent pas qu'on soit différent d'eux.

A quels réalisateurs belges dites-vous merci ?

- Avoir travaillé avec Stijn Coninckx, l'auteur de «Daens», m'a beaucoup appris. Je suis très sensible au cinéma de Jaco Van Dormael. Et surtout à la manière dont André Delvaux a traité le réalisme magique. Delvaux a montré combien, en Belgique, le rêve et la réalité s'interpénètrent avec force et évidence. Les tableaux de Magritte m'ont aussi influencé. Je suis très belge dans ma façon de tourner. C'est-à-dire qu'on sent un « décalage» et un «déséquilibre» dans mon film. Cela doit tenir à ma vocation première qui rôdait autour du rêve d'être un musicien. Jeune homme, je faisais du rock sur scène. J'ai même enregistré des 45 tours, au début des années '80, avec Michel Clair. Aucun succès ! Et si je suis entré à l'Insas, c'est par une sorte de vocation cinéphilique : voir, encore et encore, des films. Puis, lors des études, vint seulement le goût de m'impliquer vraiment dans cet art.

LUC HONOREZ

(1) Séduits, dix jours avant le démarrage de Cannes, les Américains de Sony Classics ont acheté «Ma Vie en rose» pour le distribuer aux Etats-Unis.