Le budget belge, bon élève européen

DEMONTY,BERNARD; BERNS,DOMINIQUE

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Mercredi 6 janvier 2010

La Belgique a terminé 2009 avec un déficit de près de 20 milliards d’euros. Un chiffre astronomique, mais qui n’est pas la traduction d’un dérapage incontrôlé. En tout état de cause, par rapport aux estimations prévues à l’automne il n’y a pas de mauvaise surprise. Traduction : c’est grave mais tout était, pour ainsi dire, prévu. Ces résultats ne sont d’ailleurs pas dramatiques au regard de la situation dans les autres pays d’Europe. D’après Melchior Wathelet, secrétaire d’Etat au Budget, nous serions d’ailleurs un des premiers pays à avoir inversé la tendance, en amorçant la réduction du déficit.

P.2 L’édito

P.3 nos informations

Un déficit grave, mais c’était prévu

Finances publiques En Belgique, il s’élève à 20 milliards d’euros en 2009

Les chiffres sont cyniques. Ce mardi, on apprenait que les valeurs bancaires, Dexia, Fortis et KBC connaissaient un regain de vigueur, de près de 4 %. Mais au même moment, les déboires financiers de l’Etat fédéral, à qui les banques doivent une partie de leur salut, se confirmaient. D’après des chiffres provisoires de l’administration, dévoilés dans la presse financière, le déficit de la Belgique pour 2009 avoisinerait les 5,9 %, soit 20 milliards d’euros, environ.

1Pourquoi un déficit aussi élevé ? C’est évidemment la crise qui plombe les finances publiques. Avec le ralentissement économique, un double phénomène se produit. Les dépenses sociales augmentent, en raison notamment de la hausse du chômage. Et, dans le même temps, les recettes fiscales diminuent. Celles-ci s’élèveraient à 86 milliards en 2009, soit une baisse de 10 % par rapport à 2008. L’effondrement de la Bourse pèse lourd pour le budget de l’Etat. Les recettes du précompte mobilier perçu sur les dividendes ont chuté de 33,5 %. La fonte des bénéfices des entreprises est également une mauvaise nouvelle pour l’Etat, car les versements anticipés ont également dévissé (– 27 %). Contacté par nos soins, le secrétaire d’Etat au Budget, Melchior Wathelet confirme les chiffres, qui doivent toutefois être encore affinés dans les jours qui viennent. « L’année 2009 a été mauvaise, nous le savions. Nous avons subi les chiffres de croissance les plus bas depuis 1929. Il n’est pas étonnant que nous subissions un déficit aussi élevé. » Le cabinet du Premier ministre, Yves Leterme, tient des propos similaires. « Les chiffres correspondent aux estimations du budget 2010 – 2011, dit le porte-parole d’Yves

Leterme. D’autre part, on prévoit un déficit de 5,9 %, alors que la Banque nationale tablait en décembre sur 6,1 %. C’est un peu mieux. Enfin, la moyenne de l’eurozone est de 6 %. Nous nous situons donc un peu en deçà. »

2C’est grave ? Oui et non. Oui, parce que ce déficit est le plus élevé que la Belgique ait connu depuis 1993. Et oui, parce qu’avec sa dette élevée, la Belgique ne peut pas se permettre des trous budgétaires de cette ampleur. Non, parce que les résultats qui ont filtré ce mardi sont dans la ligne de ce que le gouvernement avait (publiquement) annoncé, lorsqu’il a confectionné les budgets 2010 et 2011, en octobre dernier. « Nous avions tablé, pour 2009, sur un déficit de 5,8 %. Et il semblerait qu’on se dirige vers 5,9 %. Nous n’étions donc pas loin de la réalité », dit le secrétaire d’Etat. Ces résultats ne sont, du reste, pas dramatiques au regard de la situation dans les autres pays de l’Union. « En outre, ajoute Melchior Wathelet, avec les efforts que nous avons décidés en octobre, nous sommes l’un des premiers pays à avoir inversé la tendance, en amorçant la réduction du déficit. Les estimations qui nous arrivent démontrent que nous respectons notre ligne, qui doit nous emmener vers un retour à l’équilibre en 2015. »

3Les impôts vont-ils augmenter ? Au vu de cette situation budgétaire très difficile, la Belgique va-t-elle prendre des mesures draconiennes pour renflouer ses caisses, comme des hausses d’impôt ? « Ce genre de décision n’est pas à l’ordre du jour, dit Melchior Wathelet, qui rappelle que la Belgique a déjà produit des efforts substantiels en octobre dernier. « Nous sommes même parvenus à ficeler un budget pour deux ans. »

En revanche, d’ici à juin, un contrôle budgétaire s’imposera. Avec des mesures désagréables ? Pour l’instant, il n’en est pas question, puisque les derniers chiffres confirment la trajectoire que le gouvernement avait escomptée en octobre.

4Les Régions vont-elles contribuer à l’effort budgétaire ? Oui. Le principe est acquis depuis cet été. Mais un épineux problème reste en souffrance : comment répartir l’effort entre les entités fédérées et le fédéral ? D’ici à la fin du mois, la Belgique devra remettre une version amendée de son pacte de stabilité à l’Union européenne. Contiendra-t-il la répartition du boulet ? Pas sûr. Dans un climat communautaire tendu, certains sont partisans de ne pas rentrer dans les détails, pour ne pas enclencher une bataille juste avant le règlement éventuel de BHV. D’autres estiment au contraire qu’il serait sain pour les finances qu’un accord soit conclu. Réponse à la fin du mois.

« L’équilibre en 2015, seule politique raisonnable »

analyse

Un déficit à 5,9 % du PIB, c’est le plus mauvais résultat depuis 1993. Est-ce grave ? « C’est tout à fait normal, compte tenu de la conjoncture », répond Paul De Grauwe, professeur d’économie à la KU Leuven. « Nous avons connu une baisse historique du PIB. Une telle récession a naturellement pour effet de faire chuter fortement les recettes de l’État. Et dans ces conditions, les déficits augmentent de façon significative. » Comme le résume Robert Deschamps, des Facultés Notre-Dame de la Paix, à Namur : « Une récession, cela signifie moins de recettes pour l’État, et plus de dépenses, notamment les dépenses d’allocations de chômage. » C’est le cas dans tous les pays.

Paul De Grauwe note que pour la Belgique, « l’effet primordial, c’est la chute des recettes de l’État, dans la mesure où les mesures de relance ont été plus modestes que dans d’autres Etats-membres de l’Union et aux Etats-Unis. Nous avons profité des plans de relance des autres pays, l’Allemagne et la France au premier chef. » Il rappelle que le sauvetage des banques ne s’est pas traduit, chez nous, par une augmentation du déficit, mais de la dette publique.

En Belgique, cet autre indicateur important de l’état de santé des finances publiques s’est fortement et rapidement dégradé, passant de 80 % du PIB à près de 100 %. À nouveau, c’est également le cas dans les autres pays.

De sorte que la pression monte pour que les gouvernements réduisent leurs dépenses… et l’on voit les marchés financiers, non sans cynisme, redoubler leur surveillance sur les États qui ont dû dépenser et s’endetter pour sauver les systèmes bancaires et financiers.

Mais selon Paul De Grauwe et Robert Deschamps, la reprise reste fragile et l’erreur à ne pas commettre, c’est celle des autorités japonaises qui, au milieu des années 90, avaient cassé la reprise timide de l’économie de l’Archipel, notamment en remontant prématurément la TVA.

Comme l’explique Paul De Grauwe, « La conjoncture n’est actuellement soutenue que par deux facteurs : la reconstitution des stocks qui avaient fondu au plus fort de la récession ; et les plans de relance. Mais ce sont deux facteurs temporaires. Y a-t-il des processus endogènes capables de remettre les économies sur les rails de la croissance ? Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Espagne…, les ménages sont fortement endettés et privilégient l’épargne sur la consommation. Les entreprises ne se pressent pas pour investir. Quant aux économies émergentes, et en particulier la Chine, elles sont très dépendantes des exportations. Le risque est réel de voir les économies replonger en récession si les grands pays mettent trop rapidement en œuvre des politiques d’austérité. »

« Il est fort probable que la croissance reste très faible, de l’ordre de 1 %, durant quelques années », ajoute Robert Deschamps.

Dans ce contexte, nos deux interlocuteurs sont unanimes : le principe d’un retour en douceur à l’équilibre budgétaire – d’ici à 2015, en Belgique – est la seule politique raisonnable.

Cela dit, « il ne faut pas mettre tout sur le dos de la crise », note Robert Deschamps. « Les finances publiques belges connaissaient des problèmes structurels bien avant l’entrée en récession. » Il faut en effet rappeler que la situation budgétaire ne s’était pas fondamentalement améliorée depuis 2000, année où nos finances publiques avaient retrouvé l’équilibre. Et que, contrairement aux précédents gouvernements, les coalitions Verhofstadt I et II avaient relâché l’effort budgétaire.

« Le Fonds de vieillissement, rappelle l’économiste namurois, n’a pas été suffisamment alimenté. » Et les finances des entités fédérées, au niveau francophone, étaient déjà plombées avant la crise. « Dès juin 2008, la Wallonie savait qu’elle n’aurait plus de quoi financer le prolongement du Plan Marshall en 2010 ; la Communauté française, qu’elle n’aurait plus de marges budgétaires pendant plusieurs années ; et Bruxelles prévoyait un déficit jusqu’en 2015 ! »

Agir en douceur, mais agir. Car il importe de maîtriser la dette publique. Certes, pour le moment, « la prime de risque payée par l’État belge sur sa dette reste limitée : 32 points de base de plus que l’Allemagne », note Paul De Grauwe.

Mais « nous allons devoir faire face au vieillissement des populations, au défi environnemental et à la fin de l’énergie à bon marché, dans un contexte où les taux d’intérêt vont remonter en raison de la hausse des besoins de financement des États », prévient Robert Deschamps.