Le butin des fourgons blanchi dans un abattoir Le «boucher des fourgons» s'était recyclé en boucher des Carpates... Avant de fuir à nouveau vers l'Amérique latine? Comment survit-on dans une bande de tueurs? La coopération belgo-roumaine est-elle en danger?

LALLEMAND,ALAIN

Page 15

Lundi 4 mai 1998

Le butin des fourgons blanchi dans un abattoir Le «boucher des fourgons» s'était recyclé en boucher des Carpates... Avant de fuir à nouveau vers l'Amérique latine?

BRASOV

De notre envoyé spécial

C'est presque le bout de l'Europe, quelque part en rase campagne de Transylvanie, là où ni le régime de Ceaucescu ni la révolution de 1989 n'ont pu améliorer la voirie. Des bâtiments en blocs et briques cernés de grillages, avec poste de garde et dogues danois en faction. Nous sommes à l'abattoir de Racosul de Sus, à soixante kilomètres au nord de Brasov, où sont traités chaque jour une dizaine de vaches et porcs achetés dans la région. Une fois les viandes préparées et la charcuterie prête à être consommée, elles alimentent une société d'import-export de Brasov, la Tidobenar Impex SRL, joint-venture dont il n'y aurait rien à dire si, depuis juillet 1995, elle n'était la copropriété d'un certain... Francisc Bancsa, chef d'un gang de braqueurs qui ont ensanglanté le Namurois de 1988 à 1997 (voir nos éditions de samedi).

Au début, le gardien de l'abattoir fait semblant de ne pas comprendre nos questions: Le proprio, ici, c'est «Johnny», alias Guguianu, l'associé de Bancsa. Avant d'admettre: Oui, j'ai vu les images de son arrestation à la télé. Mais ce n'est qu'après qu'on a su qu'il avait investi dans cette affaire.

Sur papier, cette «affaire» pèse un peu moins de 40 millions de lei (750.000 F) pour un chiffre d'affaires de plus de 3 milliards de lei (56 millions de francs), et Bancsa n'y a investi que 10.000US$ (360.000 F) en juillet 1995 via la Banca agricola. Le minimum absolu pour qu'un étranger entre dans une société roumaine (1).

Seulement voilà: non seulement Bancsa n'a pas de revenus légitimes, mais, en outre, les investissements ne cadrent pas - et de loin - avec le capital social. La part de Bancsa dans les attaques de fourgons (Rhisnes, La Bruyère, etc.) se trouve donc plus que probablement ici. Si ses complices ont choisi l'Espagne ou l'Italie - la justice namuroise a retrouvé des traces d'investissements immeubles dans ces pays et les a fait saisir - Bancsa, lui, a investi au pays natal. Au procureur général de Brasov - qui cite d'ailleurs ce chiffre en réquisitoire -, il parle de 700.000 marks (14,3millions de francs) ramenés au pays, dont 70.000DM (1,4 million) investis dans l'abattoir. Sans compter l'achat préalable d'une Toyota de 110.000DM (2,25 millions de francs), qu'il dit maintenant avoir revendue pour une transaction liée à des Kalachnikovs saisis chez lui.

Les Roumains cherchent à savoir où l'argent sale a été injecté. Ainsi, au coeur de la ville, la soeur de Bancsa occupe un appartement intéressant qui vaut 150 à 170 millions de lei (un peu plus de 700.000 francs) et qui n'a pas été enregistré pour cette somme. Mais si la soeur admet avoir reçu de nombreux cadeaux de son frère (téléviseur, etc.), la justice ne peut pas démontrer que l'appartement a un lien quelconque avec de l'argent sale.

BANCSA DIT AVOIR COMMIS

QUATRE HOMICIDES

D'ailleurs, quand on fréquente Bancsa, le silence et la discrétion sont des vertus cardinales. Son ancien complice Pascal Terwagne, 35 ans, l'a appris à ses dépens: le 7 mars 1996, selon les propres aveux de Dimitri Awoust, il a été abattu par Bancsa et Awoust. Terwagne était trop «flambeur»... Trop visible, trop dangereux.

Est-ce pour cette même raison de discrétion que Bancsa ne partageait pas le gâteau en Roumanie avec ses complices? Pourtant, ils sont tous (ou presque) passés par Brasov, et notamment Goffart, Awoust et Ruzzu. Juliana Bancsa les connait tous.

Mais il n'y a pas que l'argent qui intrigue les autorités roumaines. Revenons à la préfecture de Brasov, à quelques mètres du monument aux martyrs de la révolution de 1989. La préfecture est elle-même inscrite dans l'Histoire, puisqu'elle était le siège du parti communiste dans cette ville et connut, dès 1987, l'invasion d'une foule ouvrière en colère. Après quoi les jours de Ceausescu furent comptés.

Au deuxième étage siège le parquet de la cour d'appel, dont le procureur général, Nicolae Vasilescu, a hérité du dossier Banc -sa.

Pour lui, les intentions malignes de Bancsa en Roumanie ne font aucun doute: non seulement le truand disposait d'une liste d'objectifs économiques (sidérurgie, mines, etc.) qui auraient pu être la cible d'autant de nouveaux braquages, mais, en outre, un neveu coïnculpé a admis que Bancsa lui avait expliqué le maniement des fusils-mitrailleurs Kalachnikov et leurs spécificités techniques. Or il faut savoir qu'en Roumanie le compte bancaire reste une exception: la grande majorité des gens est payée en espèces. On imagine ce qu'un nouveau gang Bancsa aurait pu faire comme dégâts en Roumanie...

Hors procédure, Bancsa aurait signalé au procureur général d'autres faits inquiétants: il parle de complicité «à l'intérieur de la poste belge ou des téléphones» qui lui auraient permis de connaître le parcours des fourgons blindés. C'est un complice, également, qui aurait averti Bancsa de l'imminence d'une opération policière contre lui, et permis au truand de fuir la Belgique avant les perquisitions de février 1997. Bancsa affirme aujourd'hui aux Roumains qu'il s'apprêtait à partir pour l'Amérique du Sud.

Enfin, toujours selon le procureur général qui cite un entretien informel avec le truand, Bancsa avoue avoir tué de ses propres mains quatre personnes dont deux complices. Formellement, la justice belge ne retenait, jusqu'à présent, que l'homicide contre Pascal Terwagne...

Bref, les Roumains en sont convaincus: la coopération judiciaire bilatérale est nécessaire et bénéficiera aux deux Etats. Bucarest est prêt à recevoir une commission rogatoire dans les formes, voire - car la possibilité légale existe en Roumanie - à rassembler un magistrat de chacun des deux pays pour travailler de concert sur le dossier Bancsa. Reste, aux yeux de la justice roumaine, une grande interrogation: pourquoi la Belgique, qui est à l'origine de ce remue-ménage, ne dénonce-t-elle pas dès maintenant les faits belges à la Roumanie?

ALAIN LALLEMAND

(1) Belgo-roumain, Bancsa aurait pu devenir actionnaire de nationalité roumaine. Mais sa société aurait alors perdu les avantages fiscaux d'une joint-venture.

Comment survit-on dans une bande de tueurs?

Le mardi 25 février 1997, dans un bois de Ferooz, les forces de l'ordre belge retrouvent le corps sans vie d'un ancien paracommando, marié et père de deux enfants: Pascal Terwagne, 35 ans. C'était l'un des hommes de Bancsa, abattu, semble-t-il, par Bancsa lui-même. Dans une bande de braqueurs, les amitiés, les vies humaines pèsent décidément de peu de poids.

Et pourtant, sur photo, ils ont tous l'air de jouir sans réserve de la vie: Marc Goffart, fort et barbu, devant une tablée de fête; Bancsa lui-même, en habits de noces... Juliana Bancsa continue à égrener pour nous les photos-souvenirs qui ont échappé aux perquisitions roumaines.

Tiens, voici réunis sur une plage du Sénégal les deux hommes qui, pour la justice belge, ont assassiné Pascal Terwagne: Dimitri Awoust, biceps tatoués sous le soleil de Casamance, et son «boss», Bancsa. Qui percera le mystère de cette bande et de neuf années de crimes?

Francisc est revenu ici en Roumanie quand sa mère est morte, puis quand sa tante est morte, se rappelle sa soeur Juliana. Il n'avait pas l'intention de s'installer ici, même si, après 1995, il y passait des mois entiers . Je ne le vois pas comme un homme violent. Un homme qui aime tellement les enfants, qui me réprimandait toujours pour que je sois plus polie, plus modérée... je ne peux pas le croire.

Les autres membres de la bande? J'ai entendu parler de Ion Inczé, mais je ne le connais pas. Ion et Francisc ont fait de la boxe ensemble, à l'école professionnelle, en Roumanie, avant 1979. Inczé a eu des problèmes en Belgique il y a cinq ou six ans, et Francisc lui a payé son avocat.

Ruzzu, je le connais. C'est lui qui accompagnait Francisc la première fois qu'il est revenu en Roumanie après la révolution. Puis il est revenu en 1992, lorsque la mère de Francisc est morte. Dimitri, lui, était marié, avait un enfant. Quant à Marc Goffart, je connais sa femme, son père, je suis allée chez lui en Belgique. Un type agréable, mais difficile à supporter. Mou.

Le plus intelligent? Dimitri (après mon frère, bien sûr). C'était le plus ouvert d'esprit, le plus maniéré.

Juliana n'a plus revu son frère depuis l'avant-veille de son arrestation. A trois heures du matin, Francisc l'appelle et lui propose de s'achever au cognac roumain, chez son associé. Depuis, il y a eu les images à la télévision, les perquisitions, et ce mot: «teroristul»...

A.L.

La coopération belgo-roumaine est-elle en danger?

L'enquête sur le gang Bancsa a été exemplaire. La détermination des limiers de la section judiciaire de la police communale de Namur était un premier atout, et ce n'est pas pour rien que l'opération s'appelait «Furet» (avec un «F» comme «fourgon»). C'était là, disons, un hommage personnel au chef de la section. La complète coopération de cette police, de la BSR et de la police judiciaire de Namur était un second atout. Enfin, le palais de Justice n'a pas ménagé ses efforts: au lendemain du mandat d'arrêt international lancé à charge de Bancsa, l'Italie, l'Espagne, la France, l'Allemagne, le Luxembourg, la Roumanie se sont vu adresser des commissions rogatoires extrêmement précises, qui ne laissaient que peu de place aux lacunes et erreurs de procédures.

La Roumanie non plus n'a pas à rougir: Bancsa est à l'ombre, son importance n'est pas sous-estimée, et Brasov ignore superbement tout arriéré judiciaire. Tout en disposant d'un traitement respectueux des droits de la défense, qui, en Belgique, pourrait se vanter d'arrêter un truand international et de le traduire en justice, sur le fond, dans les septante jours?

Mais, alors que CNN et TV5 diffusaient sur les écrans de télévision roumains l'évasion de Dutroux, comment expliquer au parquet général de Brasov que les faits belges n'aient toujours pas été officiellement dénoncés, et que la commission rogatoire belge se fasse toujours attendre? La situation semble à ce point enlisée que la chambre du conseil de Namur a accepté dernièrement de relâcher les complices de Bancsa, la défense ayant argué fort à propos que leur détention dépassait le délais raisonnable. La Chambre des mises en accusation s'est opposé à cette décision vendredi dernier, mais il faudra bien que le dossier belgo-roumain évolue... Alors?

Alors, il y a une explication à l'absence de commission rogatoire jusqu'à ce jour: l'équipe est prête - a déjà demandé ses visas début mars, nous confirmera le consulat roumain -, mais la Roumanie demande la communication d'une liste complète et détaillée des questions que la Belgique entend poser à Francisc Bancsa. Questions et sous-questions incluses. Exotique? Qu'importe, il faut s'y résoudre: en milieu de semaine dernière, le parquet de Namur avait rédigé quelque 300 questions, mais la liste n'était pas close.

Deuxième point de friction: les faits belges ne sont toujours pas dénoncés officiellement à la Roumanie. A l'époque où la nationalité de Bancsa était incertaine (il est belge pour la Belgique, belge pour la Chambre de commerce de Brasov, mais belgo-roumain pour la justice roumaine), on pouvait comprendre que la Belgique préfere, par considération pour les victimes, s'en tenir à la thèse d'une condamnation par défaut en assises, ou veuille décrocher son extradition. Mais, à partir du moment où la Roumanie réagit vigoureusement envers ce «national» et démontre implicitement la haute considération dans laquelle elle tient les éléments d'enquête belges, cette non-dénonciation devient suspecte. Et cette non-dénonciation est de la responsabilité du parquet général de Liège.

Lequel défend la position suivante: dénoncer les faits à la Roumanie équivaut à dessaisir le juge belge, alors que l'instruction belge n'est pas terminée. Clôturons donc l'instruction dans notre pays - y compris une commission rogatoire en Roumanie - après quoi les faits pourront être dénoncés sans réserve à Bucarest. Dont acte.

Formellement, il n'y a pas urgence. Mais qu'on ne nous réponde pas, d'ici juillet, que Liège et Brasov n'ont pu s'accorder sur les suites du dossier. Ce qui serait du plus haut ridicule.

A. L.