Le chaos, ultime issue de la tragédie grecque ?

BERNS,DOMINIQUE

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Samedi 26 mai 2012

La Grèce est aujourd’hui le paria de l’euro. Son exclusion est ouvertement évoquée. Ce pays, entend-on aussi, n’aurait jamais dû rejoindre le club. Est-ce vrai ? Quels sont les ressorts de la tragédie grecque ?

Acte 1 Décision politique

« On ne ferme pas la porte à Platon. » En 1979, le président français Valéry Giscard d’Estaing obtient gain de cause face aux dirigeants allemands opposés à l’entrée de la Grèce dans la Communauté européenne. Ils la jugent trop arriérée, économiquement et politiquement. Mais Giscard soutient une autre vision de l’Europe, où les raisons politiques doivent l’emporter sur les raisons économiques : pour lui, il s’agit d’aider la Grèce à fortifier sa démocratie, six ans après la chute du régime des colonels.

Une vingtaine d’années plus tard, lors de l’introduction de l’euro, alors que l’on sait que l’intégration dans la Communauté et les transferts n’ont pas permis de réformer fondamentalement le système politique et l’économie, on juge encore une fois la Grèce trop importante politiquement pour être laissé en dehors – et négligeable économiquement (avec un produit intérieur brut représentant moins de 1 % du PIB européen). Et en 2001, deux ans après les autres, la Grèce rejoint la monnaie unique.

Une décision politique, dont beaucoup disent aujourd’hui qu’elle fut une erreur. L’opinion est défendable, dans le chef de ceux pour qui la construction européenne est, avant tout, celle d’un grand marché. Ceux, au contraire, qui ont la vision d’une Europe politique doivent reconnaître que l’erreur ne fut pas d’admettre la Grèce dans la Communauté, puis dans l’Union monétaire, mais de n’avoir pas suffisamment fait pour aider (et pousser) les Grecs à réformer leur système politique et leur système fiscal, les deux piliers d’un Etat-Nation moderne et démocratique.

Acte 2 Années d’aveuglement

Car, après l’entrée de la Grèce dans la zone euro, les aveugles sont rois. Les « marchés financiers », dans lesquels l’Europe persiste encore à voir des vigiles de la discipline budgétaire, ramènent les taux d’intérêt grecs tout près des taux allemands. Les agences de notation, dont on sait depuis 2008 la prescience, suivent, comme un seul homme. C’est que les Cassandre, alors, auraient été accusées de miner l’euphorie qui, en Europe, comme de l’autre côté de l’Atlantique, avait saisi le monde financier.

Les autorités européennes – Commission et Banque centrale – ferment les yeux. Pourtant, les signaux d’alerte ne manquent pas. Le déficit de la balance courante grecque, qui atteint 7 % en 2002, se dégrade : jusqu’à 15 % en 2004. La Grèce, où les dettes privée et publique s’accroissent à grande vitesse, est toujours plus dépendante des créanciers extérieurs. Et la compétitivité de l’économie se dégrade. Mais les élites européennes n’y voient aucun danger… Et il n’y en a, en apparence, aucun,... tant que les capitaux étrangers affluent. (Sauf que l’histoire financière est pleine de flux qui cessent brutalement, comme en Asie en 1997.)

Et l’on sait que l’État grec bidouille ses comptes. En 2004, un audit montre que le déficit public, en 2001, n’était pas de 1,4 % du PIB, mais de 3,7 % ; et qu’il atteint désormais 5,3 % – et non 1,2 %. On y apprend aussi qu’Athènes, avec l’aide (intéressée) de Goldman Sachs, a camouflé une partie de sa dette via des « swaps ». Cet audit, pourtant, tout le monde s’assied dessus. (Il faut dire que la plupart des États, même l’Allemagne, la France ou la Belgique, usent, durant ces années-là, de divers artifices pour flatter leurs comptes publics, bien que dans une moindre mesure que la Grèce.)

Acte 3 Voici la « crise grecque »

Pourtant, à l’automne 2009, quand le nouveau Premier ministre socialiste Georges Papandréou reconnaît officiellement que la Grèce a systématiquement maquillé ses comptes publics, avant son entrée dans l’euro, comme après ; et que le déficit ne sera pas de 6 %, mais de 13 % du PIB, l’Europe, les marchés et les agences de notation jouent la grande scène de l’épouse trompée.

Et, alors que la spéculation se déchaîne au début de 2010, les dirigeants européens tergiversent plusieurs mois avant de s’entendre sur une réponse commune à ce qui n’est toujours que la « crise grecque » – et encore : incapables de gérer leur propre maison, ils sollicitent la participation du Fonds monétaire international (FMI).

Ils accusent les Grecs d’avoir trop longtemps vécu au-dessus de leurs moyens et, en mai 2010, en échange de prêts de 110 milliards d’euros, imposent la mise en œuvre de mesures d’austérité drastiques, dont personne ne peut ignorer qu’elles frapperont durement et quasi exclusivement les catégories sociales les plus faibles économiquement ; et qu’elles plongeront le pays dans la récession, rendant d’autant plus difficile l’assainissement des comptes publics.

C’est une formidable occasion manquée. La Grèce devait réformer, et sa législation fiscale, et son administration fiscale – pour lever plus d’impôts, plus équitablement. Elle devait aussi fortifier son économie, la réindustrialiser. Des réformes en profondeur exigeant du temps et méritant le soutien des partenaires. La promesse de Giscard pourrait, alors, être tenue. Mais l’Europe choisit de punir.

Acte 4 Punition,

deuxième…

Au premier semestre 2011, les chiffres sont catastrophiques. L’économie grecque s’effondre. Après avoir reculé, en 2009, de 3,3 % en termes réels, le PIB baisse de 3,7 % en 2010 ; et le recul promet d’être plus important encore en 2011. Parallèlement, les finances publiques se dégradent : de 129 % du PIB en 2009, la dette publique monte à 145 % en 2010 et devrait dépasser les 160 %. Plus personne ne croit que la Grèce pourrait à nouveau se financer sur les marchés en 2012. Autrement dit : le plan a échoué.

À qui la faute ? Athènes est toujours le coupable idéal. Le gouvernement grec est accusé de n’avoir pas appliqué les mesures d’austérité avec suffisamment de détermination ; et d’avoir traîné à mettre en œuvre les privatisations exigées par ses « tuteurs ». Commencent alors de longues, très longues négociations sur un deuxième plan de soutien, qui appliquera les mêmes recettes (austérité et privatisations), mais s’accompagnera cette fois d’une « participation du secteur privé ».

À la fin du mois de février dernier, in extremis (sans soutien additionnel, la Grèce serait en défait de paiement à la mi-mars), un accord est obtenu : 130 milliards d’euros de prêts seront accordés à la Grèce jusque fin 2014. Et les détenteurs privés de titres souverains grecs acceptent une annulation partielle de la dette.

Officiellement, la Grèce est sauvée. On fait semblant d’y croire. Personne ne pense que la Grèce sera tirée d’affaire d’ici trois ans. Le plan, assure-t-on, permettra de ramener le ratio dette publique sur PIB, actuellement supérieur à 160 %, à… 120,5 % en 2020, un niveau prétendu « soutenable » à long terme, mais jugé, aujourd’hui insoutenable pour l’Italie. Allez comprendre… Et cet objectif a toute chance de ne pas être atteint, car la « trajectoire » de la dette publique grecque est extrêmement sensible aux hypothèses de croissance et de déficit budgétaire retenues. Et ces hypothèses sont très, très optimistes.

Car la Grèce est en dépression : le PIB a chuté de 15 % depuis le début de la crise ; et il baissera encore de 5 % (au moins) cette année. Qu’est-ce qui pourrait nourrir un retour de la croissance dans un pays affligé d’une déflation massive des salaires et où plus de 20 % de la population active (et plus de la moitié des 15-25 ans) est au chômage ? Pas la demande intérieure. Les exportations alors ? Difficile à croire dans une conjoncture européenne qui risque d’être durablement déprimée par l’austérité généralisée.

Acte 5 Les Grecs disent « non »

Tout au moins, l’Europe peut-elle souffler, ayant rangé le « problème grec » au frigo. Le temps (un an, deux ans) de s’occuper des deux autres pays sous perfusion, l’Irlande et le Portugal, et, surtout, de l’Espagne et de l’Italie, deux « poids lourds » désormais en première ligne. Mais, pour cela, il faut que les Grecs subissent sans se révolter l’austérité, les réductions de salaires, les coupes dans les pensions et dans les remboursements de médicament, l’envolée du chômage et la faillite de milliers d’entreprises.

Or, dimanche 6 mai, les électeurs grecs disent « non » au « mémorandum » – les conditions drastiques imposées par l’UE et le Fonds monétaire international (FMI) en échange de nouveaux prêts. Ils sanctionnent le Pasok (gauche) et Nouvelle démocratie (droite), en coalition depuis novembre ; et votent massivement pour les partis opposés au « mémorandum », notamment pour le Syriza, l’équivalent du Front de gauche français, devenu deuxième parti du pays.

Réaction des « partenaires » européens : si la Grèce refuse le « mémorandum », elle n’aura plus un sou ; elle sera condamnée au défaut de paiement et jetée hors de la zone euro. L’Union monétaire, assure-t-on, est désormais assez résistante pour supporter le choc d’une sortie grecque. Officiellement donc, la balle serait aux mains des Grecs eux-mêmes.

Épilogue Rendez-vous le 17 juin

L’Europe bluffe-t-elle ? À tout le moins, sa stratégie semble être la suivante : transformer le scrutin du 17 juin en référendum sur l’appartenance à la zone euro. Car la plupart des Grecs ne souhaitent pas abandonner la monnaie unique.

Mais accepteront-ils pour autant la poursuite d’une politique d’hyper-austérité qui frappe d’abord les salariés, les pensionnés et les moins aisés – alors que les plus riches, champions de l’évasion fiscale, sont largement épargnés ? Et qui ne laissait augurer qu’une dépression profonde et durable, dans laquelle l’assainissement des finances publiques va rester une cible mouvante, s’éloignant toujours plus à mesure que des « mesures de rigueur » sont mises en œuvre pour les atteindre ?

La tragédie grecque, c’est cette alternative entre un « plan de soutien » européen qui n’ouvre aucune perspective positive de redémarrage économique dans un délai raisonnable de quelques années et se traduira par un recul politique (les 7 % obtenus par le parti néonazi Aube dorée en offre un avant-goût) ; social (l’exacerbation des inégalités) ; et économique (une dépression durable) ; et un abandon de l’euro qui plongerait la Grèce et l’Europe dans le chaos.