Le choc de deux mondes à Cancún Le choc de deux mondes Pour sauver le « Ben Laden round » Pique-nique sur fond de commerce équitable Un concert des nations à couteaux tirés

REGNIER,PHILIPPE; STAGIAIRE

Page 1;8

Mercredi 10 septembre 2003

Le choc de deux mondes à Cancún

PHILIPPE REGNIER,

envoyé spécial à Cancún

Combien seront-ils ? Dix mille ? Le double, comme l'annonce une rumeur ? Davantage ? La question taraude les responsables mexicains, alors que des milliers de paysans convergent vers Cancún, venus de Mexico, du Chiapas, de l'étranger, pour manifester ce mercredi contre l'ouverture de la cinquième conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Nous serons dix mille, jauge Rosa Angelina Flores qui, dans le centre-ville, participe depuis lundi à un Forum international paysan. Une caravane est partie ce week-end de Mexico, avec 2.000 personnes, mais on ne sait pas combien de manifestants ils agglutineront en cours de route !, observe un syndicaliste français. Ils sont déjà des centaines à débattre des effets du libre-échange sur le monde agricole. La Casa de la Cultura, où se tient la rencontre, a pris un air de Porto Alegre.

Dans le parc, des tentes sont dressées pour abriter les contestataires. « Nous sommes à Cancún pour demander de sortir l'agriculture de l'OMC », proclame un calicot.

Le sommet de l'OMC s'ouvre ce mercredi, en présence du président du Mexique Vicente Fox, tandis que le secrétaire général des Nations unies Kofi Annan, initialement annoncé, a finalement préféré rester à New York pour déminer la crise irakienne.·

Suite page 8

Lire aussi page 17

Le choc de deux mondes

Suite de la page 1

REPORTAGE

PHILIPPE REGNIER, envoyé spécial à Cancún

Les 146 Etats membres de l'organisation tenteront, d'ici dimanche, de s'accorder sur le programme de négociations de libéralisation des échanges marchands, dont ils avaient convenu le principe lors de leur précédente réunion en novembre 2001, à Doha. Ils espèrent ainsi fouetter une croissance économique en berne. Un mauvais résultat serait une mauvaise nouvelle pour l'économie mondiale, prévient le commissaire européen au Commerce, Pascal Lamy. Mais la tâche paraît immense, tant les divergences restent profondes, entre pays riches et pays en développement, comme entre pays industrialisés.

Cancún, ce sont deux mondes. D'un côté, une ville-champignon entourée de marécages, créée de toutes pièces fin des années 70 dans un village de pêcheurs mayas pour désengorger Acapulco, et tout entière tournée vers le tourisme de masse. De l'autre, une langue de sable blanc léchée par le turquoise de la mer des Caraïbes, large de 400 mètres, longue de 20 km, succession d'hôtels tape-à-l'oeil pour touristes en goguette, centre commerciaux, restaurants à hamburgers et night-clubs kitsch - la guitare en carton-pâte plantée devant le « Hard-Rock Café » doit bien mesurer quinze mètres de haut. Cette procession de temples de la consommation, sorte de vitrine de la globalisation aux airs de parc d'attractions, est séparée de la terre ferme par une lagune.

Deux ponts, au nord et au sud, relient à la terre la zone hôtelière. C'est là que se trouve le centre de Conventions où se déroule le sommet, qu'il sera aisé d'isoler. Depuis dimanche, une armée d'ouvriers, suant sous la chaleur tropicale, dresse un mur de grillages autour du centre. Une forteresse.

Vingt mille membres de forces de l'ordre, réputés pour leur poigne, sont chargés de veiller au grain. Le spectre des affrontements violents, en fin de cortège, lors du sommet de l'OMC à Seattle (1999), est encore présent dans les mémoires. Une autre manifestation, contre « la globalisation tirée par les multinationales et la militarisation », est annoncée pour samedi.

Les paysans qui défilent aujourd'hui protestent contre les ravages de l'Accord de libre-échange nord-américain (Alena), qui a mis sur la paille, disent-ils, des milliers de cultivateurs submergés par les exportations de l'industrie agroalimentaire des Etats-unis voisins. Ils viennent notamment du Chiapas distant d'un millier de kilomètres, cette région pauvre du Mexique où le « subcomandante » Marcos avait lancé la rébellion et entamé son combat pour les droits des indigènes. Les zapatistes seront là, mais leur chef, qui n'est plus apparu en public depuis 2001 ? Mystère...

L'OMC, une institution plus tangible que la « globalisation », avec ses sommets, ses dirigeants, ses lobbies d'entreprises, focalise ainsi la colère des critiques de la « mondialisation capitaliste ultralibérale ». Ces altermondialistes dénoncent comme la peste les effets pervers d'accords commerciaux jugés inégaux, qui ont imposé davantage de sacrifices au Sud qu'au Nord, creusant le fossé entre pays riches et pauvres, au mépris du respect de l'environnement ou des droits des travailleurs. Malgré la mondialisation, observent-ils, le chômage augmente et la pauvreté est loin d'être éradiquée - 1,2 milliard d'êtres humains tentent de survivre avec moins d'un dollar par jour.

Dans l'autre camp, on dit au contraire que cette déroute n'est pas due à trop de commerce, mais à un volume d'échanges insuffisant. C'est l'Afrique subsaharienne, largement privée de cette mondialisation, qui souffre le plus. La globalisation a relevé les niveaux de vie, parce qu'elle est un puissant moteur de la croissance économique, fouettée par la concurrence internationale, l'accès aux capitaux, la productivité accrue. De plus, arguent les gouvernements, l'OMC offre un cadre de gouvernance mondiale, qui doit permettre de rééquilibrer les accords, là où effectivement, des iniquités ont pu se développer. Les négociations lancées à Doha ont d'ailleurs été baptisées de « cycle du développement ».

Les contestataires et beaucoup de dirigeants du Sud, en privé ou en public, n'y croient pas, dénonçant un jeu de dupes. Alors, « nids de serpents » ou « pot d'or », les deux significations, paraît-il, du nom de la ville en indien maya ? Et pour qui ? C'est l'enjeu de Cancún.·

Pour sauver le « Ben Laden round »

* Les négociations libre-échangistes de l'OMC ont cinq jours à Cancún pour sortir de l'ornière. * Tous les grands sujets de discussion révèlent de gros différends.

PHILIPPE REGNIER,

envoyé spécial

CANCÚN

Un journaliste asiatique l'a un jour qualifié de « Ben Laden round ». Le cycle de négociations décidé par les Etats membres de l'Organisation mondiale du commerce à Doha en 2001 doit beaucoup aux attentats antiaméricains du 11 septembre. Confrontés à une économie mondiale (déjà) chancelante, les dirigeants du monde étaient convenus deux mois plus tard au Qatar que, décidément, il fallait serrer les rangs. Et qu'un accord, comme le soutenait Washington, s'imposait au nom de... la lutte contre le terrorisme : la liberté de commercer, c'est un peu la liberté tout court.

On revenait pourtant de loin. La précédente tentative d'engager de nouveaux pourparlers libre-échangistes avait spectaculairement échoué à Seattle, fin 1999 aux Etats-Unis. Sur fond de manifestations d'un jeune mais déjà puissant mouvement altermondialiste, les principaux « blocs » s'étaient quittés fâchés, sans décider de lancer ce fameux « Millenium round ». Américains et Européens s'étaient étripés, sur l'agriculture surtout, tandis que le Sud se rebiffait, repoussant un « diktat » des riches, alors qu'ils représentent les trois quarts des Etats membres.

A Doha, tout autre ambiance : les contestataires étaient bannis et, sur fond de paranoïa sécuritaire, on décida d'entamer de nouvelles négociations. Au prix d'une annonce finement tactique, à quelques heures de la fin, confirmant le droit des pays pauvres à produire des médicaments génériques bon marché pour faire face aux crises sanitaires, tous se mirent d'accord pour lancer un ambitieux « round du développement ». Il s'agissait d'organiser l'intégration complète des pays en développement dans le système international, rappelle un négociateur européen.

Mais les négociations engagées début 2002 patinent. Les tensions sur la guerre en Irak ont longtemps paralysé les débats. Ce n'est qu'en mai que les Etats-Unis ont semblé s'impliquer à nouveau dans les travaux de l'organisation multilatérale. Parallèlement, les Quinze réussissaient à s'accorder sur une réforme de la politique agricole commune, en phase avec leurs engagements à l'OMC. A Evian, en juin, les dirigeants du G8, les huit principales puissances industrielles, s'engageaient à sauver Cancún : le commerce, terrain de réconciliation...

Aujourd'hui, pourtant, on n'est quasi nulle part, malgré l'accord engrangé le 30 août, qui complète la déclaration de Doha sur les génériques - et dont la « praticabilité » est déjà mise en doute par des acteurs du terrain comme MSF. Tous les autres grands sujets de discussion révèlent de profondes divergences entre les Etats membres.

Le projet de déclaration ministérielle rédigé par le président du conseil exécutif de l'organisation regorge de « crochets » et a déjà été dénoncé par de nombreux participants.

L'agriculture, cruciale pour les pays en développement, reste la traditionnelle pomme de discorde. A Doha tous s'étaient entendus pour davantage ouvrir leurs marchés aux produits agricoles, en abaissant les droits de douanes. Et à réduire, sinon éliminer les subsides publics à l'agriculture, qui faussent la concurrence et détruisent les petites agricultures des pays pauvres. Mais à l'ouverture du sommet, on est loin d'avoir trouvé un terrain d'entente sur les chiffres et le calendrier, chacun renâclant à « lâcher » ses agriculteurs.

Autre dossier délicat, au coeur de l'« agenda de Doha pour le développement » : le traitement spécial à consentir aux pays du Sud, surtout aux pays « les moins avancés ». Là aussi, c'est la bagarre quand il s'agit d'identifier la liste des bénéficiaires. De nombreux pays en développement sont également très réticents à ouvrir des négociations sur de nouveaux sujets, dont la libéralisation des investissements ou des disciplines en matière de marchés publics. Le Sud estime que ces règles bénéficieront surtout aux pays riches.

Les 146 Etats membres de l'OMC se mettent à table à Cancún pour tenter de rapprocher leurs points de vue d'ici à dimanche. Vu l'ampleur de la tâche, cinq jours, c'est peu pour conclure le « cycle », comme prévu, en janvier 2005. Et les proches des négociations lèvent les yeux au ciel quand on les interroge sur la probabilité de respecter le délai.·

Pique-nique sur fond de commerce équitable

C'est dans le cadre des actions « Ne vendez pas notre monde » que de nombreuses organisations francophones et néerlandophones (Attac, Oxfam, Opération 11.11.11...) se sont retrouvées mardi autour d'un pique-nique, dans le parc du rond-point Schuman, à Bruxelles. Cette action s'inscrivait dans le cadre des manifestations de protestations internationales que suscite chaque réunion de l'OMC.

Cette plate-forme bruxelloise exige une définition exacte des secteurs visés par l'AGCS (Accord général sur le commerce des services) qui sera débattu à Cancún. Elle souhaite un débat télévisé portant sur sept points : la réforme fiscale, l'OMC, le droit à la concurrence, l'AGCS et son article 17, la taxation financière, les paradis fiscaux et le secret bancaire.

Arnaud Zacharie, directeur de recherche au CNCD (Centre national de coopération au développement), estime qu'il faut agir localement en pensant globalement. Il faut établir des règles de commerce équitable entre le Nord et le Sud mais surtout rompre avec la logique de marchandisation de secteurs comme l'éducation, la santé, l'eau, ou encore les semences.

La sénatrice Isabelle Durant (Ecolo) estime pour sa part qu'il faut établir un lieu, un endroit d'arbitrage qui n'est pas celui où la règle est créée. Celui qui instaure la règle ne peut la contrôler. En ce sens, le CNCD est favorable à la mise en place d'organismes contraignants telle une Organisation mondiale de l'environnement ou un Conseil de sécurité sociale de l'ONU. Ce dernier contrôlerait la validité des règles prises par l'OMC. Ainsi, l'OMC serait une véritable organisation mondiale du commerce et non une organisation commerciale du monde.

Evelyne Huytebroeck, secrétaire fédérale d'Ecolo, s'est réjouie de la présence massive de membres du parti et de celle du député européen des Verts, Pierre Jonckheer. Son groupe parlementaire a fait voter une résolution qui demande explicitement que les secteurs de l'éducation, la culture et la santé n'entrent pas dans les discussions de l'AGCS.·

F.T. (st.)

Un concert des nations à couteaux tirés

On ne vote pas à l'OMC. Les décisions y sont prises par « consensus ». Donc... la foire d'empoigne est la norme. Les pays riches mènent le bal, et surtout les deux géants du commerce que sont les Etats-Unis et l'Union européenne. Depuis Seattle, ils savent cependant qu'ils doivent compter avec la capacité de résistance des pays du Sud. Revue des troupes en présence sur le « ring », aiguillonnées par de puissants groupes de pression : monde de l'entreprise, syndicats et bruyants « altermondialistes ».

L'Union européenne. La conclusion d'accords commerciaux internationaux est une politique commune de l'Union, dont la compétence est conférée à la Commission, en l'occurrence le commissaire chargé du Commerce, le Français Pascal Lamy, et son collègue à l'Agriculture, Franz Fischler. Ils négocient au nom des Quinze. Sur base d'un mandat délivré... avant Seattle, et affiné en permanence : les ministres seront en « stand by » à Cancún.

L'Union est sous pression intense dans le dossier agricole, en raison des importants subsides accordés au secteur. D'où son insistance à ouvrir d'autres fronts et négocier de nouveaux sujets comme l'investissement, pour accroître sa réserve de concessions potentielles.

La Belgique. Elle s'aligne forcément sur la position européenne. La coalition libérale-socialiste au pouvoir insiste autant sur la libéralisation des échanges que sur l'importance du respect des droits des travailleurs et le soutien aux services publics dans le cadre de la négociation sur la libéralisation du commerce des services. Au point d'avoir, seule, annexé une déclaration insistant sur la sauvegarde de ces services non marchands lors du dernier conseil des ministres européens consacré le 21 juillet à Cancún.

Les Etats-Unis. La délégation, emmenée par le représentant au Commerce du président américain, Robert Zoellick, a des intérêts offensifs très affûtés, en raison d'un déficit commercial énorme. Son credo : le commerce comme nouvelle forme de diplomatie, de soutien à la démocratie et... à la lutte contre le terrorisme. Washington n'hésite pas à ferrailler avec son principal fournisseur, l'Europe, par exemple pour imposer une levée du moratoire européen sur les organismes génétiquement modifiés.

Le groupe des Cairns. Dix-huit pays, grands exportateurs agricoles, favorables à une libéralisation totale du commerce de ces denrées. Emmené par l'Australie et le Canada, le groupe compte nombre de pays d'Amérique latine, dont le géant brésilien.

La Chine. La république populaire et son gros milliard de consommateurs ont rejoint l'OMC à Doha. Avec la bénédiction de Washington : un geste surtout politique. Beaucoup de pays industrialisés se plaignent désormais d'un afflux de produits « made in China »... qu'ils fabriquent souvent eux-mêmes à travers l'explosion des investissements étrangers au pays de Mao.

Le G20. Emmené par l'Inde, ce groupe fédère une vingtaine de (grands) pays en développement, dont la Chine et certains pays des Cairns. Farouchement déterminés à obtenir la levée des subventions agricoles euro-américaines mais réticents à consentir de nouveaux engagements en matière de libéralisation.

Les pays africains. Nos pays ne demandent pas la charité, ni un traitement préférentiel ou des aides additionnelles. Nous demandons seulement le respect de la loi du marché, conformément aux principes de l'OMC, dit Blaise Compaore, le président du Burkina Faso. Pour ces pays, les accords actuels sont déséquilibrés : ils leur ont imposé une ouverture de leurs marchés, tandis que les pays riches ne levaient pas leurs protections.·

Ph. R.