Le client, l'oublié des banques

THOMAS,PIERRE-HENRI; GERARD,PAUL

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Jeudi 4 mai 2006

Finance Entretien avec le président de la Deutsche Bank Belgique

Si le personnel et la clientèle étaient chouchoutés il y a vingt ans, c'est bel et bien fini, affirme Yves Delacollette.

entretien

Pour un banquier, l'image de marque n'a pas de prix. Pour Yves Delacollette, président de la Deustche Bank, c'est carrément une obsession. Il n'apprécie d'ailleurs pas du tout que la réputation de « sa » banque soit mise à mal, comme l'a « osé » récemment Think/BBDO, qui a mené une enquête menée sur le thème de la perception des marques. Le patron de l'ex-filiale belge du Crédit Lyonnais, vendue en 1998 au géant allemand, n'a pas de mots assez durs sur ce « sondage impulsif mené à la va-comme-je-te-pousse ». Il a d'ailleurs décidé d'y répondre par voie de... justice. En résumé : « Qui casse paie ».

La banque, Yves Delacollette connaît. Né en 1959, il y est rentré en 1984, « le 1er février », comme employé de la Société nationale de crédit à l'industrie (SNCI), c'est-à-dire Fintro, c'est-à-dire Fortis, avant de passer au Crédit Lyonnais en 1990. En vingt ans, il a vu le métier changer. « Aujourd'hui, l'obsession dans la gestion du système bancaire belge, c'est l'intérêt des actionnaires », lâche-t-il sans ambages. Il en veut pour preuve son « flash-back » personnel.

Au bénéfice de qui la situation était-elle favorable il y a vingt ans ? Le grand gagnant, c'était l'employé de banque. Il était comme un coq en pâte, il était bien payé, il avait le job à vie, etc. En numéro deux, il y avait le client : ses comptes courants, ses chèques, ses cartes, tout ça était gratuit et il disposait en plus d'une banque à tous les coins de rue. Le numéro trois et vu les faibles rendements, c'était l'actionnaire. En dernier lieu venait le dindon de la farce, l'Etat, plumé par le cartel des banques, qui gérait de manière autocratique la dette publique.

Et aujourd'hui, à quoi ressemble le palmarès ?

Il est complètement bouleversé. Aujourd'hui, le grand vainqueur dans l'industrie bancaire, c'est l'actionnaire, avec des rendements sur fonds propres qui sont démesurés. Est-il légitime d'exiger des rendements de 20 ou 25 % dans certaines entreprises ? Pourquoi diable faut-il concentrer tant de richesse dans les mains de l'actionnaire ? Je suis perplexe. C'est la nouvelle dictature du capitalisme. Parle-t-on d'une croissance durable quand de tels déséquilibres sont là ? En deuxième position et venant de la dernière, on trouve désormais l'Etat. Il faut noter à ce propos une professionnalisation de la gestion de la dette publique : on a sifflé la fin de la récréation en matière de cadeaux fiscaux au monde bancaire. Viennent en troisième lieu les clients, qui ont donc été rétrogradés, puis les employés qui se retrouvent en dernière position, sauf - soyons méchants - les... patrons de banque.

Donc, les clients et les employés passent après les autres ? Comment s'étonner alors que les banques connaissent des problèmes d'image ?

Le problème est là : les perdants, ce sont la masse des clients et la masse des employés. C'est la perte des plus importants groupes au profit des « happy few », à savoir les actionnaires et l'Etat. Cela peut effectivement poser un problème de perception puisque nous sommes tous clients d'une banque et que nous avons tous dans son entourage au moins une personne qui est employé de banque.

Deutsche Bank est à inclure dans votre raisonnement ?

Non, et nous n'avons pas de mérite à cela : nous n'avons pas eu à sacrifier un modèle d'entreprise existant pour en créer un autre. Nous sommes arrivés en Belgique, d'abord comme Crédit Lyonnais puis comme Deutsche Bank, en créant un nouveau modèle pour la banque des particuliers en développant, par exemple, le conseil de placement par téléphone, l'architecture ouverte en matière de placements, etc. Ce qui nous situe hors des schémas classiques.

« L'épargnant sera davantage taxé demain »

Enfant terrible du monde bancaire belge, la Deutsche Bank a des relations difficiles avec ses grandes soeurs. Au point que voici quelques mois, le pôle banque des particuliers du groupe en Belgique, quittait l'Association belge des banques (le pôle banque des entreprises, lui, y reste) parce qu'elle ne servait plus ses intérêts.

« Je ne crois pas que les banques en Belgique constituent en soi un monolithe, nuance Yves Delacollette. Mais elles continuent à fonctionner en quasi-cartel dans le domaine de la banque de détail. C'est sur ce seul sujet-là que nous avons une relation animée avec les grandes banques belges à réseau.

Dans ce domaine, en effet, le patron de Deutsche Bank Belgique supporte difficilement le « cartel » constitué par les quatre grandes institutions. « Cette bonne intelligence entre les grandes banques à réseau se manifeste partout, s'exclame Yves Delacollette. Le livret d'épargne, la gestion de la DLU... la taxation des sicav obligataires ». Sur le livret d'épargne, la simplification partielle des calculs d'intérêt n'est pas la solution préconisée par Deutsche Bank (Le Soir du 18 mars). Mais même cette demi-solution tarde à être mise en oeuvre : « Deux mois après le conseil des ministres, on attend toujours l'Arrêté royal, observe Yves Delacollette. Un arrêté par ailleurs inutile : nous avons déjà mis en place la nouvelle tarification. »

Le « lobby des sicav »

Sur la taxation des sicav obligataires aussi, le « club » a fonctionné. « Au début, le gouvernement voulait taxer toutes les sicav obligataires, explique Koert Verbruggen, membre du comité de direction de Deutsche Bank. Les grandes banques ont fait du lobbying pour exclure toutes les sicav qui n'avaient pas de passeport européen. Concrètement, les sicav à capital garanti, sans passeport, échappent ainsi à l'imposition. » Résultat, résume Delacollette : « les banques internationales qui ne distribuent que des fonds avec passeport sont pénalisées. »

Dans le domaine fiscal, Yves Delacollette a d'ailleurs la conviction qu'après les élections législatives de 2007, le régime changera à nouveau. « Je ne porte pas un jugement de valeur sur le discours politique, explique-t-il. Mais que constate-t-on ? On nous dit qu'il faut soutenir le pouvoir d'achat des Belges en réduisant les charges sur les revenus du travail, assurer la compétitivité des entreprises, en allégeant notamment la taxation des entreprises par le régime des intérêts notionnels ». Les besoins budgétaires de l'État ne vont donc pas en s'amenuisant. « Mais au bout du compte, demande le banquier, qui va payer ? Les détenteurs de capitaux. Il ne fait pas de doute que ceux qui possèdent le capital, - épargnants, investisseurs - seront plus taxés demain qu'aujourd'hui. »

repères

repères

Deutsche Bank Belgique. L'entité est née fin 1998, lorsque la banque allemande rachète le Crédit Lyonnais Belgique.

Une structure bipolaire. Deutsche Bank SA, le pôle banque des particuliers est une filiale du groupe allemand. Deutsche Bank AG, est une succursale, qui est active dans le corporate et l'investment banking, autrement dit, la banque d'affaires.

Personnel. La filiale (Deutsche Bank SA) emploie 529 personnes, la succursale, 161.

Clients. La banque des particuliers compte 170.000 clients, et a 9 milliards d'euros d'actifs en dépôt sous gestion (dont environ 4 milliards pour les seuls dépôts).

Réseau. 27 « financial centers » répartis en Belgique.