Le désarmement relancé

LEFEVRE,PIERRE

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Lundi 25 septembre 1989

Le désarmement relancé

et la confiance rétablie:

nette embellie Est-Ouest

«Edouard Chevardnadze m'a dit que nous avions fait plus de progrès dans tous les domaines du contrôle des armements qu'à toutes les rencontres ministérielles auxquelles il a participé.» James Baker, le secrétaire d'Etat américain, n'a guère exagéré en concluant les deux journées d'entretiens qu'il a eues avec son homologue soviétique, vendredi et samedi, dans le cadre enchanteur de Jackson Hole, une belle station montargnarde du Wyoming. Le président Bush a lui-même félicité les deux hommes pour le travail accompli et a annoncé la tenue d'un sommet avec M. Gorbatchev à la fin du printemps ou au début de l'été prochains.

C'est le signe que la Maison-Blanche entend traiter effectivement avec la direction soviétique et aider indirectement M. Gorbatchev dans ses difficultés intérieures. L'appui sans équivoque donné également ce week-end au numéro un soviétique et à sa politique de réforme par Mme Thatcher, au cours d'une brève visite à Moscou, a achevé de lever toute ambiguïté quant à la volonté des gouvernements occidentaux les plus conservateurs, un moment mise en doute, de jouer le jeu de la perestroïka.

La rencontre Baker - Chevard-nadze a en tout cas véritablement relancé le processus du désarmement, tous secteurs confondus. Elle a non seulement été marquée par des concessions réciproques dans les domaines des armes stratégiques, conventionnelles et chimiques, mais aussi par des gestes de bonne volonté indiquant un retour à la confiance entre les deux superpuissances après une année d'immobilisme et d'observation prudente.

Une double percée est notamment intervenue dans le dossier du désarmement nucléaire stratégique. D'une part, Moscou a renoncé à lier un accord sur la réduction de moitié des arsenaux nucléaires de longue portée à un accord sur la limitation de l'Initiative de défense stratégique (IDS).

PIERRE LEFEVRE.

Suite en sixième page.

Le désarmement relancé et la confiance

rétablie: nette décrispation Est-Ouest

Voir début en première page.

D'autre part, les deux Grands ont signé un accord de principe prévoyant des vérifications des usines de missiles de la partie adverse et des échanges d'informations avant même la signature d'un traité relatif à cette classe d'armes.

Moscou a en outre annoncé le démantèlement du radar de Krasnoïarsk, en Sibérie occidentale, considéré par les Américains comme l'embryon d'un système soviétique de défense antimissile; Washington a de son côté invité des experts soviétiques à visiter les laboratoires américains, celui de Los Alamos notamment, liés au projet de «guerre des étoiles», afin, a dit M. Baker, de «réduire le risque de surprises technologiques»; les deux Grands ont encore décidé de se notifier par avance tout exercice militaire impliquant des bombardiers ou des armes stratégiques; ils ont progressé vers la conclusion d'un traité permettant une surveillance réciproque des essais nucléaires souterrains; ils sont également convenus de limiter à dix par base le nombre de lanceurs mobiles de missiles balistiques intercontinentaux; des informations en provenance de Jackson Hole indiquent enfin que l'URSS renoncerait à demander que l'accord sur les armes stratégiques comporte une limitation des missiles de croisière lancés à partir de sous-marins.

La guerre des étoiles

dédramatisée

Si on l'ajoute à cela la décision américaine, annoncée avant la visite de M. Chevardnadze, de ne plus s'opposer à l'existence de missiles stratégiques mobiles, on voit se dessiner les contours d'une nouvelle entente entre les deux superpuissances sur les grands équilibres stratégiques de demain. D'une part, la perspective d'une nouvelle escalade militaire dans l'espace s'estompe. Certes, M. Baker a réaffirmé l'engagement des Etats-Unis dans l'IDS, mais la nouvelle administration américaine n'en fait manifestement plus un cheval de bataille. Le Congrès a d'ailleurs coupé les ailes budgétaires du projet. Convaincue que les Etats-Unis n'engageront pas leur énorme potentiel technologique et économique dans cette forme d'escalade, l'URSS ne s'oppose plus à certaines recherches dans l'espace. On disait M. Chevard-nadze porteur de nouvelles idées en la matière. Moscou et Washington paraissent disposés à discuter de ce qu'ils s'autoriseront à faire dans l'espace, sans renoncer au traité ABM qui interdit la mise en place de systèmes antimissiles.

Preuve supplémentaire qu'ils s'en tiennent à la doctrine de l'équilibre de la terreur et de la «destruction mutuelle assurée», les deux Grands viennent en fait de s'autoriser l'un l'autre à garder le meilleur de leurs arsenaux nucléaires respectifs, les missiles mobiles SS-24 et SS-25 du côté soviétique et les missiles de croisière basés en mer du côté américain. Autrement dit, s'ils s'engagent à réduire de 30 à 50 pour cent leurs arsenaux stratégiques respectifs, Américains et Soviétiques s'accordent aussi pour les moderniser sérieusement.

Mais ils le font avec un souci manifeste de prévenir tout accident - d'où par exemple l'accord de notification des exercices impliquant des armes stratégiques - et avec une réelle volonté de transparence - d'où les divers accords de vérification et de surveillance ainsi que la limitation du nombre de missiles mobiles par base. L'accord intervenu à Jackson Hole sur un système expérimental d'inspection des usines de missiles devrait notamment permettre de banaliser la partie la plus délicate d'un traité sur les armes stratégiques. C'est le problème de la vérification qui avait laissé le traité Reagan-Gorbatchev sur les euromissiles en panne pendant plusieurs semaines au Congrès américain. M. Bush entend manifestement se donner à cet égard toutes les garanties.

Transparence

On note une égale volonté d'aller de l'avant dans le domaine conventionnel. Les Soviétiques ont fait savoir à Jackson Hole qu'ils relèvent le défi lancé par le président Bush, lors du dernier sommet de l'Otan à Bruxelles, d'arriver à un accord sur la limitation des armements conventionnels en Europe d'ici six à douze mois. Et ils ont donné un gage de cette volonté en renonçant pour une bonne part à la distinction qu'ils faisaient entre avions d'attaque et de défense, acceptant d'inclure dans le traité de réduction la quasi-totalité de leurs forces aériennes.

En matière chimique, la signature ce week-end d'un mémorandum d'accord sur l'échange d'informations et l'inspection des installations de production et de stockage des armes chimiques devrait donner un sérieux coup de pouce aux négociations de Genève et à la recherche d'un traité interdisant les armes chimiques dans le monde. Les deux Grands prêchent ici d'exemple. M. Bush devrait également annoncer une nouvelle initiative dans ce domaine ce lundi à la tribune des Nations unies.

Là ne s'arrête pas le bilan de la rencontre Baker-Chevardnadze. Un accord facilitant les mouvements des Esquimaux de part et d'autre du détroit de Béring, un autre visant à renforcer les pouvoirs de la Cour de justice de La Haye, un autre encore sur l'interprétation des règles internationales relatives aux mouvements des navires, une ouverture des Soviétiques à l'idée de «ciel ouvert» lancée par M. Bush, c'est-à-dire à la liberté de survol des territoires des deux pactes militaires, le projet de libéraliser les déplacements des diplomates soviétiques aux Etats-Unis et Américains en URSS: la réunion n'a pas été avare de gestes de bonne volonté.

Des signes de détente sont également apparus à propos du Nicaragua, dernier domaine de véritable crispation. Les Soviétiques se sont clamés innocents des livraisons d'armes au régime sandiniste à partir de Cuba. M. Chevardnadze s'est déclaré favorable à des élections «libres et justes» dans ce pays et y a annoncé une prochaine visite. Les deux ministres sont en outre convenus d'arrêter tout soutien à la subversion au Salvador.

Qualifiés par certains de l'une des rencontres les plus productives de l'histoire des relations Est-Ouest, les entretiens Baker-Chevardnadze traduisent en tout cas, après de longs mois d'incertitude quant aux orientations de l'administration Bush, un véritable réchauffement soviéto-américain. Moscou y a donné de nombreux gages. George Bush est sorti de sa traditionnelle réserve concernant une future rencontre au sommet avec son homologue soviétique. Le train de la détente, en un mot, s'est remis en marche ce week-end dans les montagnes du Wyoming.

P. L.