LE DIRECTEUR DE LA CINEMATHEQUE APRES L'INCENDIE DU PALAIS DE CHAILLOT, "C'EST UN DESASTRE, MAIS..."

CORDY,JACQUES

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Lundi 28 juillet 1997

Le directeur de la cinémathèque après l'incendie du palais de Chaillot

«C'est un désastre, mais...»

PARIS

De notre envoyé spécial

permanent

La salle de projection sous eau, les locaux du musée du cinéma dévastés, la célèbre Cinémathèque désormais inutilisable - et pour longtemps - : le directeur du prestigieux «temple» parisien dédié au 7e Art et à son histoire, M. Païni, est littéralement catastrophé. Il nous le dit, mais, pour lui, la petite fleur Espérance n'est pas morte...

DES PIÈCES

TRÈS ANCIENNES

C'est sans aucun doute possible un désastre historique : pour la première fois au cours de son histoire, la Cinémathèque n'a plus de lieu d'expression. Elle n'est plus nulle part. Outre cet incendie dévastateur, le hasard a vraiment mal fait les choses, car l'autre salle de projection que nous utilisions, près de la place de la République, vient juste d'être vendue. Et elle nous sera retirée définitivement à la fin du mois d'août.

Dominique Païni, qui est en charge depuis 7 ans de la Cinémathèque, avec le président Jean Saint-Geours, explique néanmoins que des négociations sont en cours en vue de la location d'un salle de remplacement - en face du cinéma «Rex», sur les grands boulevards. Début novembre, ses services devraient y avoir accès : ainsi y aura-t-il au moins un lieu, dans Paris, où pourront se donner rendez-vous devant l'écran les milliers de fervents (bon an mal an, il y en a 120.000). Mais, comme il le dit, la salle de Chaillot, là où les cinéphiles accèdent au panthéon de l'histoire du cinéma, est très, très, très cognée...

... et inutilisable pour un temps indéterminé, ce qui va paralyser l'essentiel des activités. Car la projection des oeuvres n'est pas tout : il y a le musée, la filmothèque et la bibliothèque. Notons au passage que, pour ces deux dernières, les transferts prévus de longue date en d'autres lieux (à la nouvelle Bibliothèque du Film, la «Bifi») avaient été fort heureusement menés à bien.

Mais les collections du musée, uniques au monde, où les installer, les montrer au public ?, se demande M. Païni. Elles sont exceptionnelles non en quantité mais en qualité : il y a là des pièces très anciennes. L'une d'elles remonte à 1646 ! Il y a les «camera oscura» d'époque, des lanternes magiques (6.000 plaques de ces lanternes), les machines à musique des XVIIe et XVIIIe siècles, les premiers appareils photo. Des collections internationales mais aussi, c'est important, liées aux autres arts, et qui comportent, en cela, nombre d'oeuvres majeures. Notamment des tableaux qui vont de Fernand Léger, Marcel Duchamp, Man Ray aux artistes contemporains, entre autres Pierre Alechinsky.

- Il y avait là quelque 3.000 objets ?

En effet, et cela va du petit dessin de Gino Severini : «Portrait de Charlie Chaplin» jusqu'à des copies de films rarissimes ou de grandes sculptures que Picasso avait supervisées ici - une reconstitution d'un décor de «Parade», d'Eric Satie avec les Ballets Russes - en passant par des affiches, costumes, maquettes, appareils de prises de vue anciens, etc.

UNE PRODIGIEUSE

RAPIDITÉ

- Tout a été sauvé ?

Absolument tout, et en une seule nuit, par le personnel de la Cinémathèque, qui s'est précipité ici et s'est employé, avec une prodigieuse rapidité mais aussi avec méthode et infinies précautions, au transport et à la mise en sûreté des oeuvres ! Un déménagement du musée au futur «palais du cinéma» (qui bénéficiera du double de l'espace actuel, dans le palais de Tokyo, à deux pas) était prévu : on avait calculé qu'il faudrait un mois de travail. Qu'on juge de la performance de l'autre nuit !

- Il reste qu'il n'y a plus de musée...

Plus rien, au moins pour trois ans. Les nouvelles installations au palais de Tokyo devraient être terminées en l'an 2000. Ce funeste incendie est-il de nature à accélérer les choses ? Nous l'espérons, sans plus. Les nouveaux dirigeants politiques, confrontés à des choix budgétaires, n'ont ni infirmé ni confirmé ce vers quoi on s'engage. C'est la plus grande incertitude. D'ici-là, il faut que la Cinémathèque existe. Solidarité de la profession aidant, on travaille à une solution qui permette de remplacer momentanément Chaillot...

Nous évoquons alors l'importance des réserves : ces copies de films retrouvées et réhabilitées, conservées - oeuvre jadis d'Henri Langlois. Dominique Païni (1) s'enflamme soudain :

La Cinémathèque royale de Belgique, avec laquelle nous collaborons très étroitement (Gabrielle Claes est une directrice de tout premier ordre, une femme de culture qui connaît admirablement les autres arts, loin, très loin au-dessus des « archivistes» de cinémathèques), est encore plus importante ! C'est la plus grande d'Europe, en fait, et une des plus fournies d'Europe et du monde, avec Prague, Moscou et Paris. On est là-bas autour de 35.000 titres : une collection inouïe, conservée dans un état exceptionnel, et donc le choix est incroyable. Elle est due à «votre» Langlois : Jacques Ledoux, cet homme qui comprit le premier l'importance de la programmation du cinéma muet, et qui eut le mérite de n'avoir jamais opposé le grand cinéma industriel et le cinéma d'avant-garde. Une cinémathèque phare ! Le cinéma belge est un des plus singuliers du monde : dadaïsme et surréalisme ont été surtout cultivés chez vous. Ce sont des artistes qui ont «fait» votre cinéma, non des auteurs; il y a là une spécificité extraordinaire, entre trivialité et beaux-arts...Le sait-on suffisamment ?

JACQUES CORDY

(1) Auteur, en collaboration, de l'«Encyclopédie du cinéma belge», éditions Yellow Now, 1992.