Le G1000 « réenchante » la démocratie belge

MOUTON,OLIVIER; STAGIAIRE

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Samedi 12 novembre 2011

Plus de 700 personnes réunies en sommet à Bruxelles ont réinventé le pays. Un laboratoire réussi de démocratie participative. Avec des pistes concrètes à la clé. Un G32 citoyen suivra.

Cest vraiment impressionnant, non ? » Leurs yeux brillent d’émotion. David Van Reybrouck, Francesca Vanthielen, Benoît Derenne, initiateurs du G1000, peinent à réaliser que leur idée de Sommet citoyen s’est concrétisée. « C’est beau, la démocratie qui s’exprime en direct », sourient-ils.

Ils sont 704 venus de toute la Belgique dans ce hangar de Tour & Taxis, à Bruxelles, vendredi. Moins que le millier symbolique annoncé. « Nous savions qu’il y aurait une petite décrue, c’est normal, temporise Benoît Derenne, porte-parole francophone. C’est fabuleux de voir leur implication, un jour férié qui plus est. Cela prouve qu’il y a un vrai désir de politique. Le moment est venu, en Belgique mais aussi dans le monde, d’imaginer de nouvelles formes pour revitaliser nos démocraties ! C’est la garantie de notre liberté et de notre bien-être. »

Venus des centres d’études politiques, d’organismes internationaux, les observateurs ne tarissent pas d’éloge. « C’est un fabuleux exemple de méthodologie participative, souligne Cécile le Clercq, de la Commission européenne. Et c’est une première continentale, une initiative purement citoyenne de A à Z. » « Extraordinaire, s’enthousiasme Corentin de Salle, du centre d’études Jean Gol. Cela rend la parole au citoyen. J’ai bien quelques réserves sur le choix des experts, un peu trop à gauche à mes yeux. mais ce processus est prometteur. »

La presse internationale est là, curieuse. « C’est comme cela que cela s’est passé dans les pays arabes, quand il n’y avait plus d’espoir, commente le correspondant d’Al Jazira. C’est un peu le printemps du peuple européen. »

Rassemblés par table de dix, les citoyens rebattent les cartes de thématiques brûlantes du moment : sécurité sociale, répartition du bien-être en temps de crise financière et immigration. Il y a des applaudissements réguliers, des « olas », aussi. Les opinions s’entrechoquent, se rencontrent, forgent des consensus soumis au vote. Des citoyens peu politisés croisent des N-VA, dans le respect. Une série d’idées concrètes sont soumises au vote. Et hiérarchisées. « On a un peu oublié que la démocratie est un processus permanent, qu’elle naît de la confrontation avec des idées contraires, souligne David Van Reybrouck à l’issue du sommet. J’ai été impressionné par le sérieux et l’implication des citoyens. »

« C’était exactement ce dont je rêvais, s’emballe Benoît Derenne. Ce processus réenchante la démocratie belge. »

« Cela fait des années que je m’intéresse aux initiatives visant à redynamiser la démocratie et réimpliquer le citoyen, analyse Dave Sinardet, politologue à l’université d’Anvers et impliqué dans l’organisation. C’est la concrétisation la plus aboutie à ce jour. J’espère que le monde politique en tiendra compte. »

La cérémonie de clôture a eu lieu en présence des présidents des sept assemblées du pays. C’est à eux qu’un G32 composé de citoyens remettra le 23 avril une version plus aboutie des propositions nées de cette journée inédite. En guise d’antidotes à la crise.

le top citoyen

Chômage. Rendre le travail plus attrayant en augmentant le salaire de base (38 %), limiter les allocations dans le temps (36 %), accompagnement sur mesure (35 %).

Pensions. Système plus transparent et égalitaire (23 %), fin de carrière graduelle (18 %), créer un socle minimal avec complément individuel (18 %).

Répartir les richesses. Réforme de l’impôt des sociétés : réduire, en fermant les échappatoires (43 %), taxe Tobin (31 %), réduire le coût du travail (27 %).

Immigration. Devoir d’intégration (31 %), procédures rapides et critères objectifs (26 %), gouvernance européenne (25 %).

Pourquoi ils étaient là

« Tout le monde a la parole ici »

« Tout le monde a la parole ici »

Sarah, étudiante en archéologie

Au premier abord, difficile de comprendre pourquoi Sarah, 20 ans, s’est privée d’une grasse matinée pour s’enfermer un jour férié durant pour parler politique dans un entrepôt bondé… La politique, ça ne « l’intéresse pas ». « J’aime pas les mauvaises nouvelles. » Il faut dire qu’avec 515 jours de crise gouvernementale, la politique dans ses formes traditionnelles a de quoi repousser. « Quand je les entends à la TV, je zappe. » Alors pourquoi avoir accepté de participer au G1000 ? Après quelques propos hésitants, ses yeux pétillent et son intérêt pour la chose publique et le débat se révèle : « Tout le monde a la parole ici, j’ai jamais vu ça de ma vie. Ça me donne envie de m’informer par la suite pour pouvoir tenir un discours cohérent avec les autres. »

« Il faut éveiller les consciences

« Il faut éveiller les consciences

»

Didier, entrepreneur

de pompes funèbres

Accoudé à la table des journalistes, Didier discute, inspiré. Il a accepté de sacrifier son temps et son énergie pour faire vivre le projet. En tant

qu’« ambassadeur », titre dont il n’est « pas peu fier », Didier était chargé de convaincre les plus réticents d’exprimer leur opinion. Le propos est concis et clair, Didier assume ses prises de positions tranchées : « Notre démocratie ne fonctionne plus, la seule alternative, c’est la démocratie participative comme ici. Il faut éveiller ces consciences citoyennes. ». Si l’homme refuse qu’on le dise « politisé », un mot qu’il « déteste », il a la politique dans le sang. Pugnace, il peut se targuer d’avoir convaincu Stéphanie, 85 ans, de parcourir 200 km pour participer au G1000.

« La politique ne m’intéresse pas »

« La politique ne m’intéresse pas » Stéphanie, 85 ans,

doyenne du G1000

La venue de Stéphanie au G1000 tenait à peu de chose. 200 km aller-retour en taxi et un intérêt limité pour la chose politique.

Comme beaucoup de femmes de sa génération considérées incompétentes en la matière, Stéphanie a été peu sollicitée politiquement. Aujourd’hui encore « la politique ne l’intéresse pas » elle ne l’a même « jamais intéressée ». Sa venue tient à un soupçon de « curiosité » et à un homme : Didier (lire ci-contre). C’est lui « l’ambassadeur » qui l’a convaincue de venir pour donner son point de vue, rare représentante de la communauté germanophone présente dans l’assemblée. Un coup de fil d’une vingtaine de minutes et la promesse d’un déplacement véhiculé en taxi et voilà embarquée dans un projet dont elle ne « comprend toujours pas les réels enjeux ».

« Le peuple n’est pas un fantôme »

« Le peuple n’est pas un fantôme »

Philippe, employé du service

de prévention de Saint-Gilles

« La démocratie citoyenne c’est déjà possible au niveau local, voyez l’avenue du Port : une minorité voulait imposer un projet et la population organisée a résisté. Les comités de quartier, c’est ça la vraie démocratie », explique Philippe, table 54. Faire appel à l’expertise du peuple pour régler des problèmes politiques : démagogie ? « Le peuple n’est pas un fantôme » répond-il avec emphase, « Il faut le réveiller. Ici on le sollicite, on renouvelle les choses. On ne peut plus accepter notre précarité. Pour moi la politique c’est tous les jours ». Et d’ajouter : « Nos programmes sont à l’arrêt, parce que nous n’avons pas de gouvernement et pas de budget. En matière de démocratie, il faut tout reprendre à zéro. »

« L’important n’est pas le résultat mais le processus lancé »

« L’important n’est pas le résultat mais le processus lancé »

Fatima, doctorante en politique « Garantir un débat à l’échelle nationale, indépendant politiquement et financièrement, ça me semblait fou et irréalisable. Pourtant aujourd’hui s’est fait ». Impressionnée par le résultat de mois de travail, Fatima (qui fait partie des organisateurs du G1000) ajoute émue : « Ce qui me touche le plus, c’est de voir le travail de tous ces bénévoles, ils le font parce qu’ils y croient ».

S’il fallait envoyer un message aux politiques : « Qu’ils restent vigilants, la conscience citoyenne est bien vivante et l’expérience d’aujourd’hui prouve que la théorie de l’apathie politique est fébrile ». Mais sur les retombées politiques concrètes du G1000, elle tempère : « L’important n’est pas le résultat, mais le processus, la dynamique… ».