Le grand jour du « Grand Tour »

MATRICHE,JOEL

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Vendredi 4 février 2011

Cinéma Un road-movie liégeois projeté au festival international de Rotterdam

Ils n’y connaissaient rien et c’est pour ça qu’ils l’ont fait.

Ne pas savoir jouer de la musique ne les a pas empêchés de créer – pour les plus anciens – ou d’intégrer – pour ceux qui se sont découvert plus tardivement une vocation de faiseurs de bruit – la « Rwayal Printen », une « fanfare d’amour et d’amitié » qui par respect pour les mélomanes sans doute, ne sort qu’une fois l’an, à l’occasion du festival de Malmedy. « On aime les fanfares mais les fanfares ne nous aiment pas », sourit Vincent Solheid, artiste plasticien confirmé, musicien controversé.

Ne pas avoir fait l’Actors Studio n’a pas davantage refréné leur envie de se voir sur grand écran. Pendant trois ans, emmenés par Vincent Solheid et par le réalisateur Jérôme Lemaire, ils ont multiplié les prises, improvisant les dialogues et la plupart des scènes, traînant leur motivation, leurs casiers de bière et un talent naissant de Stavelot à Munster, en passant bien sûr par ces havres pour fanfares que sont le carnaval de Malmedy et le 15 Août d’Outremeuse. Mercredi, leur docu-fiction de 98 minutes, « Le Grand Tour », a été présenté au Festival international de Rotterdam, un des plus importants en Europe. Il est également sélectionné pour le Festival du Film francophone de Namur, à l’automne 2011.

La grande tournée

Leur voyage de représentation à Rotterdam n’avait rien à envier à ce road movie mis en scène par Jérôme le Maire. Leur chauffeur s’appelait Maurice, l’autocar qui les a menés mercredi des Guillemins à Rotterdam brûlait du diesel, l’équipage carburait à la Jupiler, c’était leur premier film, leur première montée des marches, ils étaient un peu « nerveux », un peu « stressés » aussi. Ils ont travaillé trois ans sur ce film. « Où sont les vitres teintées ? », plaisante quelqu’un. « Si on allait à Cannes, tout ça ne serait pas possible », résume Jérôme le Maire en embrassant d’un regard amusé Maurice, ses cacophoniques passagers, les casiers qui se vident, l’unique toilette qui se remplit.

Le Grand Tour. Le film, résument-ils, démontre que 40 ans reste la décennie de tous les possibles. C’est l’histoire d’une fanfare qui n’en est pas vraiment une. La leur. « Ils sont dix amis, précise le synopsis. Ils ont décidé de se rendre au « Carnaval du Monde » de Stavelot, qui n’a lieu que tous les dix ans. Une marche de 4 jours à travers bois, à la boussole, en rangs par trois derrière leur étendard. » La caméra les suit dans cette longue excursion de Banneux à Stavelot, enregistre les dialogues improvisés : « Les gars avaient seulement trois consignes, précise le réalisateur. Ne pas regarder la caméra, ne pas parler du film et s’ils voulaient s’en aller en cours de tournage, ils devaient le faire devant la caméra et trouver un prétexte. Mais personne n’est parti ! » Puis le documentaire se fait fiction, mettant en scène une bande de copains qui pendant six mois, refusent de lâcher leurs vieux instruments et de rentrer à la maison, poursuivant leur route jusqu’à Münster, en Allemagne, jusque Liège, jusque la mer du Nord qui se révèle en fin de compte « grise » et « triste ».

Le grand jour Mercredi soir, c’est Jupiler à discrétion pour l’équipe et percussions à volonté pour les Rotterdamois. Une joyeuse animation que les producteurs font rimer avec promotion : traînés d’une salle à l’autre avec leur grosse caisse et leurs tambours, invités à « faire du bruit » et à incarner cette belgitude qui fait – parfois – se pâmer les festivaliers, les comédiens et leurs accompagnateurs ne recevront en retour qu’un sourire fugace des producteurs. Et devront se débrouiller pour trouver à se loger. L’un d’eux, moins chanceux ou moins dégourdi, devra passer la nuit sous le porche d’une banque.

À peine, néanmoins, de quoi entamer la bonne humeur de l’équipe liégeoise. Bien que desservis par les discours de leur metteur en scène, ils ont silencieusement accompagné le public du festival dans la projection du long-métrage. « C’est la première fois qu’on le voit sur grand écran, on s’en est pas mal tirés », résume un des acteurs. Un avis vraisemblablement partagé puisque le lendemain, leur prestation a été commentée et illustrée en première page de la gazette du festival.