Lutgen et Di Antonio, de vieux amis

DEFFET,ERIC

Page 4

Vendredi 16 décembre 2011

Wallonie Le président du CDH choisit le Dourois pour lui succéder à Namur

Benoît Lutgen le jure. C’est mercredi soir, à la dernière minute, qu’il a pris sa décision après un ultime contact avec Maxime Prévot, chef de groupe CDH à Namur : Carlo Di Antonio lui succédera sur le siège du gouvernement wallon qu’il laisse libre après son accession à la présidence du parti.

Comme s’il fallait accréditer ce scénario étonnant, le nouveau ministre ajoute son grain de sel : « Je suis surpris parce que je n’ai jamais fait de plan de carrière. La preuve : j’avais prévu quelques jours de vacances pour la fin de l’année. Je les annule bien sûr ! »

On est tout de même en droit de penser que les deux hommes pensaient depuis longtemps à cette solution, le matin quand ils se regardaient dans la glace en se rasant ou lorsque, juste après, ils lisaient les journaux : depuis l’été dernier en effet, et le remplacement de Joëlle Milquet par Benoît Lutgen, à la rue des Deux Eglises, Carlo Di Antonio fait figure de grand favori à la succession du Luxembourgeois dans le gouvernement présidé par Rudy Demotte (PS). Mais promis, juré, donc : aucun contact, rien, ces dernières semaines…

Pour trois raisons au moins, le bourgmestre CDH de Dour, par ailleurs créateur du Dour Music Festival en 1989, était l’homme de la situation.

Tout d’abord, le député borain est un élu du Hainaut et ce fut sans doute là un argument déterminant dans le choix du président du parti. Jusqu’à ce jeudi en effet, la province la plus peuplée de Wallonie ne comptait plus de ministre CDH.

C’était devenu intenable face à l’armada socialiste des Di Rupo, Magnette et autre Demotte et même face aux faiseurs de voix du MR que sont Olivier Chastel ou Jacqueline Galant. Ce n’est pas pour rien si les autres « papabiles » se nommaient Catherine Fonck (Frameries) et Véronique Salvi (Charleroi).

Ensuite, Carlo Di Antonio est ingénieur agronome – en réalité : ingénieur chimiste et en industries agricoles. Le CV parfait pour reprendre les compétences de Lutgen : agriculture, nature, forêts, en plus des travaux publics où le ministre sortant lui a mâché la besogne en lançant un indispensable plan Routes.

Enfin, Benoît Lutgen et Carlo Di Antonio sont de « vieux » amis. Du temps du PSC déjà, ils hantaient les couloirs du siège de la rue des Deux Eglises, où ils ont même occupé ensemble le secrétariat général du parti. Cela crée des liens.

Carlo Di Antonio a prêté serment jeudi après-midi. Il entre donc en fonction immédiatement, avec le souci, a-t-il précisé, de rencontrer tous les acteurs des domaines de compétences dont il hérite : « Je veux notamment devenir le ministre des agriculteurs et d’une agriculture familiale et durable. »

Les pentes du Saint-Antoine mènent au sommet

portrait

L’ascension de Carlo Di Antonio a débuté sur les pentes anthracites et vertes à la fois du vieux terril Saint-Antoine. Le crassier domine Boussu, où ce fils d’un mineur italien, est né en 1962, et Dour, la bourgade voisine où dans les années 80, le jeune ingénieur agronome commence à faire sa vie. On est ici dans le poumon encrassé du Borinage minier, ce mort-vivant abandonné par la mutation industrielle.

Le charbon a laissé d’étranges montagnes où la nature a repris ses droits avec une belle insolence. Le petit Carlo a joué là durant tant d’années. Avec les siens, dans le sillage d’Alfred Lepape, militant écolo de la première heure, il entre en résistance lorsqu’il apprend que les bulldozers de Ryan Europe veulent raser le Saint-Antoine après avoir vampirisé les derniers schistes utiles.

Cette bataille pour le terril est le combat fondateur pour Carlo Di Antonio. Le Dourois flirte un moment avec Ecolo qui se cherche un chef de file dans la région de Mons. Mais c’est au PSC d’alors qu’il rencontre son père en politique : le ministre Albert Liénard, Borain comme lui et qui se bat à la Région wallonne pour la défense du patrimoine industriel. Le Saint-Antoine vivra.

Et pas qu’un peu ! Dès 1989, Carlo Di Antonio lance le festival rock de Dour sur la plaine qui longe le terril. Modestement mais avec un toupet qui suscite vite les jalousies. Les riverains se plaignent des décibels. Les huiles du cru souhaitent bien du plaisir à ce blanc-bec qui veut dynamiter le Borinage à coups de riffs de guitares électriques. Surtout, elles lui reprochent de ne pas s’inscrire dans la voie toute tracée pour un gars qui rêve de faire son trou dans le coin : maison du peuple, chiffon rouge, camarades, parti…

Mais le succès est au bout des moqueries. Bien vite, avec son festival, Di Antonio bâtit sa petite entreprise. Une histoire à succès et une élection au conseil communal de Dour dès 1994. Etiquette : indépendant. Bien vite, le PSC puis le CDH intègrent l’oiseau rare déniché par Albert Liénard.

Joëlle Milquet en fera même le secrétaire général du parti qu’elle vient de refonder. Avec Benoît Lutgen comme adjoint.

Avec le Dour Music Festival, Carlo Di Antonio s’est bâti une incroyable réputation de découvreur de talents. En 2006, dans ces colonnes, Fred Sempels, chanteur de « Sport Doen » expliquait : « Dour est le seul festival en Wallonie où il y a moyen de jouer sans être sur une firme de disques. Avant Dour, nous jouions une fois tous les mois ou tous les deux mois. Depuis notre participation au festival, nous jouons trois à quatre fois par mois. Et puis, jouer à Dour, c’est jouer dans des conditions professionnelles inouïes. »

Depuis 2008, le rocker a laissé à d’autres la direction du festival. Il en est le porte-parole, le visage.

Car parallèlement, ce Borain au look d’éternel adolescent sportif poursuit sa route en politique : député wallon en 2004 et bourgmestre en 2006. Cette année-là, sa popularité atomise le bourgmestre sortant, Yvon Harmegnies, une figure socialiste.

Les élections communales de 2006 ont été épiques à Dour. Un renversement d’alliance mené par le MR renvoie le PS dans l’opposition. Les socialistes de Pierre Tachenion reprochent à Di Antonio d’abuser de sa position d’organisateur du festival pour ramasser des voix. Il aurait disons… l’entrée gratuite facile. Le litige ira au parlement wallon, au conseil d’Etat et au tribunal sans être tranché sur le fond. Cette saga se réglera lors des communales de 2012 qui s’annoncent très dures. Cocasse : Pierre Tachenion est aujourd’hui député wallon PS et sera donc appelé à soutenir à Namur la politique de Carlo Di Antonio, son adversaire à Dour.

Entre les socialistes de sa région et le nouveau ministre, ce ne sera jamais le grand amour. Un parcours atypique hors normes, un sens des affaires qui agace, des succès à répétition contre des barons rouges ou encore la détermination affichée pour faire tomber, en 2006, Georges Dumortier, l’ancien patron du Botanique : le passif est lourd. C’est celui d’un homme, aujourd’hui proche de la cinquantaine, qui n’a pas sa langue en poche et qui refuse de marcher en file indienne.

« Carlo Di Antonio, c’est la créativité d’un chef d’entreprise, un parcours professionnel audacieux, une belle histoire », dit Benoît Lutgen de son ami. Il y a de cela, c’est vrai. Et de quoi faire des jaloux.

Le jeu des chaises musicales au CDH Comme toujours, la désignation d’un nouveau ministre entraîne une

Le jeu des chaises musicales au CDH Comme toujours, la désignation d’un nouveau ministre entraîne une série de décisions et de mutations en cascade.

Carlo Di Antonio ne peut plus siéger comme bourgmestre de Dour. Il reste maïeur en titre mais a déjà désigné celui qui fera fonction jusqu’aux communales d’octobre 2012 : Vincent Loiseau, actuel échevin des Sports. Mais le nouveau ministre wallon conduira bien la liste dans un peu moins d’un an.

Di Antonio doit aussi céder son siège de député wallon. Il revient à Savine Moucheron, chef du groupe CDH (opposition) au conseil communal de Mons. La nièce de notre confrère Georges Moucheron prêtera serment la semaine prochaine à Namur.

A noter enfin que Benoît Lutgen, désormais libéré de son mandat de ministre régional, peut récupérer son siège de député fédéral à Bruxelles.