LE JEUNE WERTHER UN FILM SIMPLE FONDE SUR L'EMOTION

HONOREZ,LUC

Page 33

Mercredi 28 avril 1993

NOUVEAUX FILMS

«LE JEUNE WERTHER»

Un film simple fondé sur l'émotion

Le meilleur Jacques Doillon se trouve dans ses films-mélodies où, sur une trame mince qui laisse voir le dessin de son coeur de vieil adolescent, il enlumine ses thèmes obsessionnels de la femme et des enfants. Peter Pan triste - tout Doillon est dans «La Femme qui pleure», le film où il dit le plus «je» -, jamais sa caméra et sa mise en scène ne sont aussi fluides, gracieuses, charmeuses et pourtant intenses que dans des histoires («La Puritaine», «Comédie!», «Amoureuse», «Le Petit Criminel») où le coeur des héros doit se briser ou se bronzer, Doillon choisissant amoureusement, tendrement, fraternellement la brisure.

Sur le ton du naturel poétique, dû à une réalisation cristalline et à une direction d'acteurs qui vise à ne jamais brider leur spontanéité et leur vérité, frère Jacques nous conte, dans «Le jeune Werther», avec la fragilité d'un trapéziste qui refuse de répéter son numéro, comment le suicide non annoncé d'un de leurs copains bouleverse la vie d'un groupe de lycéens et de lycéennes qui vont «enquêter» sur cette mort, attribuée à une mystérieuse «fiancée», et comprendre que rien n'est plus terrible que l'indifférence amoureuse.

Dans ce récit d'apprentissage, inspiré par «Les Souffrances du jeune Werther» de Goethe, le roman de l'écrivain allemand circule et est intensément présent mais uniquement sous formes d'images, de dialogues, d'allusions (les adolescents ne lisent plus ou peu). Ce livre absent et présent et ce qu'il a fait à Doillon dans sa jeunesse sont le pivot de ce film, sa colonne vertébrale.

Dans ce cinéma d'émotion, sans gras, très physique, où les mots des enfants, ceux de Doillon, sonnent justes, Doillon prouve que, même dans notre asphalt jungle, la lutte à laquelle tout jeune doit s'attendre est le combat qui force à briser l'indifférence des autres.

«Le jeune Werther» est beau, joli, poli et mélancolique comme une chanson de Souchon ou de Voulzy. Avec le même charme impalpable. Parfois recroquevillé, parfois jaillissant. Le format de nonante minutes est pourtant un peu «trop» pour ce récit initiatique et les films de Doillon seraient encore plus forts si le réalisateur se décidait à faire ses variations autour d'un récit vraiment structuré («L'Argent de poche», de Truffaut, qui parlait aussi des enfants, fonctionnait mieux par rapport au grand public grâce à une narration vertébrée). Il y a des redites dans «Le jeune Werther», du «sur-place», parfois un peu d'ennui mais quand les vibrations sortent naturellement de l'image, on adhère de tout coeur à ce petit copain qu'est «Le jeune Werther». Alors, on lui prend la main, on lui dit qu'on l'aime bien et qu'on croit, comme lui, que si on n'est pas capable d'amour, on a une vie de merde devant soi.

LUC HONOREZ