Le manuel de survie des mangas

ASSOCIATED PRESS; COUVREUR,DANIEL; EPA

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Jeudi 17 mars 2011

La bédé japonaise a toujours intégré séismes, tsunamis et catastrophes nucléaires. Mais l’important y est « l’après »...

Les catastrophes naturelles et le danger nucléaire font partie de la culture au Japon. Dès l’enfance, les mangas et les dessins animés mettent en scène l’impensable : le grand tremblement de terre qui, tôt ou tard, doit anéantir Tokyo, et les répliques civiles ou militaires de l’holocauste nucléaire. Pratiquement ce que le pays vit depuis une semaine.

Un Japonais sur deux lit ou regarde un manga chaque jour, au point que les esprits sont pénétrés de cette menace apocalyptique. Depuis la fin de la Seconde Guerre, l’allusion atomique n’est jamais loin. Chacun sait le bonheur éphémère. La bande dessinée et l’animation sont ainsi des laboratoires d’un avenir noir où la technologie se retourne contre l’homme, où la nature se venge de l’inconscience des apprentis sorciers. Mais ce qui intéresse les Japonais, ce sont les lendemains. Après l’horreur et l’injustice, il faut apprendre à se reconstruire, rêver sur de nouvelles bases, retrouver ses racines, faire la paix avec la Terre.

Astroboy

Le Japon a vécu la fin du monde en 1945. Le pays effondré sous les bombes a compté 2,5 millions de morts et perdu son dieu : l’empereur, déchu de son pouvoir surnaturel. C’est dans ce contexte que le père fondateur des mangas, Osamu Tezuka, imagine en 1952 Astroboy, le premier héros moderne de la bédé japonaise, capable de survivre à toutes les menaces de destruction. Il n’a peur ni de la violence des tremblements de terre, ni des radiations, ne perd pas espoir, même égaré dans une ville morte, et quand la mer entre en ébullition ou qu’une vague géante submerge la cité, il risque sa vie pour le bien de l’humanité. Partout où les hommes ont failli, il apporte la promesse du salut dans un monde nouveau.

Astroboy est un petit robot à l’âme humaine, créé à l’image d’un jeune garçon mort trop vite. Il incarne cette tentative désespérée de maîtriser la science, de lui donner un sens positif pour éviter que la monstruosité ne se répète.

L’Ecole emportée

Astroboy est devenu l’idole des écoliers japonais de l’après-guerre mais il n’a pas guéri leur mémoire collective. Dans les classes, ils ont continué de dessiner des ciels sans soleil, des maisons sans fenêtre, des arbres sans feuille, des visages sans bouche. Cette douleur cachée, Kazuo Umezu l’a illustrée dans la série culte de L’école emportée. Ce manga cauchemardesque des années 1970 abandonne une classe de primaire sur une terre dévastée, dont le décor est une parabole d’Hiroshima. Victimes d’une catastrophe inexpliquée, privés de tout, les enfants se retrouvent seuls et finissent par s’entretuer. Publié entre 1972 et 1974, à l’époque des scandales environnementaux de la pollution au mercure de la baie de Minawata, de l’intoxication au cadmium de Tôyama et du brouillard toxique de Yokkaichi, L’école emportée a été un immense succès au Japon. La fin ouvrait une porte cynique à l’optimisme : la nature reprendrait ses droits et les enfants survivants pourraient se nourrir des plantes qui poussent sur les cadavres…

Akira

La société japonaise a besoin de ces récits extrêmes pour extérioriser ses douleurs et trouver des réponses aux cataclysmes qui la guettent. Avant Hiroshima ou Nagasaki, il y avait eu le grand séisme de Tokyo, en 1923, et son cortège de 140.000 morts. Un spectre que l’on retrouve dans Violence Jack de Go Nagai, où la capitale est séparée de l’île de Honshu par un effroyable tremblement le terre, le Big One, dont les géologues reparlent ces jours-ci. Dans les ruines de Tokyo, les Forts exterminent les Faibles avec une extrême sauvagerie. Mais comme le veut la tradition, Go Nagai n’enterre pas l’espérance. Du chaos des plaques tectoniques jaillira une mine d’or…

Le best-seller de Katsuhiro Otomo, Akira, dessine un futur tout aussi cataclysmique, celui de Néo-Tokyo, une ville dévastée par l’incertitude de l’avenir, où la seule clé de la survie semble tenir dans une mutation de l’humanité. Ce manga des années 1980 marque une rupture de sens. L’homme est clairement désigne comme le responsable des traumatismes subis par le Japon. Il devra évoluer ou disparaître. Otomo enfonce le clou du désespoir dans les sombres rêves d’enfants de Dômu ou les chroniques post-apocalyptiques de Farewell to weapons, Minor Swing et Fire Ball.

Mushi Mushi

Face aux désastres écologiques à répétition, Hayo Miyazaki évoque, lui, la faillite de la civilisation moderne dans Nausicaä de la vallée du vent. L’humanité n’a plus le choix de son salut. Plutôt que refaire le monde, elle doit basculer vers une autre réalité, où l’homme en symbiose avec la nature ne s’érigera plus en maître du destin… A la fin du dessin animé Ponyo sur la falaise, Miyazaki fait triompher la nature des cités en les emportant sous la vague géante d’un tsunami pour la plus grande joie des hommes présents. « Il y a beaucoup de typhons, de tremblements de terre au Japon, dit le réalisateur au Festival de Venise, en 2008. Il ne sert à rien de faire passer ces désastres naturels pour des événements maléfiques. Ils font partie des données du monde dans lequel nous vivons. »

Entre-temps, en 1995, la terre a tremblé à Kobe et fait 6.000 morts. Devant les dérèglements du monde, la jeune génération des mangakas s’inscrit dans cette esthétique de la désespérance. La nature en colère, les menaces de pollution, les déviances scientifiques assombrissent toute perspective d’avenir. La planète se révolte contre les hommes, responsables de tous les déséquilibres. Seule une race hybride sauvera, peut-être, le Japon de la disparition. Dans la série Mushi Mushi, Yuki Urushibara explore l’univers au-delà de nos « secondes paupières » pour trouver une nouvelle lumière. Ses Mushi sont des êtres de légende, à la fois animés et inanimés, morts et vivants, communiquant avec les forces souterraines de la nature et proches de l’essence de la vie.

Aujourd’hui, préparé au pire, le Japon frappe à la porte du monde des Mushi. Eux savent comment dissoudre les inquiétudes, guérir les peines, survivre à l’abomination. Comment renaître, par-delà le chaos.

La mer entre en ébullition et submerge toute la cité

La mer entre en ébullition et submerge toute la cité

L’eau emporte tout sur son passage, charriant jusqu’aux voitures dans les rues devenues fleuves. Dans Astroboy, imaginé dès 1952, comme à Kesennuma, vendredi dernier.

La vague attaque et avale tout

La vague attaque et avale tout

L’eau, en rouleaux de colère, prend d’assaut les terres japonaises. Dans L’Ecole emportée, dès les années 70, comme dans ce village au bord de la rivière Hei, il y a presqu’une semaine.

Le tremblement de terre abat les bâtiments

Le tremblement de terre abat les bâtiments

Les maisons et le immeubles tombent comme des châteaux de cartes.

Dans Dômu, rêves d’enfants, entre 1980 et 1982, comme à Rikuzentakata, après le séisme de magnitude 9, le 11 mars 2011.

Les plus forts tentent de sauver les plus faibles

Les plus forts tentent de sauver les plus faibles

Au plus fort de la catastrophe, les gestes de secours, entre hommes, femmes et enfants. Dans Akira, durant les années 80, comme à Ishinomaki, il y a trois jours.

Le séisme ravage les constructions de l’Homme

Le séisme ravage les constructions de l’Homme

Le tremblement de terre défigure buildings et tours. Dans Farewell, durant les années 80, comme à Tokyo, fin de semaine passée.

L’explosion nucléaire déclenche la panique

L’explosion nucléaire déclenche la panique

Conséquence de la catastrophe naturelle, le spectre de la catastrophe nucléaire, avec l’explosion dans une centrale. Dans Fireball, dès 1979, comme à Fukushima, ce mardi 15 mars.

La Vague

La Vague

La Vague, de Katsushika Hokusai (1760-1849), est sans doute l’estampe japonaise la plus connue dans le monde occidental. L’œuvre, appelée parfois La Grande Vague, faisant partie du cycle des « Trente-six vues du Mont Fuji » (entre 1829 et 1833) et dont le titre original est Konagawa oki namu ura, est inspirée des catastrophes naturelles qui balayèrent l’île durant le 18e siècle. Elle a connu un succès prodigieux dans le monde occidental et constitue un gros succès commercial : posters, couvertures de livres et de disques, cartes de vœux... La Vague constitue en quelque sorte l’archétype du tsunami et le précurseur du manga.

La grande submersion

La grande submersion

Dans la littérature japonaise, le plus célèbre roman catastrophe remonte aux années 1970. Son succès populaire ne s’est jamais démenti depuis, avec plus de quatre millions d’exemplaires vendus à ce jour. La Submersion du Japon, de Komatsu Sakyo (en français chez Albin Michel), multiplie les images de tremblements de terre et de tsunamis pour précipiter le pays dans l’apocalypse. Adapté à la télé, en manga et au cinéma, ce récit met en scène de manière caricaturale la disparition du Japon.

L’auteur examine les conséquences économiques, sociales, humaines, de ce déchaînement dont les retombées concernent la planète entière. Entre les lignes, Sakyo pose la question : faudra-t-il que tous les habitants quittent leur terre natale pour se réfugier ailleurs ? Mais où ? A moins que les Japonais n’envisagent, dans une forme de hara-kiri collectif, de disparaître avec leur archipel… Quelle que soit l’issue choisie, il n’envisage pas de happy end.