Le monde désespéré de Bara Yogoï

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE

Page 43

Vendredi 21 janvier 2011

Bara Yogoï, c’est les marges de Yirminadingrad, la ville sur les bords de la mer Noire, que Léo Henry et Jacques Mucchielli avaient déjà parcourue dans le précédent recueil, Yama Loka. Des marges, mais plus rêvées que géographiques. Cauchemardées plutôt. Car on ne peut pas dire qu’il y fait bon vivre. Ça craint de se trouver dans ces quartiers gris plombé, ciel lourd et béton froid, banlieues de nulle part dévastées, ruines parcourues de personnages paumés, perdus, au cœur et au cerveau dévastés.

En sept nouvelles et sept dessins, Henry, Mucchielli et Perger l’illustrateur racontent sept histoires, sept destins, sept impasses, sept cris de désespoir. Aux titres aussi originaux que « Playlist/shuffle », « Enfer périphérique numéro 21 », « A propos d’un épisode méconnu des guerres coloniales motherlando-mycroniennes » ou « L’atmosphère asphyxiante dans laquelle nous vivons sans échappée possible ».

Les textes sont à l’avenant des titres. Pas toujours limpides. Mais ça vaut la peine de s’accrocher et de se laisser envoûter par la musique déjantée de ces contes urbains d’à peine demain. L’écriture est maîtrisée de quatre mains de maître, celles de Henry et Mucchielli, le dessin de Perger est panique jusqu’à la beauté.

Et puis chaque nouvelle impose sa prose, son style, son rythme. « C’est un livre sur les histoires, la façon dont le réel les génère et la manière dont elles impactent à leur tour la vie », disent les auteurs au Cafard cosmique.

Ciel lourd, béton froid, disions-nous pour rappeler une antho de SF de combat de 1977, qui clamait que la SF, c’est ici et maintenant et pas ailleurs et demain.

Ce recueil de nouvelles renoue avec cette SF-là, politique, sociale. Et c’est tant mieux. D’autant que les auteurs mettent en scène des personnages vrais, auxquels on croit, auxquels on s’attache.

Comme ce type qui, dans « Playlist/shuffle », conduit son frère suicidé dans sa voiture. Ou Tom et Jess qui s’aiment jusqu’à la mort. Ou Adina et Yirmin dans cet univers de fantasy inhabituelle qui clôt le livre, « Délivrances ».

Ce Bara Yogoï de très belle qualité, fond et forme, est le premier ouvrage d’une nouvelle maison d’édition, Dystopia, qui annonce pour 2011 une revue, De Scylla en Charybde, et un recueil de nouvelles de Lisa Tuttle réunies, traduites et présentées par Mélanie Fazi. On est déjà impatient de les découvrir.