Le monde sous la menace d'autres Hiroshima

PICARD,MAURIN; ASSOCIATED PRESS; AFP; STAGIAIRE; BERNS,DOMINIQUE; KUCZKIEWICZ,JUREK

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Samedi 6 août 2005

80.000 victimes en quelques secondes : Hiroshima reste synonyme d'horreur absolue. La bombe américaine a lancé la course à l'armement nucléaire.

JUREK KUCZKIEWICZ

La bombe atomique n'est pas qu'un mauvais souvenir vieux de soixante ans... A peine l'Iran avait-il pris ce vendredi connaissance des nouvelles propositions européennes que l'Etat islamique répondait que sa décision de reprendre son programme de conversion d'uranium, possible préalable au développement d'une bombe nucléaire, est irrévocable. La crise pourrait remonter au Conseil de sécurité de l'ONU, et les risques d'initiatives militaires des Etats-Unis et d'Israël sont réels. On se souviendra que les Etats-Unis avaient unilatéralement attaqué l'Irak de Saddam pour cause de détention ou de tentative de mise au point d'armes de destruction massive...

L'Iran - et aussi la Corée du Nord - sont légitimement mis en cause dans la course aux armements nucléaires. Mais les puissances nucléaires existantes sont loin d'avoir freiné cette course apparemment sans fin.

Soixante ans après, le spectre de l'arme absolue hante le monde

Le 6 août 1945, un bombardier américain lâchait la première bombe atomique sur des êtres humains. La moitié de la population de la ville japonaise de Hiroshima allait en périr. Le 9 août, un second engin était lancé sur Nagasaki. Depuis, l'arme nucléaire est considérée comme l'arme absolue. Mais le tabou paraît se dissiper au fil des années. Qui actionnera la prochaine bombe ?

DOMINIQUE BERNS H ier, le 6 août, la ville de Hiroshima a été attaquée et a subi des dégâts

DOMINIQUE BERNS

Hier, le 6 août, la ville de Hiroshima a été attaquée et a subi des dégâts importants. L'ennemi semble avoir utilisé une bombe d'un type nouveau. Ce communiqué du Quartier général japonais fut publié durant l'après-midi du 7 août 1945. Depuis le matin précédent, les habitants de Hiroshima, ville industrielle de 250.000 âmes et grand port situé au sud-ouest de l'île de Honshu à 700 kilomètres de Tokyo, connaissaient l'enfer.

Le 6 août, à 8 heures 15, à l'heure où les habitants s'activaient, le B-29 « Enola Gay » avait lâché une bombe à l'uranium 235 sur le centre-ville. L'explosion provoqua un éclair blanc d'une brillance incroyable, suivi d'un intense rayonnement thermique, puis un souffle puissant. Sur une superficie de 8 kilomètres carrés autour de « Ground Zero », la ville fut instantanément rasée. 80.000 personnes périrent. Les survivants, hagards, ensanglantés, souvent brûlés au troisième degré, se mirent à errer dans l'obscurité provoquée par la fumée, la poussière et les débris. Un grand nombre décéda dans les jours et les mois qui suivirent. Au début novembre, le décompte macabre était estimé à 130.000 personnes. D'autres mourront encore chaque année des effets de la radiation.

Trois jours plus tard, le 9 août, Nagasaki, ville industrielle densément peuplée située à l'extrémité ouest de l'île de Kyushu, fut frappée à son tour par une bombe au plutonium. On estime que 80.000 personnes périrent. La cible première, la ville de Kokura, dut d'être épargnée à la brume épaisse qui la couvrait ce jour-là.

Nous nous sommes servis de la bombe contre ceux qui nous ont attaqués sans avertissement à Pearl Harbor, contre ceux qui ont affamé, battu et exécuté des prisonniers de guerre américains, contre ceux qui ont renoncé à obéir aux lois de la guerre. Nous avons utilisé l'arme atomique pour raccourcir l'agonie de la guerre, pour sauver des milliers et des milliers de vies de jeunes Américains, déclara le président Truman, après le bombardement de Nagasaki.

Les ordres militaires de rayer deux villes japonaises de la carte avaient été donnés les 24 et 25 juillet 1945, alors que le président était à Postdam, dans les faubourgs de Berlin, avec Staline et Churchill.

Quatre mois plus tôt, lors de son entrée en fonction à la mort de Roosevelt le 12 avril, le président ne connaissait presque rien du « projet Manhattan ». Il dût attendre le 25 avril que le secrétaire à la Guerre, Henry Stimson, et le coordinateur du projet, Leslie Groves l'informent : D'ici quatre mois, nous aurons selon toute probabilité mis au point l'arme la plus terrifiante que l'humanité a jamais connu. Jamais - ni au cours de ce briefing de 45 minutes ni lors des réunions de l'Interim Committee chargé de conseiller le président sur l'usage de la Bombe - les responsables américains ne se demandèrent si l'Amérique avait moralement le droit d'utiliser contre des civils cette bombe potentiellement capable de détruire des villes entières et de tuer sur une échelle sans précédent. Il était clair, à leurs yeux, que la Bombe, une fois disponible, serait utilisée. Après la guerre, le président et ses conseillers affirmeront que, face à un adversaire fanatique, prêt à sacrifier sa jeunesse et sa population civile, seule la Bombe pouvait mettre fin rapidement à la guerre, éviter une invasion des îles japonaises et sauver la vie de centaines de milliers de soldats américains. Dans ses mémoires, Harry Truman écrira que l'invasion aurait coûté un demi-million de morts américains. Cette thèse, encore

largement admise dans l'opinion publique aux Etats-Unis et en Europe, a été remise en cause suite aux travaux d'historiens américains « révisionnistes ». À l'été 1945, le Japon était à genoux : l'Empire n'existait plus, sa Marine était détruite, son économie manquait de tout et sa population avait faim. La victoire américaine n'était plus qu'une question de temps. Mais le temps jouait contre le président Truman. Chaque jour, des soldats mouraient et l'opinion publique américaine pouvait s'impatienter, alors que la guerre en Europe était terminée depuis le 8 mai. Le président et ses conseillers jugeaient que l'option la plus efficace pour mettre fin au conflit était l'invasion des îles japonaises. Seuls des généraux de l'Air Force soutenaient que les bombardements conventionnels et le blocus suffiraient à faire plier le cabinet de guerre nippon dans un délai raisonnable.

Le 18 juin, lors d'une réunion avec ses conseillers militaires, Truman ordonna qu'on planifie l'invasion de l'île de Kyushu, la plus au sud, pour le mois de novembre. L'invasion de Honshu, l'île principale où est situé Tokyo, n'était pas envisagée avant le début de l'année 1946. Et certains, parmi les conseillers du président, espéraient qu'elle ne serait pas nécessaire.

Instruits par la sanglante et meurtrière reconquête des îles du Pacifique, les responsables américains savaient que l'invasion des îles japonaises coûterait la vie à de nombreux soldats. Cependant, en juin 1945, le président Truman ne disposait pas d'estimations très fournies des pertes potentielles. Ses conseillers militaires prévoyaient 130.000 victimes, dont 25.000 à 31.000 morts pour l'invasion de Kyushu, et 87.500 victimes, dont 21.000 morts pour l'invasion de Honshu. Nulle part, dans les documents officiels de l'époque, on ne trouve mention d'une perte attendue d'un demi-million de soldats américains.

Une autre option suscitait un intense débat : la modification des termes de l'ultimatum. Les Etats-Unis exigeaient la capitulation inconditionnelle. Mais certains, notamment dans le staff de MacArthur, estimaient que les Etats-Unis devaient autoriser le Japon à conserver l'institution impériale. À leurs yeux, laisser ouverte la possibilité que l'institution impériale soit détruite et que l'empereur soit jugé et puni, encourageait une résistance jusqu'au-boutiste et désespérée et renforçait la position des faucons du cabinet de guerre japonais, qu'on savait très divisé. Ceux qui s'opposaient à la modification de l'ultimatum assuraient au contraire qu'elle inciterait le cabinet japonais à penser que la détermination américaine faiblit face à la perspective de l'invasion.

Finalement, à Postdam, le 26 juillet, Truman choisit de ne pas modifier les termes de l'ultimatum. Il menaça le Japon d'une destruction complète et sans délai. L'ultimatum fut rejeté le 28. Mais, à ce moment-là, cela avait-il encore de l'importance alors que les ordres militaires des bombardements nucléaires avaient été donnés les 24 et 25 juillet ?

Truman, visiblement, était pressé d'en finir. Pour empêcher l'Union soviétique d'entrer en guerre en Asie ? Au premier jour de la conférence de Postdam, le président américain avait reçu l'assurance de Saline que l'URSS déclarerait la guerre au Japon au plus tard le 15 août, comme promis à Yalta. Même si l'administration estimait que cela n'aurait pas de réel impact sur la situation militaire, le président y tenait. Mais son point de vue changea radicalement après qu'il eut pris connaissance de la réussite de l'essai nucléaire d'Alamogordo, dans le désert du Nouveau Mexique, le 16 juillet. Est-ce pour prendre Staline de vitesse qu'il précipita les bombardements atomiques ? Les historiens restent divisés. Staline, lui, l'a certainement compris de cette façon, puisque le 8 août, il déclarait la guerre au Japon.

Le sacrifice de Hiroshima et de Nagasaki a indéniablement précipité la capitulation nipponne, annoncée le 15 août. Cet objectif justifiait-il que tant de civils, femmes et enfants compris, périssent dans un déluge de feu et de souffrances ? Il n'y a pas de civils innocents, dira, après guerre, le général LeMay, dont les raids incendiaires sur 66 grandes villes japonaises ont fait 900.000 victimes. Pour les responsables américains, frapper la population civile était considéré comme un moyen légitime de faire la guerre. Le seuil moral avait déjà été franchi au printemps 1945. Et l'Interim Committee, lors de sa réunion du 31 mai, pouvait conclure sans débat que l'objectif le plus souhaitable (d'un bombardement atomique) serait une usine de guerre indispensable employant de nombreux ouvriers et entourée par les maisons de ces ouvriers.

Incinération, brûlures, traumatismes et radiation

La bombe a explosé à 600 mètres du sol, avec un premier effet, le plus mortel, une incinération complète d'une zone de 500 mètres autour de l'épicentre, où la température atteint un million de degrés, décroissant rapidement à mesure de l'éloignement, nous explique un des rares spécialistes belges de la question, le biologiste Pierre Piérart, professeur émérite de la faculté de médecine de l'Université de Mons. Dans toute cette zone, il n'y a pratiquement plus que des cendres, et la mort y est instantanée.

Au-delà, dans un rayon d'un à trois kilomètres, le souffle provoque l'effondrement des bâtiments, entraînant des blessures par effet mécanique : Ce sont des écrasements, des fractures, ce qu'on appelle généralement des traumatismes.

Le troisième effet important de l'explosion, c'est l'embrasement général de la ville dû à l'élévation de température, qui brûle des milliers de gens dans une très vaste zone : C'est exactement le même phénomène qu'à Ghislenghien, mais mille fois plus important : les victimes ne peuvent échapper au puissant souffle de chaleur de l'incendie qui les poursuit. Ces effets expliquent les septante à quatre-vingt mille victimes décédées le jour même à Hiroshima.

Mais entre le 6 août et le 31 décembre, septante mille autres personnes ont succombé à leurs blessures, parmi lesquelles 30 à 50 % auraient normalement dû survivre. Ce phénomène, qui étonnait les médecins japonais, est dû à la radioactivité. Les radiations affectent surtout les cellules en division, très présentes non seulement dans la paroi de l'intestin, mais aussi dans la moelle osseuse. Celle-ci produit les globules blancs de notre système immunitaire, qui est donc fortement mis à mal chez les personnes irradiées, ce qui explique leur décès par infection généralisée.

J.-P.G. (st.)

« Je ne peux pas juger une telle chose »

Après les bombardements atomiques, le lieutenant de marine américaine Thomas Paine écrit plusieurs lettres à ses parents.

7 octobre 1945, au large de Sasebo, au sud de Nagasaki : Si vous pouvez visualiser un tramway fondu, ou une zone de 1,5km2 où ne se trouve aucun objet plus gros qu'une bûche, où il est impossible de dire où se trouvaient les rues et bâtiments, où quelque 80.000 personnes vivaient à un instant et se sont complètement désintégrées avec tous les bâtiments l'instant suivant, si vous pouvez visualiser cela, vous pouvez imaginer ce qu'a fait la bombe atomique. Ensuite, imaginez une ville dont tous les médecins, policiers, pompiers, la garnison militaire tout entière et tous les hôpitaux ont été effacés, et imaginez-la encore saturée de morts et de mourants, et vous avez visualisé Nagasaki.

(...) Tous les registres et responsables municipaux ayant disparu, 80.000 (morts) n'est que l'estimation des autres gens. Le total exact ne sera peut-être jamais connu. Ils continuent de mourir, de brûlures ou d'autres manifestations bien qu'il n'y ait plus de radiations. (...)

Je ne peux pas juger une telle chose. Peut-être que si la guerre avait continué, je n'aurais pas eu tant de chance et donc ma vie en a été sauvée. Espérons-le. Il est beaucoup plus facile d'y penser si on considère les choses de cette façon.

23 octobre, port de Hiro Wan, au sud de Hiroshima : Eh bien, nous avons dit que nous leur ferions regretter Pearl Harbor : nous l'avons fait. (AP.)

« Les gens n'avaient plus rien d'humain »

Le matin du 6 août 1945, Akie Yoshikawa, jeune fonctionnaire de 21 ans, déambulait avec sa mère dans la banlieue de Hiroshima, à quatre kilomètres de l'hypocentre de l'explosion.

Il faisait très chaud. J'étais sur le point d'ouvrir mon ombrelle quand j'ai vu un énorme flash, raconte l'octogénaire soignée pour les reins à l'Hôpital de la Croix-Rouge de Hiroshima, où sont accueillies les « hibakushas » (survivants irradiés). J'ai immédiatement appelé maman, puis j'ai perdu connaissance. Quand je me suis réveillée, j'ai réalisé que nous étions tombées toutes les deux au fond d'une tranchée d'irrigation.

Ayant suivi des cours de secourisme, Akie se précipite dans une école primaire voisine, transformée en abri de fortune après le bombardement. Je savais que quelque chose de vraiment épouvantable était arrivé. Mais ce que j'ai vu à l'école est tout simplement indescriptible. C'est comme si j'avais débarqué au beau milieu de l'enfer. Les gens n'avaient plus rien d'humain, rien, avec toute leur peau qui pendait des membres et les visages complètement défigurés par les brûlures.

Après la déflagration nucléaire, la pression atmosphérique a brutalement chuté, au point de faire exploser les globes oculaires et les organes internes, comme dans un film gore.

J'ai aidé à étendre les blessés sur l'herbe et à leur donner de l'eau. Mais ils n'arrêtaient pas de demander à boire, à boire. Mais je ne pouvais rien faire. (AFP.)

La menace nucléaire est devenue plus réelle que jamais

MAURIN PICARD

VIENNE

Une vision d'apocalypse. Le champignon nucléaire qui s'élève dans les cieux du Japon, par un radieux matin d'août 1945, est de ces images de cauchemar qui frappent la conscience par leur barbarie absolue. La cité nippone de Hiroshima venait de subir la première attaque nucléaire de l'histoire de l'humanité. Aussitôt, des voix s'élevèrent pour dénoncer cette folie, sortie tout droit de l'imagination de scientifiques idéalistes, qui crurent avoir trouvé le moyen de bannir les guerres.

Au lieu de cela, l'humanité ressent un souffle glacé, celui de son autodestruction, devenue techniquement concevable. Il suffirait d'une poignée d'illuminés, allait-on bientôt réaliser, de dirigeants paranoïaques, pour faire disparaître toute trace de vie à la surface de la planète.

Soixante ans ont passé et le monde paraît plus dangereux que jamais. Selon le centre de recherches américain Carnegie Endowment for International Peace, il y aurait 27.000 armes atomiques réparties à travers le monde, russes et américaines pour la plupart. Bien plus qu'il n'en faut pour réduire la Terre à l'état de poussière stellaire.

Ce nouvel âge nucléaire, plus incertain que celui de la dissuasion mutuelle établie durant la guerre froide, prend son essor dans un monde multipolaire, où quelques Etats nantis s'accrochent à leur statut de « vieille » puissance nucléaire : Etats-Unis, Russie, Chine, France et Grande-Bretagne. Face à eux, plusieurs pays ont officiellement développé la bombe (Inde, Pakistan), en affichent l'intention (Corée du Nord, Iran), la possèdent officieusement (Israël) ou l'ambitionnent à des degrés divers pour des raisons de prestige ou de puissance : Brésil, Libye, Syrie, Egypte, voire Japon, Corée du Sud, Kazakhstan, Et la liste de l'Agence internationale de l'énergie atomique des pays capables de se doter de cette arme incluent aussi des pays comme la Belgique, le Canada et l'Allemagne.

A ce sombre inventaire s'ajoutent des individus sans scrupule, tels que le docteur Abdul Qadir Khan (voir chronologie ci-dessous), ou des acteurs non étatiques, tels que les mouvements terroristes islamistes, qui ont prouvé leur aptitude à employer des moyens de lutte non conventionnels, comme le montre l'attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo en 1995.

Que feraient-ils si une arme nucléaire venait à échouer entre leurs mains ? Cette éventualité, qui inquiète les services de renseignement du monde entier, n'est pas totalement exclue. Depuis la chute de l'URSS en 1991, des ogives se sont mystérieusement volatilisées de leurs silos. Il ne serait pas impensable que certaines d'entre elles, moyennant finances, tombent entre des mains fâcheuses. Contrairement à ce qu'on pense parfois, il ne faut plus, à l'heure de la bombe H, disposer d'une lourde infrastructure pour opérer des armes atomiques. Un engin pareil ne pèse plus que quelques dizaines de kilos. Et à condition de disposer de scientifiques - hélas « achetables » - capables d'organiser la mise en oeuvre de ces armes, il suffit d'en armer une roquette ou, sombre souvenir, d'en placer un exemplaire à bord d'un avion qu'il suffit de précipiter sur la cible voulue...

Face à l'hydre de la menace nucléaire, le monde n'est pas resté impassible, pourtant. Dès le 15 novembre 1945, les Etats-Unis, rejoints par la Grande-Bretagne et le Canada, ont proposé « l'élimination intégrale de l'usage de l'énergie atomique à des fins destructrices ». L'année suivante, conscients d'avoir ouvert la boîte de Pandore, les Etats-Unis exposaient avec le « plan Baruch » leur intention de prévenir toute prolifération nucléaire, en plaçant toutes les ressources existantes sous supervision internationale. Le début de la guerre froide allait ôter à ce plan toute actualité.

Il faut attendre 1956, et la volonté du président américain Dwight Eisenhower de contrôler le feu nucléaire, pour que l'humanité reprenne espoir. L'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) est créée sous l'égide des Nations unies. Elle a pour but de promouvoir l'utilisation de l'énergie nucléaire à des fins pacifiques. Au fil des ans, ce système va se pervertir, au point de prendre des allures de pacte avec le Diable, selon les experts : des pays comme l'Inde, le Pakistan ou l'Afrique du Sud vont se servir de l'assistance technique de l'AIEA pour progresser vers leur véritable but, la bombe.

De nos jours, un homme isolé tire la sonnette d'alarme : le directeur général de l'AIEA, Mohammed El-Baradei. Depuis son bureau surplombant les rives paisibles du Danube à Vienne, l'Egyptien formule une sombre prédiction : Quarante pays ou plus ont désormais le savoir-faire pour produire des armes nucléaires. Ce chantre de la lutte antiprolifération arpente la planète, en préconisant inlassablement une supervision internationale de toutes les installations nucléaires existantes, un moratoire de cinq ans sur l'enrichissement de l'uranium et la séparation du plutonium, ainsi qu'une généralisation des « inspections renforcées et inopinées ».

Mais sa voix résonne dans le désert. Le Traité de non-prolifération (TNP) de 1970, dangereusement affaibli par les crises nord-coréenne et iranienne, se vide de sa substance. Le 27 mai dernier, à New York, sa conférence de révision s'est soldée par un échec complet, minée par les dissensions entre ses 188 Etats membres, incapables de s'entendre sur le meilleur moyen d'empêcher la dissémination d'armes atomiques.

Ce fiasco est toutefois largement imputable aux cinq « grands », qui n'ont pas respecté les engagements de désarmement pris en 1995 et 2000. Bien au contraire. La Russie et la Chine souhaiteraient plutôt renforcer leurs arsenaux, tandis que les Etats-Unis, tout en militant ardemment pour la lutte antiprolifération, envisagent de reprendre leurs essais nucléaires et planchent sur de nouvelles armes nucléaires : des « minibombes » capables de perforer des bunkers ou d'atteindre des cibles souterraines.

Mais ce seraient là des armes effectives et non plus de dissuasion. Leur mise en oeuvre signerait la fin de l'équivalence intrinsèque entre le nucléaire et la dissuasion, bâtie sur la notion que l'arme nucléaire, depuis Hiroshima, est construite pour ne jamais être utilisée. Cela offrirait un très mauvais exemple au reste de la planète, le terreau idéal pour une nouvelle course aux armements planétaire, et surtout la levée du tabou absolu de la non-utilisation de l'arme atomique.

La prolifération nucléaire depuis 1945

La prolifération nucléaire depuis 1945

16 juillet 1945. Première bombe atomique expérimentée à Alamogordo (Nouveau-Mexique, Etats-Unis) : projet « Trinity ».

6 et 9 août. Largage de deux bombes nucléaires américaines sur les villes de Hiroshima (« Little boy », 6 août) et Nagasaki (« Fat man », 9 août), précipitant la capitulation du Japon et la fin de la Seconde Guerre mondiale.

1949. Première expérimentation de la bombe A russe.

1952. Première expérimentation de la bombe thermonucléaire, dite bombe H (pour hydrogène), par les Etats-Unis. C'est le projet « Bravo ». Et première expérimentation de la bombe A anglaise

1959. Naissance de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), sous l'impulsion du président américain Dwight D. Eisenhower. Projet « Atomes pour la paix ».

1960. Première expérimentation de la bombe A française.

1963. Traité d'interdiction des essais nucléaires atmosphériques.

1964. Première expérimentation de la bombe A chinoise.

1967. Première expérimentation de la bombe H chinoise.

1968. Signature du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), sous l'égide de l'ONU.

1970.Ratification du TNP (188 Etats membres en 2005). Inde, Pakistan et Israël restent en dehors.

1988. Le scientifique israélien Mordechaï révèle au monde éberlué que son pays dispose de 200 armes nucléaires, assertion jamais confirmée par Tel-Aviv.

1993. L'Afrique du Sud renonce unilatéralement à l'arme nucléaire, qu'elle possédait en six exemplaires.

1995. La durée de vie du TNP, initialement révisé tous les cinq ans, est étendue indéfiniment.

2002. Révélations sur l'existence d'un programme nucléaire clandestin iranien depuis 1984.

2003. La Corée du Nord quitte le TNP, pour se doter de l'arme atomique. La Libye du colonel Kadhafi, désireux de reconnaissance internationale, fait son mea culpa et avoue avoir cherché à obtenir l'arme nucléaire.

2004. Révélations sur l'existence d'un marché noir mondial du nucléaire alimenté par le « père » de la bombe pakistanaise, le Dr Abdul Qadir Khan.

2005.Echec de la conférence de révision du TNP. L'Iran est accusé de vouloir se doter de la bombe.

M.P.

Quelques lectures

« Pluie noire ». Masuji Ibuse, Folio-Gallimard. Un roman sobre, puissant, qui fut adapté au cinéma en 1989 par le cinéaste Imamura Shomei

« Hiroshima ». John Hersey, collection 10/18. Les interviews de six « hibakusha » (« survivants ») réalisées en 1946 par le journaliste américain.

« Prompt and Utter Destruction ». J. S. Walker, University of North Carolina Press, 2004. La meilleure synthèse en anglais.