Le MR ne flirte plus à gauche

BOUILLON,PIERRE; COPPI,DAVID

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Samedi 8 juillet 2006

P.6Plus radical, plus agressif, mais pas « plus à droite » : voilà le MR de Reynders.

Le Mouvement réformateur bouge. C'est écrit en grand sur la nouvelle façade du parti. Dans quelques jours, le MR déserte la rue de Naples pour l'avenue de la Toison d'Or. Anecdotique, la transhumance en cache une autre, plus fondamentale : celle initiée par Didier Reynders, aux manettes depuis deux ans.

« Le libéralisme a besoin de s'affirmer, de se débarrasser de tout complexe », résume Richard Miller. « Sarkozysation » ? Surtout pas ! « Droitisation » ? Pas vraiment. Le (re)positionnement est plus subtil, et se nomme « radicalisation ».

Pas question, donc, de tourner la page du « libéralisme social » cher à Louis Michel, mais sans pour autant courir derrière le PS. « On ose être fier d'être libéral », résume Didier Reynders.

Le MR, version Toison d'Or

Politique Dans quelques jours, les adieux à la rue de Naples...

Déménagement après deux ans de présidence Reynders. Un MR plus agressif, radical. Mais ne dites pas « à droite »...

ANALYSE

Au 84-86 de l'avenue de la Toison d'Or, à Bruxelles, derrière une bâche barrée du slogan « Le MR bouge », les ouvriers s'activent à la rénovation de l'immeuble qui hébergera dans quelques jours, le 26 juillet, le nouveau siège du MR, et avec lui le centre Jean Gol, le cercle Jean Rey, les jeunes MR, les femmes réformatrices, les seniors réformateurs, le mouvement réformateur international, les associations libérales « Partenaire » et « La besace »... Entre 70 et 80 personnes. Deux ans après le changement à la présidence, et à la veille de ses deux premiers grands tests électoraux - les communales d'octobre, les législatives 2007 -, le Mouvement réformateur de Didier Reynders rassemble ses forces. Déserter la rue de Naples procède de l'acte symbolique : aux oubliettes, la fin de règne chaotique qui avait provoqué l'embardée de juin 2004, lorsqu'il s'était fait évincer des majorités à Namur et Bruxelles.

C'est alors que, sonné, le MR de Reynders était reparti en plein virage. Après avoir longtemps « collé » au train du Parti socialiste avec son concept du « libéralisme social », le changement de cap s'était imposé, comme un devoir. Deux ans plus tard ? Radicalisation : tout le monde est d'accord. Droitisation : ça se discute.

Mais enfin, c'est le temps où Daniel Ducarme, remis de ses mésaventures, signe un opus anti-social-démocrate, sarkozyen (Le Soir de mardi). C'est aussi le temps où Hervé Hasquin, directeur du centre Jean Gol, proclame : « Je n'ai pas honte de dire que je suis libéral, alors qu'il est de bon ton de vilipender le libéralisme ! Halte là ! », nous explique-t-il. « Nous sommes ce que nous sommes, et pas nécessairement de l'eau tiède. Nous devons être fermes sur un certain nombre de points de doctrine et de valeurs, celles du libéralisme politique, économique, du droit à la sécurité... Sans langue de bois. Nous avons des accents de droite ? Ça ne me gêne pas. Le MR n'a pas pour vocation d'être de gauche. Mais le clivage fondamental n'est plus gauche-droite, mais bien réformateurs-conservateurs. Voilà la nouvelle donne. »

« Droitisation » : le terme ne convient pas non plus à Jacques Simonet. Qui choisit « clarification », « recalibrage »... Sur fond de protestations contre sa décision d'évacuer les sans-papiers réfugiés dans une église de sa commune, Anderlecht, il nous précise : « On est revenu à notre core business : réforme fiscale, défense des indépendants, souci de la sécurité des citoyens... Soit le souci des petites gens. Pour le reste, en terme de stratégie, il n'y a pas de fatalité à avoir des majorités socialistes. On est sortis de cette idée. On s'est décomplexés. »

Charles Michel tient son explication : « Le fait d'avoir été éjecté des majorités avec le PS nous a rendu notre liberté de parole, on s'est décomplexés, oui. Ajoutez à cela une reprise en main de la communication, centralisée, incisive. Mais notre socle social n'est pas effacé. Nos mandataires locaux ne le supporteraient pas. Moi non plus. Vous savez, le MR n'est plus ce parti de bourgeois d'il y a vingt ans. Sociologiquement, on a changé. »

Un responsable du parti ajoute : « C'est vrai que si un clivage devait apparaître à un moment donné dans notre famille, ce serait sur l'intensité sociale de notre projet. Mais ce n'est pas le cas. Didier Reynders, perçu comme étant plutôt un homme de droite, maintient notre dimension sociale. »

Poussé vers la droite de l'échiquier, le parti de Didier Reynders l'est pourtant objectivement, malgré lui en somme, par son positionnement anti-PS adopté après le coup de Jarnac de 2004, quand Elio Di Rupo a brisé un pacte conclu deux ans plus tôt avec Louis Michel pour se tourner vers Joëlle Milquet. Reynders sait aussi qu'il a failli se faire jeter du fédéral : Di Rupo a hésité un instant, toujours après les régionales 2004, à provoquer la chute de Verhofstadt II pour s'allier au CD&V d'Yves Leterme. Il sait enfin qu'en face, le dessein était rouge-orange : substituer le CDH au MR à l'échelon fédéral, avec Elio Di Rupo au 16, Joëlle Milquet en vice-Première...

D'où, on l'a dit, la ligne dure. Sans plus d'égards pour l'adversaire. Une ligne conçue comme un impératif de survie. Un choix conforté par les affaires et scandales qui secouent le PS, affaibli, « prenable » selon les sondages. Mais un choix aussi qui, forcément, accroît la tension entre les partis, multiplie les scènes de polémiques (le fameux « vautour » d'Onkelinx...) entre les partenaires au fédéral, donc qui renforce le sentiment d'un face-à-face gauche-droite, schéma refusé pourtant côté libéral.

Du reste, à droite, le MR, certains l'y poussent, estimant qu'il y aurait là un « boulevard », celui qui n'est pas emprunté par un parti d'extrême droite, comme c'est le cas en Flandre.

À la rue de Naples, bientôt à la Toison d'Or, on doit sans doute se méfier du conseil : une élection se gagne (aussi) au centre... Alors, auprès de Didier Reynders, la « radicalisation » est plutôt interprétée en ces termes, prudents : « Oui, par des positionnements clairs, tranchés, on crée une fierté d'être « libéral ». On ose être fier d'être libéral. »

Richard Miller : « Le libéralisme doit se débarrasser de tout complexe »

entretien

Richard Miller, député MR, est l'ancien bras droit de Louis Michel. Il a lu le texte de Daniel Ducarme.

Dans le propos de Ducarme, vous lisez aussi une condamnation du libéralisme social ?

Non ! Le MR reste dans son projet qui trouve son origine dans ce que Jean Gol a initié en 1977, quand on a réuni le Parti libéral et le Rassemblement wallon pour créer le PRLW. On reste dans la logique d'un parti libéral, réformateur, pluraliste, populaire.

On sent que le MR est en recherche, qu'il cherche à se positionner plus clairement.

Qu'il y ait une volonté de se définir, oui, clairement - l'un des grands apports de Didier Reynders, c'est d'avoir recréé un centre d'études. Le libéralisme a besoin de s'affirmer, de se débarrasser de tout complexe. Notre projet n'est pas un projet facile. Car il vise à concilier les libertés individuelles et la vie au sein d'une communauté, d'un groupe, d'un État. Et puis, notre projet souffre fort des attaques de la social-démocratie, qui veut pointer le libéralisme comme étant responsable de tous les maux de la terre !

Une espèce de scepticisme a toujours entouré le libéralisme social. Laurette Onkelinx (PS) disait : « Un chat qui rentre ses griffes reste un chat »...

Ça, on peut lui renvoyer à la tête : un socialiste reste attaché à ses acquis, reste attaché à la dominance des groupes et de la société sur les libertés individuelles... Dans la notion de « libéralisme réformateur », on a peut-être mal compris le mot « réforme ». On a peut-être eu le sentiment que les réformes devaient corriger les excès du libéralisme. Le mot « réforme » est en réalité moteur : il signifie qu'il ne faut jamais s'arrêter sur des acquis. Qu'il ne faut jamais considérer que ce que j'ai acquis comme liberté, ou comme richesse, c'est tant mieux, c'est pour moi, et pas pour les autres.

Le MR se plaint d'une certaine diabolisation du libéralisme...

Une diabolisation portée par la gauche. On trouve normal de dénoncer tel crime à droite. Mais le livre noir du communisme, on n'en parle pas - des millions de personnes ont pourtant été massacrées par des idéaux de gauche.

Il y a eu, historiquement, une faiblesse de la pensée libérale. Le libéralisme crée les fondements de la démocratie après la Révolution française. Et ensuite, il y a une difficulté : les libéraux ne trouvent pas de réponses aux problèmes de la révolution industrielle. Celui qui trouvera une réponse, ce sera Karl Marx. Ce n'est que dans les années 30 que l'on va oser reparler d'un retour du libéralisme. Il faudra longtemps pour que la mainmise de la gauche sur les grands débats politiques commence à céder le pas.

Stratégiquement, l'affaiblissement actuel du PS ne devrait-il pas vous inciter à vous déporter à gauche ?

Pour tout ce qui relève de la stratégie, ma confiance en Didier Reynders est absolue. En tout état de cause, il ne faut pas dénaturer notre projet en le ciblant trop à droite ou trop à gauche. Notre projet est un projet de rassemblement. Notre mouvement est ouvert à tout le monde, à toutes les classes d'âge, toutes les professions. Ceci dit, il y a une difficulté. Le MR se veut un mouvement populaire. Mais aujourd'hui, le peuple est difficile à trouver. Il y a des populations. Le cadre légal éclate - la mondialisation, la diversité culturelle. La grande question, c'est d'arriver à faire partager par une population très diversifiée, les principes de la démocratie libérale. Un exemple : le MR garantit le droit aux convictions philosophiques, religieuses personnelles. Comment faire pour maintenir ceci si nous avons des personnes qui font passer leurs convictions personnelles avant la démocratie, le droit public, la loi ?

Au fait, comme Ducarme, vous vous rendriez à un congrès de l'UMP, chez Sarkozy ?

Oui... Il a son franc-parler et ses formules fortes qui me font un peu trembler. Mais j'ai lu Sarkozy. Il a une conscience aiguë du problème de la diversité des populations. Et cherche des réponses légitimes. On perçoit une vision politique à long terme des problèmes de la démocratie. Parce qu'on a l'impression que la démocratie est là, qu'elle va d'elle-même, qu'elle a tout gagné. Mais les gens n'y croient plus - regardez les montées de l'extrême droite.